Une vie de rêve, par Stéphanie de Saint Marc, éditions Mercure de France

Raphaëlle n’a que dix-neuf ans lorsqu’elle rencontre Laurent brillant avocat de vingt ans son aîné, chez qui elle fait un stage. 

Bien que née dans un bon milieu, c’est une jeune fille pas très sûre d’elle, plutôt solitaire. La rencontre du beau Laurent, prêt à l’aider, change tout. Il lui ouvre des horizons nouveaux, ceux dont, peut-être, on peut rêver. Pour Raphaëlle, c’est le grand amour, celui qui montre une direction, ouvre des portes, laisse entrer la lumière et permet bien des rencontres. L’histoire de Raphaëlle et de Laurent s’étale pendant dix ans. Dix ans de voyages, d’appartement dont on change, que l’on décore. Une presqu’insouciance ourlée de légèreté. L’enchantement est là, aussi bien pendant les vacances sur les pistes enneigées, que très loin aux États-Unis.

Raphaëlle enseigne à l’université et vient forcément le temps où une femme, horloge biologique oblige, s’interroge sur une possible maternité… Laurent ne veut pas d’enfants. Éternel gamin ? Il poursuit sa vie de rencontres et cocktails mondains où tout pétille. Mieux, il va attirer à lui les ami(e)s de Raphaëlle… A-t-on affaire à quelqu’un qui serait un peu manipulateur ? Raphaëlle sombre.

On suit l’histoire de la jeune femme et l’on se dit qu’elle met bien du temps à réagir, à dire stop. Cette rupture qui s’annonce la replonge dans sa fin d’adolescence où elle était si fragile. Mais ne l’est-elle pas restée ? La vie auprès de Laurent qui tente, un jour oui, un jour non, de la retenir en affirmant la protéger est-elle une vie « normale ».

Une histoire qui fait songer à celle de tant de couples construit à partir d’un élan auquel on n’a pas eu le temps de réfléchir. Une histoire qui interroge. Qu’est-ce que l’amour, qu’est-ce qu’un couple solide ? Qui met aussi en garde contre les vies dites de rêve. Qui pose aussi la question du devenir et de la transmission, par la maternité. Une naissance peut-elle réparer, cicatriser les blessures ?

D’une belle écriture, Stéphanie de Saint Marc conte cette histoire avec délicatesse et pudeur.

Déjà auteure d’une biographie consacrée à Nadar chez Gallimard, elle s’était attelée aux Grands procès du XXe siècle dans la collection Bouquins chez Robert Laffont, ce roman est son premier roman, on attend la suite.

Le Serment de Jaufré, par Anaël Train, éditions du 123

Depuis longtemps je suis Mireille Calmel qui a bien du talent pour nous conter l’histoire…

Elle a mis sur le devant de la scène Aliénor d’Aquitaine agissant entre sa région et l’Angleterre. Il faut se souvenir de l’époque… Comment le peuple oscillait entre religion et superstition… Si mes souvenir sont bons Le lit d’Aliénor révéla Mireille Calmel, il y a un peu plus de vingt ans. Occasion pour l’éditeur de rééditer l’ouvrage avec de beaux tableaux. En même temps commence à paraître la saga en bandes dessinées. (J’en ai parlé au cours de l’automne 2021)

Mais voici la découverte d’un jeune auteur qui nous raconte l’histoire d’un troubadour au XIIe siècle, celle de Jaufré Rudel… à une époque toute proche d’Aliénor.

Ce jeune Jaufré Rudel qui se raconte, vient de perdre sa mère. Un nouveau drame pour la famille des Seigneurs de Blaye à qui le duc d’Aquitaine a pris ses terres.

Jaufré est plein de courage et va parvenir à s’élever (au propre comme au figuré) grâce à une rencontre qui va compter : celle d’un troubadour de la cour d’Aliénor d’Aquitaine justement…

Le talent d’Anaël Train, c’est de montrer cette partie du pays tiraillée entre le royaume de France et la cour d’Angleterre. Son talent, c’est de se pencher et de scruter ce qui se passait dans de mystérieuses forêts. Brocéliande en abritait une. Là, des druides œuvraient, possédaient un réel savoir. Qui a initié Guenièvre et Aude de Grimwald au mystère et à l’invisible ? Leur talent s’est répandu et Henry 1er d’Angleterre, le fils de Guillaume le Conquérant les veut à sa cour. 

