Cinq Cartes brûlées, par Sophie Loubière, éditions Fleuve Noir

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Il y a des romans qu’on ne peut lâcher, qui captivent, coupent le souffle, plongent dans les arcanes des âmes sans concession. Le roman de Sophie Loubière, Cinq cartes brûlées est de ceux-là.

Elle nous raconte l’histoire d’une famille, couple d’infirmiers psy vivant à Saint-Flour et parents de deux enfants. Thierry, l’aîné n’accepte pas la naissance de Laurence. Il en fait son souffre-douleur. Elle n’a d’autres ressources que de se ruer sur la nourriture, pour être celle qu’il voit, la grosse, la moche, la patate, la vache, celle qui s’enfile des montagnes de nouilles arrosées de sauce tomate et parmesan. « Fais gaffe, lui dit-il, les nouilles vont ressortir par ton nez. » Et pourtant, elle l’aime… Lui attend qu’elle se suicide. Elle est en admiration devant lui. Les parents voient-ils le désastre de ce qui se prépare ?

Prête à en finir, le sport pourrait la sauver. La voici devenue championne de lancer de marteau… Mais là encore, les semailles du frère monstrueux ont des conséquences.

Sophie Loubière dans ce roman finement raconté, découpé en chapitres courts, va très loin dans l’analyse des personnages. Elle montre avec finesse et talent, le pourquoi du comment de la manipulation mentale au quotidien. Les plus grands crimes sont toujours commis au sein des familles.

Le positif, il existe aussi, même si la descente aux enfers précipite cette pauvre Laurence. Les ressorts se présentent à elle. Elle deviendra peut-être la femme qu’elle ne s’est jamais autorisée à être quand elle croisera la bonne personne pour elle.

C’est un roman noir, un thriller psy, intense, fort. Sophie Loubière, déjà traduite dans une vingtaine de pays, atteint ici avec ce roman inspiré d’un fait réel, le sommet de son art. Ne ratez pas ce roman !

Elle sera reçue au Hall du Livre, à Nancy, samedi 25 janvier à 11 h.

Disparaître, par Mathieu Menegaux, éditions Grasset

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Ah, quel talent chez Mathieu Menegaux ! Il peut tout écrire et sur différents modes, au Je, roman intimiste, roman choral, ou se lancer dans des romans rythmés, serrés, noirs et ne rien rater. Il sait nous montrer notre monde, tel qu’il est, nous emporter dans ses tourbillons, ses affres, il développe l’esprit critique et peint ses héros d’un ton juste.

Voici donc dans le quartier des Abbesses qu’un drame s’est produit. Une très jeune femme est tombée par la fenêtre. Une chute qui ne lui a laissé aucune chance.

Que lui est-il arrivé ? Pourquoi ?

Très au sud de la France, à Saint-Jean-Cap-Ferrat, un homme nu, quasiment sans visage, les bouts de doigts sont brûlés –on ne pourra relever aucune empreinte digitale– est retrouvé sur une plage touristique. Voilà qui ennuie tout le monde, la Procureure qui veut classer très vite et le maire, la saison touristique commence et cette affaire va lui pourrir la vie et faire fuir les vacanciers.

Grondin, le commissaire n’est pas de cet avis, il veut aller au bout, enquêter, savoir. Son opiniâtreté sera-t-elle payante ? Tant pis, s’il doit renouer avec la cigarette après avoir arrêté pendant six mois, et enfreindre les consignes, il saura.

Et si les deux affaires étaient liées ? Le lecteur peut s’interroger. L’auteur glisse les cartes sous nos yeux.

Et nous voyons vivre Étienne, grand manitou d’une banque importante qui a recruté une bien gentille gamine sortie d’une grande école. Elle n’en revient pas la petite Esther, future analyste d’avoir été choisie. C’est sa chance ! On lui fait confiance, pas le droit de décevoir, quitte à passer des heures et des heures au bureau.

Le monde de l’entreprise, souvent impitoyable est fort bien montré. Le désir de réussir aussi. Les amours qui peuvent naître sur les lieux de travail. Qu’est-ce que le vertige amoureux, la folie des sens qui vient gripper des machines bien huilées ?

Quand plus rien ne va, quand la honte envahit l’être après une mauvaise action, l’envie de disparaître, de s’effacer sans laisser de trace peut surgir ? Mais est-ce si facile ?

