Aidants, ces invisibles, par Dr Hélène Rossinot, éditions de l’Observatoire

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Hélène Rossinot est médecin. Elle a effectué quelques stages dans des maisons de retraites, dont certaines accueillant des personnes en état de dépendance, mais pas seulement. Elle a ainsi pu constater le rôle essentiel des « aidants » qui ne sont, bien souvent, jamais reconnus.

D’où le sujet de sa thèse afin de montrer que sans eux, les hôpitaux, les lieux d’accueil et de rééducation iraient à vau-l’eau.

Hélène Rossinot livre des témoignages d’aidants. Nous découvrons combien leur action est risquée. Ils se mettent en danger et fragilisent leur équilibre de vie.

Le travail qu’elle propose dans cet ouvrage est inédit, d’une grande ampleur et sans précédent. Le sujet est brûlant et provoque souvent l’indignation quand on découvre les obstacles liés à cette aide pourtant indispensable.

Pourquoi, pour aider un vieux parent en fin de vie, faut-il jongler avec le travail, un emploi du temps surchargé ? Pourquoi pour assister et encourager dans ses études un enfant handicapé faut-il inventer des solutions inédites ? Pourquoi ces personnes donnant de leur temps, de leur patience, de leur amour sont-elles si peu, voire pas du tout reconnues ? Quand il y a souffrance, il y a devoir pour la société d’aider et de reconnaître, au lieu de faire semblant de comprendre et de fermer les yeux.

Si une loi existe pour que soient reconnus les aidants par la société, il est encore difficile de faire admettre que ce droit est légitime. Cette reconnaissance, malgré la loi, reste un combat. L’exemple de Charlotte « jugée trop jeune » pour être informée des décisions prises concernant sa mère, écartée des discussions, elle subit la situation sans se voir reconnaître le droit d’en être l’une des actrices.

Le propos de cet ouvrage est limpide. Le mot « reconnaissance » implique un savoir. (…) Combien de soignants ignorent ce que doit faire chaque jour un aidant ? Et comment leur jeter la pierre ? Moi-même médecin, je n’ai découvert l’amplitude de leurs tâches et de leur implication qu’à l’occasion d’un stage en hospitalisation à domicile. Jamais le terme « aidant » n’avait été, ne serait-ce que mentionné en dix ans d’apprentissage de notre métier.

Le docteur Hélène Rossinot signe ici un ouvrage utile, indispensable. Il devrait être systématiquement donné aux soignants, aux médecins, aux travailleurs sociaux. Onze millions de personnes en France prennent chaque jour soin d’un de leurs proches. Un vaste s’ouvre…

À noter : 30% des bénéfices du livre sont reversés à des associations.

Bravo, docteur Hélène !

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Je te suivrai en Sibérie, par Irène Frain, éditions Paulsen

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Celles et ceux qui s’intéressent à l’histoire des révolutions, à l’histoire de la Russie, savent qui furent les Décembristes. Une société secrète qui espérait renverser le Tsar Nicolas 1er. Inspirés par le siècle des Lumières, ils voulaient abolir le servage. Le complot échoua et ils furent déportés en Sibérie. Ce que beaucoup ignorent, c’est que ces hommes avaient des épouses ou des amoureuses, dont Ivan Annekov qui avait pour compagne, Pauline Geuble, une Lorraine native de Saint-Mihiel en Meuse.

Roturière, mais d’une famille royaliste, Pauline était partie à Moscou comme vendeuse de mode. Amoureuse d’Ivan, elle décida de suivre le bien-aimé, comme les sept autres femmes de condamnés. Pauline était une « briseuse d’obstacles », farouche, déterminée, courageuse. Il est probable que, si elle n’avait pas pris cette décision de suivre Ivan jusqu’en Sibérie, il serait mort, car les conditions de détentions étaient épouvantables. Les conjurés vont d’ailleurs relever la tête derrière les grilles et les barbelés et fonder une mini république sur le modèle français.