L’auteur tisse la toile de son histoire… Il est fort bien documenté, son écriture est fluide, riche de poésie et il nous emporte dans des lieux magiques qui donnent le cœur battant. On peut se demander qui lui a donné le goût de ces paysages et d’une époque troublée, troublante jusqu’à l’enchantement ? La réponse est simple. La mère d’Anaël, c’est Mireille Calmel. Anaël a sans doute été bercé par les récits de Mireille. Il a été ébloui par les aventures des héros qu’elle a couchés sur le papier…

Mireille a lu l’ouvrage de son fils et a pleuré, dit-elle, d’émotion et de joie. Comment aurait-il pu en être autrement quand on découvre une telle transmission ?

Je suis certaine que Le Serment de Jaufré vous séduira autant que je l’ai été. 

Toucher la terre ferme, par Julia Kerninon, éditions L’Iconoclaste

Julia Kerninon avait interpellé un grand nombre de lectrices avec son précédent ouvrage Liv Maria où elle livrait l’itinéraire d’une jeune femme quittant son île protectrice pour vivre sa vie (déjà les symboles). Berlin n’est que découvertes, celles de la liberté et de l’amour… Le premier amour, avant un autre. Et tant de questions, car aimer est toujours une aventure. Avait-t-elle le droit d’aimer et de vivre l’amour ? L’ouvrage fut un grand succès et quelques prix vinrent le couronner. Les critiques ont souligné la délicate écriture ourlée de poésie et de sincérité.

L’auteure nous revient avec un récit très personnel où elle reprend les mêmes thèmes de l’amour dont les chemins sont parfois compliqués. Cet itinéraire, d’une jeune femme qui après s’être cherchée (et trouvée ?) devient mère, ne laisse pas indifférent. La grande question est bien celle-ci : est-ce que la maternité fait la femme ? Est-ce que les livres (très présents dans l’ouvrage) sont la béquille pour tenir debout quand il faut s’occuper d’un bébé, le nourrir etc… ? Et quand lecture rime avec écriture et sein à donner…

Dès l’accouchement, le désir de fuir et de retrouver les chemins de la liberté vient à l’auteure. Et puis, non… Il y a l’homme, si différent d’elle auprès de qui, sans leçon, par intuition plutôt, elle découvre le droit d’aimer et d’être aimée… Car c’est bien la grande question, ai-je le droit de me laisser aimer ? N’est-ce pas un frein à ma liberté ? La jeune femme est encore sur son île (celle de l’ouvrage précédent) au bout est la terre ferme. Sera-t-elle plus belle, plus sécurisante ? Il y a les enfants. Dans ce récit, après la première naissance, une autre merveille a surgi, mais il faut être à la hauteur et ne pas sombrer.

Ce récit ressemble à une fin de psychanalyse… Le petit ou grand miracle, c’est que le lire interpelle tout un chacun. L’auteure a exploré le tréfonds d’elle-même et nous offre la possibilité de la suivre. Ses mots réveillent ce que nous n’osons dire. 

Un court récit pour aller à la conquête de soi.

Bleu nuit, par Dima Abdallah, éditions Sabine Wespieser

Dima Abdallah a fait une entrée remarquée en littérature avec Mauvaises Herbes chez Sabine Wespieser. Elle nous revient avec Bleu nuit, un roman poétique, enraciné d’herbes flamboyantes, si je puis me permettre, qui va de Baudelaire à Romain Gary en passant par Milan Kundera, Sartre, Camus, Louis Philippe Dallembert et tant d’autres dont les œuvres nous interrogent sur notre humanité. Le pourquoi du comment et la place des lettres, des mots et de la poésie dans toute vie. Qu’est-ce qui sauve l’être humain ?