Qu’on ne s’y trompe pas, le roman de Mathieu Menegaux n’est pas un policier. C’est un roman noir, sur notre époque. Un roman qu’on ne peut pas lâcher. On le lit d’une seule traite. On retient son souffle. L’écriture est ciselée, autant de coups de scalpels pour une histoire réussie qu’on ne peut oublier.

Bravo !

Le Secret Hemingway, par Brigitte Kernel, éditions Flammarion

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On croit tout connaître des écrivains qu’on admire et, en en lisant d’autres qu’on admire aussi, on pousse des portes et on découvre des secrets.

Dans la vie d’Ernest Hemingway, qui est un fabuleux roman, tant le personnage connut toutes les démesures, restait à creuser dans la vie d’un de ses enfants Gloria, né Grégory, le troisième et le plus jeune des fils de l’auteur.

Grégory s’est marié quatre fois et a eu huit enfants. Mais tout au long de sa vie, il a connu des troubles de l’identité de genre. Il aimait s’habiller en femme. Son père s’en agaçait, mais à la fois l’appelait Gigi…

Grégory préférera devenir Gloria après une vie agitée, tumultueuse, douloureuse. Il a 64 ans, quand il se fait opérer. Mais l’alcool (comme son père), la drogue auront raison de lui alors qu’il est incarcéré.

Ernest s’est attaché à faire de Grégory-Gigi un homme, un battant. Il l’a incité à pratiquer des sports durs qui musclent et font les hommes costauds. Mais échappe-t-on à l’héritage génétique d’une famille hors norme ? On lui a dit qu’il avait tué sa mère, son père et que, dans sa famille on se tuait de génération en génération. Dur, dur à digérer.

Grégory-Gigi avait tenté des études de médecine pour devenir médecin sur le tard. Mais tout semble voué à l’échec pour ce bipolaire pas toujours bien avec la vie, avec lui-même. Une histoire de famille ?

L’auteure donne la parole à Gigi qui parle de son père : « Pour mon père, l’écriture sauvait tout. Il en parlait avec une délicatesse amoureuse, il choisissait ses mots, et je pense qu’il a réussi des années durant à se soigner de son mal de vivre grâce à elle. »

Il faut tout le talent de Brigitte Kernel, sa belle écriture, son approche riche d’humanité pour aller cueillir les pépites, les mots au cœur des vies chahutées et nous les restituer avec délicatesse, d’où l’émotion qui surgit à la lecture de ces pages. Brigitte Kernel nous montre Grégory-Gigi, devenu Gloria et en même temps ajoute une touche personnelle au portrait d’une famille.

Ne ratez pas ce roman d’une vie vraie ! Toute vie est un roman, confie l’auteure, même si un roman peut être un mensonge.

Brigitte Kernel sera reçue au Hall du Livre à Nancy le 23 janvier 2020 à 18 heures.

Sankhara, par Frédérique Deghelt, éditions Actes Sud

 

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Je suis comme Hélène, l’héroïne de ce roman de Frédérique Deghelt, que par le passé, j’ai eu la chance de rencontrer au cours d’une interview. Je n’ai aucun goût pour ces pratiques à la mode, dont on nous rebat les oreilles et dont certains psy très médiatisés font leurs choux gras sur les antennes et dans les cinémas… La méditation consciente, inconsciente, yeux fermés, bienveillante, petite musique, etc. On avait connu le new âge, pas mal de dérives, on marchait sur les chemins jusqu’au Tibet, que sais-je ? Ailleurs l’herbe est plus verte.

Ce qui m’a intéressée, c’est le comment du pourquoi un couple qui s’est aimé, a fait deux enfants, un couple parfaitement inséré, à l’aise, en vient à ne plus pouvoir se supporter.

Hélène est une artiste toujours en recherche d’elle-même, besoin de se connaître, de se comprendre, avec, comme tout un chacun des rêves d’absolu. Son mari, Sébastien est journaliste à l’AFP.

L’histoire se passe en 2001, début septembre… Hélène a besoin de distance. Jour par jour pendant dix jours, (Le temps de l’absence d’Hélène partie sans prévenir) incluant le plus terrible attentat que les USA aient connu depuis la fin de la guerre de 39/45, nous vivons avec Hélène, Sébastien, les jumeaux Mona et Léo et les grands-parents. Chacun réfléchit, à l’amour, au désamour. À ce que la vie, les événements font des êtres.