Irène Frain qui s’intéresse depuis toujours avec la fougue qu’on lui connaît aux destins de femmes a décidé de sortir Pauline de l’oubli. Et pour ce faire, elle a voyagé, est allée sur les lieux qui furent ceux de Pauline et Ivan. La Meuse bien sûr, mais Moscou, Saint-Pétersbourg, les steppes et le lac Baïkal. Elle est ainsi Irène Frain, elle vérifie, enquête, hume l’air où on vécut les personnages qu’elle nous offre afin d’écrire au plus près, au plus juste. Au centre Pouchkine, elle a épluché les archives relatives à Pauline Geuble. Pour son travail d’écriture, elle est partie du manuscrit que Pauline a dicté à sa fille Olga. La princesse Maria Wolkonski avait déjà évoqué l’histoire de ces femmes de conjurés.

La lecture de ce manuscrit a interpellé l’auteure et a créé l’attachement entre Pauline et elle. Elle habitait son texte de façon étrange, présente et absente à la fois, telle l’inconnue du « rêve familier » de Verlaine. J’ignorais si elle était brune, blonde ou rousse et à chaque chapitre, elle n’était ni tout à fait la même ni tout à fait une autre. Cependant je la voyais, et il arrivait –là encore, ainsi qu’en rêve–, que j’entende sa voix.

Dans ces pages, le portrait de Pauline se précise, mais pas seulement, l’histoire des conjurés, celle des épouses qui les suivent, qui interviennent auprès du tsar aussi. Elles demandent qu’on perce des fenêtres dans les murs. Ils sont enchaînés dans le noir. Sans l’amour, ils n’auraient pas survécu.

Pauline et Ivan auront huit enfants et mourront à un âge honorable, plus de soixante-dix ans.

En attendant, il faut lire ce livre du courage et de la lumière.

Merci à vous Irène que j’ai eu le bonheur de recroiser au Livre sur la Place, à Nancy, il y a peu, et bravo pour ce merveilleux texte !

Les guerres intérieures, par Valérie Tong Cuong, éditions JC Lattès

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Ah, quelle plongée dans les tréfonds de l’âme que celle proposée par le récent roman de Valérie Tong Cuong !

Un roman polyphonique sur le monde des arts, de l’image, du cinéma. Un roman sur tout un chacun épris de réussite, qu’on dit battant, qui fonce sans rien voir que la pseudo réussite espérée.

Pax, comédien de seconde zone est de ceux-là, il a presque renoncé à ses rêves de gloire quand son agent l’appelle. Un réalisateur américain très en vue veut le rencontrer. Enfin, enfin, songe-t-il. Obsédé par sa future réussite, son nom en haut de l’affiche, il se prépare chez lui, sans chercher à comprendre ce qui se passe dans l’immeuble. Craquements, souffles coupés. Une lutte pour la vie se déroule à deux pas. Non, ce n’est rien pour Pax.

Or, il apprend qu’Alexis, un jeune étudiant a été agressé de la manière la plus odieuse qui soit.

Pourquoi faut-il que Pax rencontre Emi ? Une femme étrange, séduisante, mystérieuse ? Pourquoi faut-il qu’il en tombe amoureux ?

Emi est la mère d’Alexis et les remords vont saisir Pax, le poursuivre, le harceler.

L’auteure explore avec subtilité les êtres, décortique les âmes, y débusque ce sentiment de culpabilité qui est un frein. La lâcheté est là, tapie dans ses entrailles et qui ronge tout.

Faut-il fermer les yeux sur autrui pour arriver, se hisser ? Ignorer la blessure de l’autre, sa solitude n’est-ce pas se condamner soi ?

Valérie Tong Cuong, une fois de plus, nous interpelle et séduit. Elle nous entraîne dans ce roman sur le remords dans les dédales sombres et compliqués de nos fautes, de nos égoïsmes, non pour nous accabler, mais pour proposer un autre chemin. C’est possible, même si le prix à payer n’est pas sans conséquence.

Au bout de la nuit est la lumière. Les guerres s’écrivent pour être terrassées. La paix est pour chacun.

À lire.

L’auteure sera au Livre sur la Place, à Nancy, les 13,14,15 septembre 2019

Les grands cerfs, par Claudie Hunzinger, éditions Grasset

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Claudie Hunzinger habite la montagne vosgienne avec Nils son compagnon de toujours. Leur ferme bourrée de livres, de poésie, est située hors route, hors chemin, en pleine nature. Les herbes peuvent épouser les mots et le chant n’en sera que plus beau.