De tout cela, Dima Abdallah, née au Liban, est une héritière, et son roman nous raconte l’histoire d’un homme qui ne se remet pas de la disparition de la femme aimée, Alma.

Lui, le journaliste, survit dans un premier temps à écrire, depuis chez lui, sans sortir. Il envoie ses textes au journal, réussissant à faire croire qu’il est en reportage, jusqu’au jour où il est licencié… Occupé à briquer son appartement, à mettre tout en ordre, il le quitte et jette les clés dans une bouche d’égout. La rue devient son espace. Entre le Père Lachaise, la rue des Pyrénées, la rue du Repos et la rue de l’Avenir qu’il est bien incapable d’imaginer… 

C’est au cimetière du Père Lachaise qu’il fait une rencontre, une chienne qu’il appelle Minuit couchée sur la tombe d’une jeune Louise…

L’auteure nous livre l’âme de cet homme, les brèves rencontres qui sont pour lui exquise douceur, quand une femme ou une jeune fille lui rappelant Alma, se penche sur lui pour lui offrir un croissant. Ah, la tendresse de la pâte croustillante, symbole de la vie qu’on croque. Il s’efforce de ne dire que merci pour ne rien livrer d’autre de lui… Pourquoi ?

C’est l’histoire dramatique d’une longue errance qui finit par déboucher sur la déferlante d’une vie plus que bouleversée. D’où vient cet homme qui a bravé les flots et les frontières ? Quel a été ce pays qu’il a fallu quitter ? Se remet-on un jour de ces tragédies qui ont armé des bras mais désarmé et terrassé l’âme.

Des pages magnifiques ourlées d’une écriture puissante, belle jusqu’à l’apnée, tant marcher sur le fil de la vie, de la mémoire est un risque aussi périlleux que la survie.

Le Monde selon Molière, par Christophe Barbier, éditions Tallandier

2022 sera l’année Molière. C’est-à-dire que l’on va célébrer ici et là, modestement ou en grande pompe, la naissance de cet auteur, comédien fétiche du grand roi Soleil, Louis XIV. Christophe Barbier est connu pour être journaliste politique. Il a d’ailleurs été directeur de la rédaction de l’Express jusqu’en 2016. Il poursuit sa carrière en tant qu’éditorialiste et interviewer en radio.

Peut-être le sait-on moins, il est comédien, fou de théâtre. Il a d’ailleurs publié Le dictionnaire amoureux du théâtre en 2015 et quelques ouvrages évoquant Sacha Guitry ou Feydeau chez Tallandier. Donc, il était tout à faire normal, selon lui, de nous offrir quelques éclairages concernant Molière.

Le Monde selon Molière n’est pas une biographie, mais un ouvrage permettant de mieux comprendre l’auteur dont on dit tant de choses, vraies ou supposées aujourd’hui… A-t-il vraiment existé ? A-t-il plagié d’autres auteurs ? Il était très en lien avec une famille de comédiens, Les Béjart, il a aimé Madeleine, mais a épousé sa fille Armande. Armande aurait été la fille de Molière, a-t-on dit.

Si Christophe Barbier, dans une longue préface, évoque ces faits, la suite du livre pose les vraies questions sur le personnage et permet de mieux le connaître et le comprendre. D’abord ses liens avec le roi Louis XIV qui, très jeune, à l’époque où il courtisait Ève de Lavallière, a été séduit par ce provincial, dont le père, travaillait à la cour. Cela favorise les entrées.

Christophe Barbier parle aussi de Molière et des femmes à travers des extraits de l’École des femmes, des Précieuses ridicules… Alors Molière, misogyne ou au contraire défenseur de la cause féminine ? Ce livre montre aussi combien Molière a pu se moquer des médecins de l’époque, imbus d’un savoir qu’il ne possédait même pas, relire Le Médecin malgré lui. Ne passer à côté de Molière et le théâtre, comment il a su unir la France dont aucune région ne parlait la même langue du fait des patois locaux… Il a fait en sorte, que tous, nous parlions et comprenions sa langue.

