La parole est dans les livres…

Madame Covid se frotte les mains, elle a vu les insouciants chanter cet été. Tous se croyaient débarrassés… Fini le méchant virus, terrassé ! On soufflait… Ouf !

Elle connaissait la fable de Jean de la Fontaine et, d’une manière détournée, savait qu’elle pourrait dire l’automne venu, « vous chantiez cet été… eh bien dansez maintenant »

Sauf que danser… n’est même pas possible… Les grandes instances, mesures de protection sanitaire obligent, nous ont, vite fait, bien fait, remis à la niche, comme au printemps. Enfin, pas tout à fait. On peut (on doit) bosser (heureusement) aller à l’école (bien sûr)… Promis, on ne confine pas les fragiles et les vieux… Ce serait contraire à nos valeurs. On peut rendre visite aux anciens en EHPAD (sur rendez-vous). Mais quand on est vieux, déjà retraité, pas d’enfants à conduire à l’école, pas de, pas de… Rien ! Sauf une heure par jour, dans un rayon d’un kilomètre… C’est peu… pour se rendre en forêt etc… On est bien surveillé, et la laisse n’est pas très longue. 

Il y a les courses qu’on peut faire (ne pas oublier les attestations, ah les attestations !), sinon, bing, bang, il faut ouvrir son porte-monnaie ou tendre sa carte bancaire… Eh oui, on fait feu de tout bois, surtout en période de crise.

Donc, il y a les courses de première nécessité, alimentation, soins. Ça c’est très bien…

Mais peu de réflexion en amont… Les grandes surfaces vendent tout… Et rien n’a été précisé. (Une aubaine pour ces géants du tout et rien avec Noël tout proche, les jouets se montrent, les fringues aussi et tant de choses (pas de première nécessité). Tant pis pour le petit commerce qu’on écrase si aisément. Pareil dans les FNAC qui ont l’autorisation d’ouvrir pour vendre le matériel informatique (quand on travaille depuis la maison, c’est nécessaire de pouvoir s’approvisionner), ces enseignes en ont profité pour étaler la culture. Les rayons librairies sont restés ouverts (jusqu’à hier soir). 

Madame Covid rigole bien. Dans un petit magasin qui voit 4 à 5 clients par jour, elle sait n’être pas très efficace… Mais dans les grandes surfaces où l’on se presse aux caisses… Elle rode la sournoise… Qui harponner ? Qui piquer ? Elle, lui, le vieux, l’obèse, le malade qui s’ignore ? Elle veille au grain, offre du boulot à n’en plus pouvoir aux soignants qui n’en demandent pas autant. Il ne faut pas s’étonner, qu’ici et là, des maires signes des arrêtés et s’opposent (tout en sachant qu’ils seront déboutés, ça on sait faire dans les hautes instances).

Je reviens aux produits de premières nécessités… (alimentation, soin), je croyais notre président féru de culture… Il lit beaucoup, se nourrit de théâtre… J’avais bien écouté son discours annonçant le confinement… Le mot culture n’y était pas… Un oubli ?

Je veux bien que le pain et le paracétamol (et autres) soient indispensables, mais on ne vit pas que de pain… pour tenir le choc… La pensée est à nourrir… Nous ne sommes pas que des machines, une agglomération de cellules où circulent sang et oxygène.

Luc et Matthieu le rappellent dans les grands textes : « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais se nourrit de parole… ». Or, la parole n’est pas que sur les lèvres, elle vient de loin et est souvent inscrite dans les livres.

Alors de grâce, qu’on nous laisse ce droit, contre lequel cette garce de Covid ne pourra rien, laissez-nous LIRE en gardant les librairies ouvertes… Laissez-nous lire, nous serons plus forts face à la maladie et les libraires vivront. Rien ne peut les remplacer. Le géant A est aux aguets, de mèche avec Mme Covid. Sinistre alliance…

NB – Beaucoup de librairies indépendantes (Liste dans Livre Hebdo) pratiquent le Clic & Collect. Ainsi on peut continuer à manger les livres, à ne pas être anémiés. Ainsi on aidera l’édition, les auteurs et les libraires qu’aucune enseigne ne pourra jamais remplacer.

Aujourd’hui, grâce au rayon Presse, on peut encore faire provision au Hall du Livre à Nancy de 9h à 19h pour le retrait des commandes. Les expéditions sont maintenues. Même chose à Saint-Dié-des-Vosges chez Le Neuf et dans d’autres librairies qui se mettent en quatre pour notre plus grand bonheur.

Élise Fischer

Les coeurs pleins, par Lauriane Bordenave, éditions JC Lattès

Lauriane Bordenave est médecin anesthésiste-réanimateur dans un centre de lutte contre le cancer… Elle aime transmettre, apaiser… Elle a déjà publié sur l’hypnose et voici qu’elle offre un premier roman passionnant.

C’est l’histoire de Lila, vingt-cinq ans, interne en neurochirurgie. Son stage se déroule à l’hôpital Lariboisière, le meilleur sur le sujet. 