S’il arrive à l’auteure de se rendre dans une librairie pour une rencontre avec des lectrices et lecteurs ou d’aller à Paris, dans sa maison d’éditions, c’est toujours rapidement. Car cette montagne, ce havre où la nature se révèle par d’infinis craquements et l’odeur des graminées lui manque très vite.

Un jour, après avoir repris sa voiture à Colmar (elle revenait de Paris) un cerf majestueux a frôlé sa voiture. Elle a voulu comprendre, mieux connaître cette population de cervidés. C’était plus qu’une curiosité dans la mesure où Nils et elle partageaient une partie du même territoire.

La rencontre avec Léo, photographe animalier qui officie sur les mêmes lieux est déterminante. Il lui apprend les lieux et parle des bêtes à qui il a donné des noms. Il comble en partie son désir de découverte, son besoin de pister, de suivre, de se mettre à l’affût, de se fondre dans la nuit, moment où le monde animal peut aller et venir sans grands risques. Mais cette approche des rites et pratiques des clans de cerfs, pour passionnante qu’elle soit, va aussi lui montrer quelques cruautés dont se rendent coupables les humains.

Chasseurs et membres de l’ONF (chargés de veiller sur les forêts) s’entendent à merveille et même avec Léo. La forêt doit se régénérer toute seule, c’est-à-dire qu’on va tirer de plus en plus de cervidés et tant pis si on fragilise le règne animal. Ce sont les anciens cerfs, les anciennes biches qui transmettent leur savoir aux plus jeunes. Et si l’humain savait observer, il pourrait mieux comprendre cette nature qu’il dit préserver. Mais il n’en a hélas que faire.

L’écriture de Claudie Hunzinger est toujours aussi belle et précise. On la suit dans les fourrés, on la devine aux Hautes-Huttes. De livre en livre cette maison prend des noms différents, c’est bien ainsi que s’élabore un roman : entre vérité –mais qu’est-ce que la vérité ?– part de rêve et fiction. La fiction est souvent plus vraie qu’un récit autobiographique.

Ces pages révèlent la cruauté des hommes, leur folie de vouloir régner sur la nature et le monde animal. Tout n’est pas dû à l’homme. S’il a conquis des droits, il ne doit pas oublier ses devoirs.

J’avais une île, par Lorenza Pieri (traduit de l’italien par Julia Nannicelli), éditions Préludes

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Ce premier roman nous emporte sur l’île du Giglio non loin de la Toscane et l’on voit vivre une famille. Vittorio, parfait hédoniste, le papa vétérinaire, plutôt fantasque ; Elena, la maman expert-comptable, fougueuse, opposée à l’extrême-droite et dénonçant cette molle Démocratie chrétienne incapable de protéger le pays ; Nonnalina, la grand-mère, héritière de la tragédie de la guerre qui lui a pris son homme quand elle n’avait que vingt-six ans, et les deux filles du couple Caterina, l’aînée plutôt dominatrice et Teresa, la benjamine qui cherche sa place. Se sent gauche, admire l’aînée alors qu’elle pourrait la détester. Car Caterina, quand elle a quelque chose à dire, ne se gêne pas.

Teresa est la narratrice de ce roman. Elle peint fort bien l’ambiance des années de plomb en Italie, la résistance à l’extrême-droite et la justice frileuse du pays. On manifeste. Elena l’épouse a le physique de l’emploi, rousse, batailleuse, elle est La Rouge.

On aime les descriptions des lieux de ce paradis, cette île plutôt endormie en hiver. On perçoit les odeurs, on assiste au passage des bateaux, certains fort beaux, d’autres plus modestes.

Quand vient le temps des études, Caterina est envoyé en pension à Florence. Le lycée le plus chic où les demoiselles en uniforme sont assurées de se hisser dans la société. C’est le drame pour Teresa qui ne se résout pas à la séparation. J’étais contente de ne pas être celle qui devrait rester là, mais le fait de savoir ce qui attendait Caterina me nouait l’estomac. C’est donc ici que resterait la partie intelligente de moi-même, ma complice tortionnaire, mon versant méchant, cette moitié prodigieuse, la moitié que j’aimais le plus.