Molière aimait la tragédie, voulait éduquer les spectateurs. Or, le tragique n’a pas fonctionné, non parce qu’il était mauvais, mais le public voulait se divertir. Le génie de Molière aura été d’avoir compris, qu’il pouvait atteindre le même but mais par le rire. Bien évidemment, il y a Molière et Dieu, si souvent taquiné… Et enfin, Molière et la Mort. Le grand auteur est mort avant ses quarante ans. 

L’ouvrage de Christophe Barbier tape les trois coups, comme au théâtre. Et voici une scène d’apprentissage précise, instructive sans être barbante. L’auteur peint un homme de théâtre qui a fait se lever le rideau sur la part de nuit de l’humanité pour la conduire vers une scène lumineuse et donner l’envie d’être autre.

Bravo !

Numéro deux, par David Foenkinos, éditions Gallimard

J’ai lu Numéro deux d’une traite…

L’auteur s’inspire de faits réels pour nous emporter dans une pure fiction.

En 1999, commence le casting pour dénicher le jeune garçon qui va incarner Harry Potter. Des centaines de gamins sont auditionnés. Deux vont être finalistes, mais un seul sera retenu… C’est l’histoire de celui qui n’a pas été choisi que l’auteur offre. 

Qui sont les parents de ce candidat malheureux ? Jeanne, jeune fille française au pair en Angleterre, qui rencontre John qui ne parvient pas à se trouver. Ils sont mignons à croquer et leur histoire fait naître Martin, un petit gars que beaucoup de parents aimeraient avoir. Au fil des ans, Jeanne est devenue journaliste politique tandis que John travaille pour le cinéma comme assistant décorateur. Puis le couple se sépare en bons termes. Jeanne travaille en France. John reste en Angleterre et s’occupe de Martin qui rejoint sa mère par l’Eurostar chaque week-end.

Quand Martin a dix ans et se retrouve avec des lunettes rondes sur le nez, c’est le moment où sort le premier volume d’Harry Potter, né de l’imagination d’une auteure inconnue que la vie n’a guère gâtée. Le succès est tel pour l’histoire de ce jeune sorcier orphelin, qu’il est décidé de l’adapter au cinéma. Qui mais qui sera Harry Potter ?

Le hasard s’en mêle. Parfois John emmène avec lui Martin avec lui sur les plateaux. Vient la rencontre avec un producteur frappé par ce jeune garçon qui est le portrait d’Harry Potter… Non, Martin n’a pas envie… Son père insiste, le fait répéter… Et peu à peu, lui vient le désir d’être celui que l’on recherche. Il y prend goût. Cela lui permettra peut-être de se faire davantage aimer dans la classe.

Il est en compétition avec un autre jeune garçon mais hélas ne sera pas retenu et c’est là toute l’histoire de Martin déçu, qui s’enferme dans le silence. 

Le roman décrit l’univers du cinéma, celui des producteurs, des réalisateurs, des agents chasseurs de tête et la déception d’un enfant sensible. Il montre aussi un enfant qui n’a pas trouvé suffisamment de réconfort auprès des siens… Le père, John est touchant. La maman, sans le vouloir, aspirée par son travail, par de nouvelles amours, n’a pas compris. L’adolescence de Martin est bien chahutée. Il dira beaucoup plus tard « On m’a volé ma vie ». Et quand son père tente de le réconforter en lui disant qu’il a tout de même vécu une belle expérience, et qu’il pourrait faire du théâtre, car tout le monde a reconnu ses qualités, Martin dit non. Je ne ferai pas de théâtre. Être désiré, puis rejeté. Il ne veut plus revivre ça.

Je ne puis vous en dire plus, sauf ceci, ne manquez pas ce roman. !

Respire, de Niko Tackian, éditions Calmann-Lévy (noir)

Comment parler d’un thriller psychologique, d’un huis clos sans trop déflorer l’histoire ? 

Ici, Niko Tackian, nous entraîne sur une île belle… Sable fin, eau turquoise. Son héros, Yohan peut s’en réjouir, lui, le fatigué de la vie… qui n’aime plus son présent.