Comment en est-elle arrivé à choisir cette voie ? Une famille qui est d’ailleurs aux prises avec la médecine… La mère était chirurgienne. Un frère est également chirurgien en urologie. Leur mère est décédée tragiquement alors que Lila était bien jeune, mais fort heureusement, Yves, le beau-père a su être le père qui avait pris la poudre d’escampette. Jusqu’à ce stage, Lila n’a pas eu l’occasion de se poser beaucoup de questions, elle a foncé… 

Comment analyser les sentiments qui soudain l’assaillent, le trouble qui l’agite en arpentant les couloirs de ce grand hôpital parisien ? C’est le souvenir de Marianne qui s’impose à elle… Il lui faut comprendre ce qui est arrivé à sa mère. 

Toute son enfance se dessine et les questions qui jamais ne l’avaient effleurées finissent par l’écorcher… 

Lila entreprend donc un voyage personnel, intime, gratter les scories des ans, retrouver les témoins de l’époque… Au passage, son stage lui permet de s’interroger sur le don d’organes et les traumatismes qui peuvent en découler. La chance pour Lila est la présence discrète mais efficace d’Esteban, un jeune chirurgien confirmé, venu du Chili qui, sans jamais poser de questions reste à l’écoute. Il l’accompagne dans ce long voyage personnel qui la conduira, le temps de quelques jours de vacances en différents lieux de France. 

Ainsi le deuil pourra s’accomplir. Lila retrouvera peut-être Marianne et pourra refermer un livre pour écrire la page de cette vie qui s’offre à elle.

C’est fin, délicat, émouvant, sensible. À lire absolument.

Prends ma main, par Virginie Gouchet, éditions City


Virginie Gouchet, dont c’est le premier ouvrage publié, nous raconte l’histoire de deux sœurs que la vie a quelque peu éloignées, travail différent, petites jalousies… jusqu’au jour où la plus intrépide, Danaé, devenue reporter de guerre, appelle Céleste, infirmière par vocation… 

Danaé annonce un méchant cancer…

C’en est fini des vieilles rancœurs, les deux sœurs se retrouvent. Céleste en couple et maman d’un adorable gamin, va inventer une nouvelle vie pour elles deux. Tout ce dont elles ont rêvé va être réalisé au pas de charge… 

Et voici les jeunes femmes redevenues adolescentes qui s’invitent dans un mariage chic, iront jusqu’à se faire passer pour une star et même passer une nuit sur une île déserte. 

Autant d’idées, d’aventures vécues dans le rire pour éloigner le plus possible les larmes. Les émotions les étreignent. Ressentir, c’est encore vivre. Céleste a cette belle phrase : « S’il y le moindre risque que tu quittes cette terre avant moi, je veux être certaine d’avoir vécu à fond le temps qu’il nous reste ensemble. »

Dans le même temps l’auteure invite lectrices et lecteurs à lire les carnets intimes des deux sœurs et nous découvrons ainsi leur passé, ce qu’elles furent enfants et adolescentes. Comment elles ont grandi, se sont construites. Quels espoirs ont-elles nourris ? Qu’ont-elles dû affronter et comment ? Comment réagit-on quand l’amoureux se laisse gagner par la lassitude et s’en va ? Comment réécrire une vie avec ou sans ? 

Je ne peux révéler ici la fin de cette Avent-ure (nom d’un concept qui naîtra ensuite) mais ces pages proposent de ne jamais baisser les bras. L’audace est un fabuleux médicament pour ressusciter le désir et le désir est bien le lever de rideau d’une merveilleuse lumière dont personne ne peut se passer.

De jolies pages intimes, sincères et riches de tendresse pour oser affronter la nuit qui risque de venir mais que l’amour peut repousser. 

C’est un livre qui fait du bien aux malades comme aux bien-portants. Il distribue tant de soleil.

La Mer et au-delà, par Yann Queffélec, éditions Calmann-Lévy

Yann Queffélec aime la mer et les bateaux, ce n’est un secret pour personne… 

Le Breton qu’il est, pouvait difficilement tourner le dos à la mer, à ses mystères, à ses tempêtes comme à ses apaisements. Aussi, s’est-il tout naturellement intéressé à Florence Arthaud, décédée tragiquement en 2015… Personne n’a oublié cet accident d’avion dans le ciel argentin ? Une émission de téléréalité devait emporter en un lieu secret quelques célébrités, dont cette héroïne indomptée.

Flo, comme l’appelle l’auteur, et Yann se connaissaient… avaient presque eu le projet d’écrire ensemble sur la mer… L’accident est venu tout bouleverser chez Yann, mais il précise : « Elle n’était ni son amante, ni son amie (et pourtant) plutôt une sœur d’affinités. Et il ajoute que : « Les mêmes démons les tourmentaient : la famille, la société et la mer… » La mer qui peut tant de choses pour celles et ceux assoiffés de quêtes inextinguibles.

Tout fut donné à Florence Arthaud dont Yann Queffélec écrit : « Petite, elle ne mesurait pas le privilège que c’était d’avoir un père éditeur, une famille comme la sienne. Elle était née dans les belles-lettres et dans un milieu pour qui l’aventure était l’idéal de tout être humain normalement constitué ».