On se demande comment Teresa va grandir. Comment elle va survivre à cette séparation. Et si elle lui permettait de devenir elle ?

C’est certes ce qu’on appelle un roman d’apprentissage, mais c’est tout autant une saga historique (par petites touches) qui voit des petites filles devenir adultes, qui regardent le couple bancal de leurs parents. Beaucoup d’émotion affleure au fil des pages.

Ce roman en quatre parties s’achève sur le triste naufrage du Concordia…

Il faut lire cet ouvrage, un vrai bonheur de lecture entre Elsa Morante ou Elena Ferrante. Ces deux gamines, jeunes filles, jeunes femmes nous ressemblent.

Une réussite !

Demain est une autre nuit, récit par Yann Queffélec, éditions Calmann-Lévy

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Quel livre que l’ouvrage de Yann Queffélec ! Deux frères se retrouvent. 39 ans sans s’être revus ! Il a suffi d’un texto de l’un expliquant à l’autre que la situation était grave (appendicite compliquée comme pour toute vie) pour que le narrateur force les portes de l’hôpital et retrouve « le frangin ».

Une nuit passée au chevet de celui qui est sorti du bloc opératoire et de la réanimation, malgré le cerbère nommé Naomi, à la peau noire. Elle a aussi son histoire qu’on découvre tout à la fin. Et pourtant, l’auteur de tant de romans, dont le Goncourt, avec Les Noces Barbares, (la découverte de Françoise Verny… : « T’as une gueule d’écrivain ») a voulu pour ce livre qu’on écrive sur la couverture : récit, alors que tant de fois, l’éditeur pose « roman », même quand l’auteur s’est arraché les tripes pour se (dé)livrer.

Bien sûr, ici on reconnaît la maman aimante, la sœur pianiste (Anne) le père écrivain (Le recteur de l’île de Sein) celui qui n’aimait pas Yann et que Yann aimait tant.

Mais ce dialogue d’une nuit ébranle. On ne nage pas dans le rose bonbon, ça non ! Les deux frères se racontent comme s’ils s’étaient quittés la veille. Ils parlent surtout de leur enfance, de leur conflit. Diable, ils se sont collé quelques torgnoles, mais ils étaient frères et s’aimaient. Bien sûr, qu’un frère ne peut pas vouloir le mal pour l’autre, quoique… Et viennent d’autres souvenirs, les tantes, parfois fantasques. L’intello et sa dialectique sans oublier sa Deux Chevaux cédée quand elle a été agressée… On parle de la mort de la mère, décédée prématurément d’un cancer. De Paris, de la mer et des bateaux. Ah, les bateaux ! Ils sont tout pour Yann.

Le marin est en mer (mère ?) dans ce livre et n’ose pas rentrer chez lui, car le frère ne dort pas… Il faudrait l’endormir… Et l’épouse attend, un repas était prévu avec des voisins… Au menu, un plat de lapin cévenole.

Mais cette nuit est-elle vérité ou rêvée ? L’essentiel est bien le lien entre ces deux frères plus ou moins cabossés puisque le valide est arrivé la tête enturbannée, victime d’une chute d’un paquet de cannettes de bière. Crâne ouvert justement pour que sortent les souvenirs, les plus importants, ceux enfouis, à jamais ?

Du présent de l’un et l’autre, nous ne saurons pas grand-chose. Peut-être sera-ce dans un prochain livre. Qui sait ? Les écrivains sont capables de tout.

L’ouvrage sera en librairie le 18 septembre mais présenté en avant-première au Livre sur La Place à Nancy les 13,14,15 septembre puis l’auteur y est attendu et participera à une rencontre au Forum face à Lionel Duroy.

Nobelle, par Sophie Fontanel, éditions Robert Laffont

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Il y a des livres qui font immensément de bien. Sophie Fontanel, critique de mode, pétillante, riche d’humour paraît détenir un pouvoir rare. Celui de les écrire… D’ouvrage en ouvrage, (c’est son quinzième) elle ressuscite les souvenirs, fait revivre certaines époques. Je pense à La Vocation où elle mélangeait astucieusement la tragédie qui a frappé ses aïeules (venues d’Arménie) et les bienfaits et joies d’une intégration réussie sans jamais se départir de son humour.