Très vite, on se pose cette question : une île loin de tout, peut-elle permettre de retrouver l’insouciance, la beauté, le bonheur perdu ? Est-ce la deuxième chance dont rêve tout un chacun ? Prudence cependant, car un décor paradisiaque peut cacher l’insoutenable enfer…

Après sans doute une bonne cuite, due au besoin de tout oublier quand plus rien ne va, Yohan se réveille, dans un étrange hôpital, disons, une chambre cabane en bois et le bras immobilisé par une perf… Qu’est-il arrivé ? Un médecin, le docteur Temple, explique tout à ce patient, qu’il appelle Achab, le détective…

  • Ah bon, j’ai un autre nom ? s’exclame Yohan…
  • Oui, c’est ainsi, confirme ce médecin. Moi aussi, j’ai changé de nom.

Il faut suivre les conseils du médecin et tout ira bien sur cette île. Si tout semble bien ordonné, presque rassurant, Yohan s’interroge. Pourquoi ces maisons abandonnées, ces échoppes désertes ?  Que comprendre ? Il rencontre une dizaine d’habitants plus énigmatiques les uns que les autres. Quelque chose lui échappe.

Qui cherche trouve, or, les découvertes ont de quoi filer une belle angoisse et l’entraîner dans des situations compliquées, voire dangereuses. Et l’attirance pour Etelle n’y changera pas grand-chose.

Niko Tackian écrit bien. Sa plume est jolie, poétique et déchirante. Il a un talent indéniable pour camper des décors, brosser le portrait de personnages hors du commun. Il offre des paysages imaginaires plus vrais que nature, dont il explique tout à la fin de l’ouvrage qu’ils sont le fruit de ses lectures. Sans lecture, pas d’écrivain. Il faut nourrir l’esprit.

L’image de l’île mystérieuse, la baleine de Moby Dick, les éléments déchaînés qui enchaînent et font tournoyer les esprits sont présents. L’auteur broie le lecteur, le pétrit à merveille pour l’empêcher de le quitter afin de le conduire à la vérité. On peut manquer de souffle d’où ce titre « Respire » (ne pas confondre avec le premier roman d’Anne-Sophie Brasme Fayard). Mais cette vérité indispensable à l’équilibre est-elle celle qui sauve, ou celle qui terrasse ?

Qui aura le dernier mot dans ce combat du bien et du mal ? Yohan parviendra-t-il à trouver l’oxygène nécessaire à sa liberté et à son bonheur ?

Ce roman noir, sidère autant qu’il étourdit et sans décevoir.  

Le guerrier de porcelaine, par Mathias Malzieu, éditions Albin Michel

Mathias Malzieu nous avait déjà enchanté avec un sujet grave, Le journal d’un vampire en pyjama qui évoquait sa maladie, sa greffe de moëlle osseuse…

Avec Le guerrier de porcelaine, il entreprend de nous raconter l’histoire de son père en 1944 qui quitte Montpellier pour aller se réfugier chez sa Grand-Mère de l’autre côté de la ligne de démarcation. En général, on quittait la France occupée pour se rendre en zone libre. Quoique en 1944, il n’y avait plus de zone libre.

Mainou a à peine dix ans. Il doit rejoindre le pays de Bitche… Son père ne peut s’occuper de lui. Sa mère vient de mourir en couches. Il arrive donc caché dans une charrette à foin… chargé d’une boîte qu’il ne doit pas ouvrir. Voici une part de mystère…

Il est bien accueilli à la Frohmühle, nom de la ferme épicerie. Mais chez la Grand-mère, on n’est pas très démonstratif. Du côté de la tendresse, c’est un peu rugueux. Mainou sait que sa mère, Élise, est partie dans ce monde invisible. Il faut digérer le chagrin. Alors il écrit, raconte à sa mère son quotidien à la Frohmühle… Écrire, se souvenir, c’est encore la faire vivre.