Un journaliste a parfois des tuyaux pour analyser une situation politique et ne sait rien de son couple. Tout cela est finement démontré.

Ces jeunes gens sont les héritiers de 1968, Woodstock et de toute une époque où la liberté voulait s’écrire en tout lieu.

Bien sûr, l’auteure parle de ce temps de réclusion utile pour méditer. Un lieu où la nature est un joli décor et permet d’entendre cette sorte de berceuse psychanalytique qui lui offre un espace et fait surgir des événements enfouis qu’elle comprend mieux.

L’auteure, par la voix de Sébastien, peut ainsi évoquer la situation du monde, le commandant Massoud, sage lion du Pandjchir dont la mort a précédé, l’attentat.

Frédérique Deghelt nous parle en fait de chacun de nous avec délicatesse et un juste ton.

Le courage des autres, par Hugo Boris, Éditions Grasset

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Personne n’a oublié Le Baiser dans la nuque ou Je n’ai pas dansé depuis longtemps. En fait, chaque livre d’Hugo Boris est un petit bijou d’écriture, de fine observation. Il est traduit et adapté au cinéma (sortie de Police en mars prochain).

Il nous offre pour cette rentrée de janvier, un recueil de textes brefs qui sont des regards sur le quotidien mais aussi sur les réactions qui sont les nôtres face à ces moments de crainte, particulièrement quand on prend le métro… Mais cela pourrait être dans n’importe quel train de banlieue perdue dans une lointaine contrée qui traverserait des lieux dits difficiles.

Nous avons tous, un jour ou l’autre éprouvé la trouille, celle qui met le cœur à l’envers en observant les comportements des uns et des autres et de quelques autres qui jouent sur nos sentiments, les perçoivent et jouent ainsi si bien le rôle de caïds.

Avec Le courage des autres, Hugo Boris, a consigné pendant quinze ans, écrit-il, les cadeaux du hasard vécus dans le métro. À la manière dont on fait un herbier. Des situations drôles, graves, où parfois, il a pu se sentir lâche, veule quand la peur s’immisce.

Le premier fait se déroule alors qu’il vient de passer sa ceinture noire au judo, or il est incapable de réagir. Il analyse parfaitement ce qu’il aurait dû faire, il se revoit passer sa ceinture devant le jury. Il a été parfait. Mais sur le terrain, c’est autre chose. Pourquoi a-t-on peur ? Quel est le processus de la lâcheté qui fait qu’on fuit. À peine, un signal d’alarme tiré, c’est arrivé. Sa femme lui suggérera un jour de se faire casser vraiment la gueule pour exorciser tout cela…

Ce livre est un hommage à celles et ceux qui osent… qui bravent…C’est le courage des autres. Mais c’est aussi un regard sur le courage qui fait défaut comme l’auteur le confesse. D’où la honte…

Peut-être qu’en lisant Hugo Boris, on pourrait changer de tactique… Il faudrait ne pas oublier le texte de Martin Niemöller que cite l’auteur : Quand les nazis sont venus chercher les communistes je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste, Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit je n’étais pas social-démocrate (…) Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.

Ne pas rater ce petit bijou d’écriture vraie.

Avant la longue flamme rouge, par Guillaume Sire, éditions Calmann-Lévy

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Guillaume Sire avait dix-neuf ans quand il a rencontré à Montréal en 2004 Saravouth qui jouait de la guitare dans la rue, un gobelet posé devant lui…

Il ne passe pas s’en s’arrêter, il est interpellé par le jeune homme qui après avoir joué quelques morceaux l’interroge : « As-tu lu l’Odyssée ? As-tu trouvé sous les phrases le passage vers l’intérieur du Temps ? »

Désemparé, Guillaume revient vers le jeune homme. Entre eux l’amitié s’installe et il lui raconte son histoire. Il est cambodgien né dans une famille bourgeoise… La guerre civile l’a séparé de sa famille. Il n’a dû la vie sauve qu’à un avion américain qui l’a l’embarqué…

Guillaume lui promet d’écrire un jour son histoire.

C’est celle qu’il nous offre dans ces pages auxquelles nul, je le garantis, ne pourra rester insensible. Guillaume fait le déplacement au Cambodge, va au bord du Mékong, rencontre des témoins de l’époque, dont François Ponchaud, des Missions étrangères…

Être le plus juste, au plus près de la vérité pour raconter la folie qui s’est emparée de ce pays à la suite du conflit vietnamien. La folie de Lon Nol, allié des Américains et celle encore plus folle en 1975 des Khmers Rouges dirigés par Pol Pot, venu faire ses classes en France avec quelque 250 autres étudiants amoureux de nos révolutions et de la commune.