Son récent roman raconte une naissance. Comment les mots viennent à l’esprit, comment l’envie, le désir de les jeter sur le papier prennent corps.

Avec Nobelle (le nom du prix féminisé sans doute) elle imagine Annette Comte, l’héroïne du roman qui vient d’obtenir le prix de Littérature et comme chacun sait, il faut faire un discours que les célèbres académiciens écouteront.

Ce discours ne sera sans doute pas celui escompté. Annette évoque ce qu’a déclenché chez elle l’annonce de la prestigieuse académie, un jour d’octobre… Une remontée dans le temps, peu ordinaire. Un été à Saint-Paul-de-Vence, les balbutiements des mots, la poésie venue au bout de la plume du stylo à encre reçu pour ses dix ans. Le premier poème écrit par Annette l’avait été pour l’enterrement du grand-père. Juchée sur une tombe, elle avait déclamé un texte louant le métier d’ébéniste (profession du grand-père) en disant c’est d’Aragon (qui ne devait rien connaître à l’ébénisterie). Adorable petite menteuse !

Cet été-là, en vacances, dans une maison prêtée par un éditeur (ami de son père imprimeur, éditeur, pas toujours sympathique) elle rencontre Magnus, le fils de l’éditeur. Ils ont le même âge. Des « bébés », mais une amitié amoureuse s’installe et les lie. Ses cheveux balayèrent ma bouche et il approcha son visage, tout près, jusqu’à poser son front sur le mien. (…) Rester front contre front, on avait un jour vu des biquettes le faire dans un enclos, au bord de la nationale. On avait trouvé cela comique. Une délicieuse découverte !

Ah, les cabrioles dans la piscine de Kléber, écrivain ! Un vieil homme bien mystérieux avant qu’on ne le découvre. Il a ce pouvoir des mots, bien rangés dans une machine à écrire flanquée dans le coin de sombre de la chambre où il réfléchit ou paresse, alors que l’éditeur attend le texte qui… que… En tout cas, il n’écrit pas, mais s’amuse et veille sur les deux enfants.

On ne lâche pas ce roman initiatique, cette marche vers l’écriture. Les enfants peuvent être précoces. Quelques années auparavant n’a-t-on pas été témoin des talents de poétesse d’une petite Minou Drouet (le livre lui est dédié) dont s’est moqué Jean Cocteau ? Tout comme l’éditeur, mais surtout pas Kléber…

Viendra le temps des déceptions amoureuses. L’irruption d’une rivale. Les enfants aussi ont des chagrins d’amour. Mais ce livre est une merveilleuse bouffée de soleil qui fait les peaux caramel et les esprits pétillants.

Sophie Fontanel sera au Livre sur La Place à Nancy les 13,14,15 septembre et j’aurai le plaisir de la revoir et de l’interviewer au Forum le dimanche matin.

Journal d’un amour perdu, par Éric-Emmanuel Schmitt, éditions Albin-Michel

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Une maman qui s’évade… rejoint les anges, le Ciel, Dieu ? le chagrin ne peut épargner ce fils… Il s’appelle Éric-Emmanuel Schmitt, auteur aux multiples talents, romancier, conteur, acteur (Ibrahim et les fleurs du Coran, la plupart du temps à guichet fermé) mélomane, musicien lui-même. Que serait une vie sans Mozart (ah Mozart !) Chopin (mis en scène aussi) Fauré, Debussy ?

Ces pages émouvantes racontent le lent travail de deuil auquel l’auteur fait face, paré de son sourire, le temps des signatures et rencontres avec le public. Car selon l’enseignement maternel. Le bonheur est un devoir…

Dans le même temps, avec sa sœur Florence, il assume l’inventaire d’une vie dans laquelle chacun a pris place. On vide armoires et bibliothèque et l’auteur espère y trouver les carnets de sa mère. Il l’a vue écrire. Jamais sa sœur. Il est persuadé qu’il va y découvrir un secret de famille, celui lié à sa naissance. Il sait qu’il est le fils de sa mère. Il a eu un père, c’est évident. Un père qu’il s’est, croit-il, obligé d’aimer, mais il ne lui ressemble pas.