Il apprend à se cacher quand la sirène se déclenche avant un bombardement, quand les Allemands viennent se ravitailler chez la Grand-Mère où vivent l’Émile et Louise desquels il reçoit le code de survie :  rester caché. Mainou a une capacité hors du commun pour s’adapter et apprendre à aimer La Grand-Mère, une femme forte, ferme qui ordonne, Louise qui parle du Bon Dieu et va lui faire la classe. La tendresse, il la trouve auprès de l’Émile qui se prend d’affection pour cet enfant et lui révèle quelques secrets.

L’auteur sait raconter cette guerre en se mettant dans la peau d’un enfant… Les drames ou jours sombres sont ourlés de poésie. Une page appelle une autre page. Le charme est là. 

Que sont ces bruits dans le grenier ? Où va l’Émile sur son biclou ? Qui est Rosalie ? 

Ce pays de Lorraine ne ressemble en rien à ce qu’il a connu. Heureusement, on lui a offert un œuf étrange, bien gros, plus qu’un un œuf de poule… C’est un œuf de cigogne qu’on garde au chaud et qui verra naître un cigogneau que Mainou appellera Marlène Dietrich et qu’il nourrira jusqu’à son envol…

Merveilleux livre ! Un cri d’amour d’un fils pour son père. 

Mathias Malzieu qui est aussi le chanteur du groupe Dyonisos a bien du talent. Il séduit par ses musiques, ses ouvrages, ses films.

À lire de toute urgence. 

Les larmes du vin, par Daniel Picouly, éditions Albin Michel

Daniel Picouly ne manque pas de talent pour conter son enfance, onzième enfant d’une famille qui en a compté treize avec Paulette, la m’an, épouse en deuxième noces de Roger (Elle était veuve d’un premier mari qui s’appelait déjà Roger). La seule différence est que le deuxième mari, fou amoureux, était aussi noir qu’elle était blanche. 

Tout cela a déjà été raconté dans le Champ de personne, un gros  succès, dû à Daniel Pennac qui en avait lu des extraits à J.M. Cavada dans la Marche du Siècle. Le lendemain, les librairies étaient à sec… 

Dans Les Larmes du vin, Daniel va être intronisé Chevalier du Tastevin, une cérémonie en grande pompe au Clos de Vougeot, où se déroule une fête du livre, très class : nœud pap pour les hommes, robes de soirée pour les femmes.

On accueille le futur chevalier du Tastevin. On le briffe sur le discours qui doit célébrer ce liant social. 

On le prévient : ne pas offenser la Bourgogne en parlant du Bordelais. Il faut pouvoir évoquer de grands crus. 

Exercice délicat pour l’auteur qui se souvient du gros rouge, le vin de table des familles ouvrières qui comblaient les manques avec amour… Il se rappelle que le P’pa buvait un canon pendant que la M’man faisait brûler un cierge à l’Église. Un canon qui ne tue pas, enfin, pas de la même façon.

Son coach lui répète : soyez original, commencez par le début…

OK… Daniel s’y colle et revisite sa vie avec des anecdotes et jeux de mots sur le sujet vin. C’est cocasse, drôle, et on rit aux larmes, « Aux larmes du vin » ? 

Le commencement c’est dans le ventre de sa mère sur qui veille une astrologue fantaisiste avec un pendule qui l’est tout autant. Il n’a pas oublié le liquide in-utéro, son eau de vie, il était en paradis et il en a été expulsé… comme Adam et Eve l’ont été, à cause de la pomme et du serpent. Une vie perdue, pour une autre à gagner. Certes, rien à voir, avec les poilus que l’on soûlait au rhum frelaté venu de Martinique pour monter à l’assaut à Verdun…  Du côté de Roger, on venait de là… d’où la maxime du grand-père : l’eau de vie est plus dangereuse que la vie. L’auteur se rassure, l’eau de vie la m’an, c’était autre chose.

Et voici la découverte des grands vins, du champagne. Quand les bouchons pètent. Comme au jour du baptême de Daniel. Le parrain voulait que le curé en verse sur l’enfant. Il n’a eu droit qu’à une lichette derrière l’oreille.