Mais ce livre, c’est autre chose. L’histoire commence en 1971 et montre déjà les suspicions et jalousies au sein du peuple cambodgien. Ceux qui sont pour la France, ceux qui sont d’origine vietnamienne et qui ont fui le régime. C’est aussi le comment, un petit garçon, pétri de culture, grâce à sa mère professeure de français, a pu tenir ? Il est cet enfant Peter Pan, du Pays Imaginaire. Il est cet enfant qui ne pourra peut-être jamais grandir. Il connaît aussi l’Odyssée, toujours grâce à sa mère, (elle lisait à ses enfants ce genre d’ouvrages qui structurent un être humain) et tout au long de son périple, pour retrouver les siens, dont il a été séparé, il ne cesse de faire des comparaisons et de se remémorer les ouvrages.

L’absurdité d’une telle guerre, qui jette des frères, des amis en pâture aux uns et aux autres, comme on jetterait n’importe quelle viande aux tigres est là.

Saravouth a perdu Dara, sa petite sœur… Il a vu mourir ceux qui l’ont secouru. Il a été blessé, puis est recueilli dans un orphelinat. Sa quête ne prendra jamais fin.

C’est un roman extraordinaire, qui fouille les âmes, descend dans les arcanes d’une humanité d’une rare férocité. Les rives du Tonlé lap font penser aux portes de l’enfer. J’ai d’abord lu le roman sans avoir l’idée de lire l’argumentaire, recto et verso qui expliquait le pourquoi de ces pages et ce qu’elles pouvaient contenir.

N’hésitez pas à ouvrir ce livre et à l’offrir. C’est une page d’histoire, celle de la souffrance, mais aussi la nôtre puisque nous sommes frères du Pays Imaginaire, du Royaume Intérieur que notre bêtise meurtrit.

 

 

 

Nos rendez-vous, par Éliette Abécassis, Éditions Grasset

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Il n’est pas aisé de parler d’amour, de coup de foudre, d’être à la fois romantique et moderne. Il faut du talent, une belle écriture. Il faut oser analyser les sentiments, côté homme, côté femme.

Éliette Abécassis, déjà auteur d’une vingtaine de romans qui ne sont pas passés inaperçus (Qumram, La Répudiée, Un heureux événement, Sépharade ou Le maître du Talmud) a entrepris ici de raconter l’histoire d’amour d’Amélie et Vincent.

Tout commence à la fin des années 80. Ils sont jeunes et étudient à la Sorbonne. Ils éprouvent ce qu’il faut appeler un coup de foudre, mais aucun n’ose faire le pas. Timidité, crainte de n’être pas à la hauteur. Une fille peut-elle faire le premier pas ?

Saisir le bonheur n’est pas aisé, même bien après 1968. Elle est où cette libération ?

Un premier rendez-vous est raté. Un retard, on passe à côté de l’autre ou juste derrière et on ne se voit pas.

Le temps va, chacun fait sa vie, se marie, a des enfants. Une course, une quête. Aucun n’est satisfait. Ils se revoient dix ans après. Ce n’est pas encore le moment idéal… Et la vie se poursuit. Une vie parfois cruelle, qui cabosse, fait mal, peut laisser des cicatrices.

Amélie et Vincent attendront encore. Ils seront remis en présence l’un de l’autre vingt-huit ans plus tard. Sera-t-il temps, seront-ils prêts ?

L’auteur nous entraîne et on ne peut lâcher cette histoire qui au fond nous ressemble. Amour, illusion, désamour, désillusions, mais toujours cette quête, ce désir qui tend le récit vers l’accomplissement. Il faut une belle maturité et oser briser le carcan des conventions et de l’éducation, pour enfin pourvoir vivre l’amour.

Beaucoup de délicatesse dans la description des sentiments.

C’est parfaitement réussi.

Ne ratez pas ces rendez-vous, ils sont essentiels à nos équilibres.

Le Bon Sens, par Michel Bernard, éditions La Table Ronde

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Après Le Bon Cœur, relatant avec brio et l’immense talent qu’on lui connaît, l’histoire d’une jeune fille venue de Domremy parce qu’elle se sent investie d’une mission : bouter les Anglais hors de France et faire couronner le gentil Dauphin, Michel Bernard continue en quelque sorte l’Histoire avec ce roman historique, Le Bon Sens.