Avec le talent qui est le sien, Éric-Emmanuel Schmitt nous emporte de Lyon, lieu de son enfance et où ses parents vivaient, à la Belgique, sa terre, sa résidence où vivent ses trois chiens, Fouki, la mère et ses enfants, les siens aussi. Et l’on va à Avignon. On suit le Festival, lieu de complicité entre la maman et le fils. On se risque en Grèce, au Québec et jusqu’à Strasbourg, puisque l’auteur a des origines alsaciennes. Une rencontre va être déterminante pour lui. Des retrouvailles avec un couple ami de ses parents. Le cœur bat, il va enfin savoir…

La vérité, la vie, les destinées sont bien plus simples mais tout aussi facétieuses et l’auteur en fera l’expérience. S’il peut enfin faire le deuil… clore les deux années difficiles, temps « normal », lui avait-on dit, sa découverte rejoint tout un chacun et touche à l’universel, comme dans La nuit de feu ou ses autres ouvrages.

C’est bien l’amour qui nous guide. On peut souvent, on devrait sans doute lui mettre un A majuscule. Mais du bonheur ? Retenons : Il en est du bonheur comme du pardon (le pardon, ouvrage écrit pendant ses deux années) : on le décrète afin de le faire exister.

L’auteur sera au Livre sur la Place à Nancy du 13 au 15 septembre prochain.

Murène, par Valentine Goby, éditions Actes Sud

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La murène n’est pas un poisson très joli quand il est accroché aux roches sous l’eau, mais dès qu’il se meut, il est magnifique, tout en grâce enchanteresse.

Valentine Goby utilise ce poisson comme métaphore pour nous conter l’histoire de François.

Tout commence au cours de l’hiver 1956. C’est l’année où le froid fige tout en Europe, où le vivant gèle sur place, emporté par la morsure du gel. La Seine a gelé, les bords de mer aussi et l’abbé Pierre lancera son cri de détresse. Mes amis au secours.

Dans les Ardennes François, vingt-deux ans, s’enfonce dans la neige, marche vers les bois en quête d’un village. Il croise une voie ferrée, un wagon abandonné et grimpe dessus. C’est la fille de l’instituteur qui le découvre le corps en croix en partie calciné. La tête n’a pas été touchée. Électrocuté ?

Les médecins ne pensent pas le sauver. Envers et contre tout, il survit. Mais il faut l’amputer des deux bras. Une épreuve pour lui et pour les siens. D’autant qu’il a en partie perdu la mémoire. Il marchait avec le souvenir brûlant de l’amoureuse. Or, de Nine, il ne se souvient pas.

Valentine Goby se penche sur le jeune homme et les siens, les soignants, les aidants. Comment survivre à une telle épreuve ? La chirurgie réparatrice est balbutiante à cette époque… Les guerres l’ont fait progresser, mais si peu.

Elle nous montre peu à peu la remontée de François, le besoin de l’eau, (comme une nécessité de retrouver la matrice originelle) d’abord dans une rivière avant la piscine.

En 1964 ont lieu les premiers Jeux paralympiques de Tokyo. C’est pour François une remontée, une métamorphose qui n’a pu avoir lieu que grâce aux proches, au corps médical. À la première infirmière qui l’appelle François, on appelle quelqu’un par son prénom quand on l’aime, François s’accroche, dicte des lettres. Mum, la mère, couturière, lui écrit en phonétique. Elle n’est pas française, même si elle le devient. Robert, le père ne comprend pas toujours la détresse de son fils :  Mimer Elvis à la guitare, signer, serrer une fille, donner la main à une fille, passer les cheveux d’une fille derrière son oreille, dénouer un ruban, toucher, toucher l’oreille d’une fille, la cuisse d’une (…) s’ouvrir les veines, se tirer une balle même se foutre en l’air il ne peut pas. Chaque jour s’allonge la liste des gestes impossibles… Pour ce père, le plus dur est passé au bout de six semaines. Le plus dur est sans doute encore à venir, hélas.