Reste que Daniel se rappelle la recette du champagne mis au frais. Sans glacière ou Frigidaire, c’était raide, je cite : on prenait le grand baquet en zinc le même qui servait à ébouillanter les plus jeunes pour la toilette, mais aussi pour rafraîchir le breuvage les jours de communion et baptême, anniversaire mariage… Et avec treize enfants et une vaste parentèle, le baquet ne chômait pas…

L’auteur évoque avec légèreté, humour et tendresse sa rencontre avec Françoise Verny, papesse de l’édition, qui aimait le vin… Bois chéri-chéri !

Cette lecture est une cuite littéraire pour retrouver la pêche. Des pages à boire sans modération.

555, par Hélène Gestern, éditions Arléa, collection 1er mille

Aimez-vous la musique ? La musique baroque avec ses instruments anciens patinés de mystère ? Aimez-vous ce monde des luthiers aussi important que celui des musiciens qui ont besoin d’eux pour pratiquer leur art ? Aimez-vous les histoires d’amour ? Aimez-vous les hauts-lieux où vivent les collections de livres et manuscrits anciens ? Avez-vous envie de plonger dans un jeu de pistes menant à Domenico Scarlatti de Venise à Paris, aux États-Unis en passant par Bruges. 

Si quelques oui surgissent à ce questionnaire, vous allez adorer le livre d’Hélène Gestern intitulé 555. 

Je vous explique le pourquoi de ce titre.

555, c’est le nombre de sonates écrites par le musicien. Les rassembler, n’a pas été une petite affaire. Les artistes sont parfois désordonnés. Il y a eu des copies, très sérieuses datant du 18ème siècle. Et les spécialistes du grand maître estiment qu’il n’est pas impossible qu’on en découvre une 556ème, voire une 557ème

L’auteure met en scène, dans ce roman choral, plusieurs personnages, le principal étant Grégoire Coblence, menuisier ébéniste à Paris, spécialisé dans les instruments anciens et travaillant avec Giancarlo, un luthier venu de Venise. 

Grégoire est plutôt dépressif depuis qu’il a été plaqué par Flo, l’épouse aimée, alors découvrir une partition ancienne cachée dans la doublure d’un étui de violoncelle, lui redonne quelqu’élan. S’il ne se sent pas capable de déchiffrer la partition, il est presque certain d’avoir mis la main sur un bijou qui pourrait être de Scarlatti. Il montre ce cahier ancien à Giancarlo qui dit oui, peut-être… Giancarlo a l’esprit ailleurs, car il est souvent empêtré dans des histoires d’amour compliquées. Sans oublier son tiroir-caisse, vide. Giancarlo est possédé par le démon du jeu.

Et si cette partition était de Scarlatti. Après tout… On cherche, téléphone. Voici le petit monde très fermé et parfois violent de la musique qui se met en branle. Sauf, qu’il y a un cambriolage chez Giancarlo et que la partition disparaît. Qui ? Et pourquoi ?

L’auteure fait parler ses personnages, dont une célèbre claveciniste, Manig, spécialiste de Scarlatti qui, depuis tant d’années, partage sa vie avec Madeleine, une violoncelliste.

On voit aussi le biographe officiel de Scarlatti, intéressé par cette affaire, au point de faire appel à son enquêteur. Qui sont Joris, Rodolphe, Philippe ? Ce dernier, tout dévoué à Joris, est ravi d’être son homme de l’ombre. Je n’oublie pas deux étudiants Romain, Géraud dont l’un, artiste jusqu’au bout des ongles…  Et ce mystérieux personnage, dont on découvre l’identité tout à la fin avec des explications sidérantes.

« C’était donc ça ! » Mais chut !

Domenico Scarlatti peut se réjouir au milieu des notes célestes qui continuent d’enchanter en ce bas-monde. Sa musique porte. Le film de sa vie est une géniale partition qui emporte lectrices et lecteurs dans un éblouissant concert…

Avec 555, Hélène Gestern signe un ouvrage envoûtant. 

Que l’assemblée se lève sans cesser d’applaudir.