Nous voici en 1449. Depuis la condamnation injuste, horrible de la Pucelle, Charles VII, personnage insaisissable, décide d’en finir avec les Anglais. Reconquérir le territoire, unir son peuple est sa priorité.

Il a bien conscience que les provinces sont dévastées. Il sait aussi que partout où est passée Jeanne d’Arc, elle a insufflé l’espoir, le courage. Capturée, condamnée pour hérésie, Cauchon, l’abject évêque à la solde de l’ennemi, l’a fait brûler vive à Rouen.

Et lui, le roi, bien fragile, qu’a-t-il fait pour la sauver en 1431 ?

Le temps a fait son œuvre, il fait revoir ce procès. Il y a urgence, la réhabilitation de Jeanne consolidera le royaume. Quel a été le rôle de l’Église, de l’Université ? Une poignée d’hommes l’accompagne dans cette tâche. Jeanne a tant donné et on lui a tout pris…

Les pages de ce roman sont extrêmement intéressantes, touchantes, on voit qui fut ce roi, fils d’un roi fou… Il n’est pas sûr de lui… Y compris dans sa façon de vouloir rendre hommage à Agnès Sorel, qu’il a aimée et qui est figée dans la mort.

Jean Fouquet, peintre, est chargé de fixer le portrait du roi, de le révéler sur une toile qui passerait les siècles. Il avait demandé au peintre de le présenter tel qu’il était aujourd’hui, tel qu’il le voyait, tel que Dieu l’avait fait, tel que la vie et l’histoire l’avaient modelé (…) On verrait un homme, on reconnaîtrait un roi. Dunois, ancien compagnon de Jeanne, est un des intermédiaires.

Revenons à Agnès que le roi, ne peut oublier et qu’il veut faire reine au-delà de la mort. Une mort qui hante Charles VII, la sienne, comme celle de Jeanne.

Ce roman est magnifique. L’écriture juste, belle montre le souci et la quête d’un poignée d’hommes habités par la justice, la vérité. Il en va de l’honneur d’une fille de chez nous qui permet d’approcher un roi, qui à sa manière fut un homme et le roi qu’il espérait devenir.

Il ne le put qu’avec l’aide de Jeanne.

À noter, Le Bon Cœur couronné d’une pluie de prix (France Télévision, Prix Michel Dard, Prix de la Ville d’Arcachon, prix du Roman Historique de Blois) sort en poche.I23719.jpg

 

Carnets de prison, ou L’oubli des rivières, par René Frégni, collection Tracts, éditions Gallimard

 

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Cette collection « Tracts » chez Gallimard n’est pas nouvelle. Dans les années trente, Gide, Jules Romains, Thomas Mann ou Giono s’y étaient risqués. C’est une collection qui fait « entrer les femmes et les hommes de lettres en accueillant des essais en prise avec leur temps mais riches de la distance propre à leur singularité. »

Récemment, Danièle Sallenave a écrit le sien : « Jojo, le gilet jaune », Sylviane Agacinski « L’homme désincarné ».

René Frégni, qui régulièrement anime des ateliers d’écriture aux Baumettes et dont la phrase de Giono lui va si bien : « Nous vivons les mots quand ils sont justes. », nous propose CARNETS DE PRISON ou L’oubli des rivières, car chaque fois, écrit-il, que je franchis les portes blindées d’une prison et que les surveillants fouillent mon cartable, il me semble que j’apporte à ces hommes, mieux qu’un 38 Spécial, une lime ou un téléphone portable.

Son tract, pour l’écrire, il a dû commencer par en chercher la définition et lui sont revenues son enfance, son adolescence, sa jeune vie d’homme, avant de prendre le stylo. Une arme que celui-ci, quand il balance les mots comme autant de balles. Et d’évoquer les tracts distribués dans la rue, collés sur les murs ou offerts aux sorties des usines pour une juste cause, toujours. Et de raconter, les engagements ou la solidarité que ceux-ci invitaient à prendre. C’est le lot de toute vie. Et de se souvenir de son enfance où on l’appelait « quatre yeux » et qu’il avait enterré ses lunettes pour n’être plus moqué… Un certain calme était venu, mais la distance aussi, entre les mots et lui, mots dont il avait tellement besoin et qu’il ira attraper sur les talus dans des livres trouvés de-ci, de-là et qu’il jettera sur des carnets qui ne le quitteront plus. Les mots sont parfois sauvages et terrifiés, parfois doux et affectueux. J’ai essayé de parler de mon travail, si modeste, dans les prisons, du rôle des livres, des mots et de l’amour tout au long de ma vie.