Il faut immensément de talent, d’humanité pour écrire un tel ouvrage qui a demandé à l’auteure une enquête approfondie, sur ce qu’était la médecine, les prothèses à cette époque et ce qu’elle est aujourd’hui, les centres de réadaptation. Les jeux paralympiques auront été une chance pour aider à la réinsertion. On ne cachera plus les personnes handicapées. C’est aussi cela cet ouvrage. Vivre avec un corps différent, mais vivre. C’est vraiment le livre d’une résilience.

Si les autres ne sont pas là face au plus petit, face à celle ou celui qui souffre, il est sans doute impossible de trouver la force personnelle pour remonter, (re)faire surface.

L’auteure qui mène en même temps que son travail d’auteure, une œuvre pour la jeunesse (ne jamais les oublier) et paie de sa personne dans les nombreuses rencontres, l’a bien compris. Elle a toute notre admiration !

Elle sera au Livre sur la Place à Nancy les 13,14,15 septembre prochain

Une joie féroce, par Sorj Chalandon, éditions Grasset

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Une joie féroce racontée par Sorj Chalandon… est un bonheur de lecture.

Il a souvent écrit des romans où le héros, un homme, peut lui ressembler. Je pense au Quatrième mur ou à Profession du père… Mais le devenir de l’enfant à travers ses rêves ne le quitte pas pour autant. Personne n’a oublié Le Petit Bonzi… Du reste chez Sorj, c’est une part en chaque être. Présente ou absente, elle appelle, tire les adultes.

Avec ce roman de rentrée Une joie féroce, l’auteur semble changer de registre, quoique… Il fait la part belle aux femmes. Quatre femmes que le cancer lie à jamais jusqu’à la folie. Membres du K, elles détruiront ce crabe, marcheront dessus pour élever une joyeuse citadelle… L’expression est de Jeanne, celle qui apparaît en premier dans les pages de cet ouvrage. Jeanne, la libraire mariée à Matt, le si peu courageux, le pleutre, qui a peur de la maladie. Entre eux, la mort de leur enfant… comme un immense silence, le froid de l’absence et du désamour qui suit.  Matt ne m’a plus tenu la main. Ce n’était pas une punition, juste une évidence. Nos peaux n’avaient plus rien à se dire (…) Nous marchions vers notre fin.

Matt pense d’abord à Matt et lorsque Jeanne se sait atteinte. L’homme pressé, préoccupé, par peur, parce qu’il ne peut pas supporter une maladie dégueulasse déserte le foyer et prie l’épouse de débarrasser l’appartement.

Le ton est juste et l’émotion palpable. Jeanne, le fil rouge du livre est lucide. Matt en agence, moi en librairie. Nous savions que tout était fragile. Qu’il y aurait cet avant et plus aucun après. Lui, moi, nous seuls au monde. Aucun amour en trop, aucun autre à venir, aucun rire d’enfant dans la maison. La mort avait volé notre lumière.

Jeanne va rencontrer Brigitte, Assia et Mélody. Brigitte et Assia forment un couple qui sait accueillir les paumés… Faire une place dans le grand appartement haussmannien. Jeanne apprend à (re)vivre à faire un bras d’honneur au K, et à prendre des risques avec ses copines pour la bonne cause.

Après des portraits bien brossés, où les filles s’épaulent, se retrouvent au restaurant d’Assia, rient, mais oui, le roman glisse doucement dans le genre polar. Il faut aider Mélody dont la fille a été enlevé par son affreux père russe. Une rançon est exigée…

Un exercice pour ces filles qui est une façon de braver la maladie et de se prouver qu’on peut agir à la vie à la mort par solidarité, par amitié.

C’est bien mené et les descriptions des sentiments, de la peur, des traitements, du corps qui se défait sous les effets secondaires mais de la vie qui malgré tout palpite à condition de ne pas rester seul, sont parfaites.

Oui, la joie est féroce. La férocité d’oser vivre.

Bravo !

Sorj Chalandon sera au Livre sur la Place à Nancy, les 13,14,15 septembre prochain.