Il faut lire ce tract portant le n° 11 pour ne pas oublier ces âmes enfermées derrière de hauts murs. Qui sommes-nous pour juger ?

René confesse savoir que cette planète est malade… Nous avons oublié que nous étions un morceau vivant de cette planète,  une parcelle de sa peau (…) Je sais ce que je dois aux livres, aux mots et au regard de ma mère (…) Quand je m’assois au bord d’une rivière et que je regarde bondir cette eau vivante sur des galets verts, ocre et bleus, je suis encore heureux (… Qu’avons-nous fait pour avoir oublié que le bonheur est au fond d’une rivière ?

Des pages qui nous secouent avec tendresse, celle de René Frégni. À lire et faire impérativement !

Nuit espagnole, par Adel Abdessemed et Christophe Ono-dit-Biot, éditions Stock

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C’est un livre peu ordinaire et à ne manquer sous aucun prétexte. Il s’inscrit dans la collection initiée par Alina Gurdiel « Ma nuit au musée » Lydie Salvayre s’était offerte à l’idée avec un texte « Marcher jusqu’au soir », Kamel Daoud aussi avec « Le Peintre dévorant la femme ».

Cette fois, ce n’est pas un auteur, mais deux personnages qui, sans comprendre la demande, disent oui et se laissent enfermer une nuit au musée Picasso. C’est le temps d’une exposition hors du commun, « Guernica », mais sans la célèbre toile qui n’a plus le droit de quitter l’Espagne.

Christophe Ono-dit-Biot, journaliste, directeur adjoint de la rédaction du Point, romancier, connu et reconnu (Prix Interallié, Grand Prix de l’Académie Française, Renaudot des lycéens) et Adel Abdessemed, artiste plasticien exposé dans le monde entier ne savent rien de ce qui leur est demandé. Cette nuit au musée, pour Guernica sans Guernica que va-t-elle leur réserver ? Qu’en feront-ils ? L’écrivain sera juste le scribe d’Adel.

Il y a les bouteilles de vin aux étiquettes qui peuvent faire rêver, marcher, fantasmer. Il y a cette interrogation sur la condition d’artiste, son engagement ou pas, ou bien les événements qui conduisent au déclic et révèlent un être.

Pour Picasso en train de brosser Guernica, – au début il ne sait pas ce qu’il va peindre. Une toile engagée ? Non. Juste une idée, le modèle et son peintre… Mais soudain, c’est l’ombre, la nuit, avant l’éclair de Dora Maar et de son objectif.  C’est elle qui pousse Picasso… Et l’on se dit en lisant ses pages : la femme, déjà, la souffrance, la lucidité. La femme-qui-pleure… Les masques tombent… Que fut cette dictature en Espagne ? L’écrivain interroge, veut comprendre. L’artiste dessine jusqu’au bout de la nuit… dans le noir, éclairé d’une lampe torche, semblable à celle des interrogatoires. Car il sait d’où il vient, ce qu’il a vécu en Algérie, sa fuite… Les années terribles de son pays… Comment un artiste, entièrement donné à l’art pouvait-il exister s’il osait représenter le nu ? Et l’on joue sur les mots, on les découpe, on les dissèque Guernica devient Guerre Nika, la guerre gagne et c’est contre cela qu’il faut se battre. Adel sait de quoi il parle…

Je ne vais pas tout révéler… Mais la fin de l’ouvrage vaut son pesant d’or… Les remerciements en fin d’ouvrage en témoignent…

Quand le jour se lève… Le directeur découvre les murs du musée Picasso bien différents. Pas rancunier, sans doute ébloui, il garde sur l’un des murs, la trace du passage de l’artiste et de son scribe. Sans doute s’est-il rangé à l’idée que les mots (on le savait) et l’art, (toujours à redécouvrir) sont le seul rempart à la barbarie ?

Pour nous lectrices et lecteurs, il y a ce livre écrit, ponctué des œuvres d’Adel, toutes ont été dessinées pendant cette Nuit espagnole.