Enfant elle a rencontré Éric Tabarly, les alpinistes. (Ses premières années se sont déroulées à Grenoble). 

Ces pages nous bouleversent. Yann Queffélec raconte Flo à sa façon, la rend encore présente tant il est vrai que la mort ne peut avoir le dernier mot sur celles et ceux qui ont pris plaisir à la défier. Yann parle à Flo et évoque la première Flo, celle d’avant l’accident de voiture l’année de ses dix-sept ans et l’autre. Le prénom n’a pas changé. Mais la jeune femme, si… « Si tu lis beaucoup durant ces longues semaines à la maison où tu reprends contact avec un nouveau « moi » qui s’appelle Flo, comme le précédent, tu réfléchis beaucoup aussi. Tu penses à l’avenir, on t’y fait penser, un sentiment nouveau ». Elle est passée par une longue rééducation qui permet à l’auteur de lui dire : « Tu reviens du pavillon des morceaux manquants » un lieu où l’on observe et apprend la souffrance. Le fauteuil roulant fera toujours piètre figure à côté de la BM… 

Alors Flo est partie sur les voiliers, a gagné des courses, a risqué sa vie, a failli mourir en mer, non loin de la Corse, un hélicoptère l’a sauvée… Et ce sera, hélas un hélicoptère qui aura raison de ses rêves ou de ses démons. L’alcool en fut un.

Des pages inoubliables avec la devise de cette indomptée au moment de s’envoler :

« Moi, ça va toujours… » 

Elle a su allumer des étoiles sur mer et dans les cieux.

Agent Sonya, la plus grande espionne de la Russie soviétique, par Ben Macintyre, éditions de Fallois, traduit de l’anglais par Henri Bernard

Pour celles et ceux qui s’intéressent à l’espionnage, l’ouvrage de Ben Macintyre, publié par les éditions de Fallois, va les ravir. Diplômé de l’université de Cambridge, historien, l’auteur collabore au Times. Il n’en est pas à son premier coup d’essai, puisque Conan Doyle s’était inspiré de son « Napoléon du crime » (Adams Worth 1844,1905) pour créer le célèbre personnage Professeur Moriarty.

Dans ces pages, riches d’un cahier photos, c’est la biographie de Sonya (nom de code Ursula Kuckzinski) qu’il nous relate à la manière d’un palpitant roman. L’histoire relatée commence en 1945 dans un village sans histoire dans cottage de Great Rollright au sud-ouest de l’Angleterre.

Qui donc est Mrs Burton, une femme, élégante qui va faire ses courses à bicyclette ? On sait qu’elle vit avec son époux et ses enfants dans une ferme sans beaucoup de confort. Cette famille est-elle une famille de réfugiés ? Tout le laisse penser, car elle a un petit accent étranger.

Qui pouvait se douter, dans ce coin reculé d’Angleterre que Mrs Burton était une espionne et pas n’importe quelle espionne ? Elle était d’origine allemande au service de Moscou. Elle avait déjà agi en Extrême-Orient, en Europe Centrale et même en Suisse. Si la chute du Troisième Reich l’avait réjouie, sa mission n’était pas terminée, d’autres combats naissaient depuis le retour à la paix. Mais elle voulait rester fidèle au camp soviétique.

Ursula est née dans un famille berlinoise aisée et cultivée ? Un papa banquier doublé d’un économiste de haut vol qui enseigna à Oxford. Cette famille a eu le mérite d’observer avec dégoût la montée de l’antisémitisme et de fuir d’abord en Angleterre, puis aux USA dès 1929.

Pour Ursula, le moyen de lutter contre l’idéologie nazie, fut d’adhérer au Parti Communiste allemand.

Bien sûr, au fil des pages, c’est une magistrale leçon d’histoire qu’il nous est donné de relire, mais c’est aussi le portrait d’une femme hors du commun que peu d’hommes ont égalé. Elle a su allier la vie d’une femme « normale » épouse, amoureuse, mère de famille à ses convictions et à ses engagements. Elle a vu la fin de la guerre arriver avec à la fois joie et appréhension. Elle n’est dupe de rien et parfois se confie à sa mère, quand l’époux montre ses humeurs noires dans des courriers dont elle sait qu’ils sont lus. « Je reçois des lettres cafardeuses de Len… »  Et si parfois elle se promet de ne plus jamais se séparer de ses enfants en ramenant sa fille à la maison après une appendicite grave, elle peut encore se réjouir : « Ursula se consolait en voyant l’Armée Rouge se rapprocher de Berlin, la Révolution triompher, une Allemagne communiste renaître de ses ruines ».

Qu’a-t-elle ressenti face aux purges staliniennes qui la priveront de nombreux amis ?

Ne ratez pas cet ouvrage !

Le Mystère de la Main rouge, par Henri Loevenbruck, éditions XO

Il y a un an, on refermait Le Loup des Cordeliers, polar historique (réussi) d’Henri Loevenbruck, avec une certaine satisfaction, un ouf de soulagement. Le brillant Gabriel Joly avait élucidé une sombre affaire. Mais si le mystère était éclairci subsistait une certaine angoisse… C’est tout l’art d’un romancier que de laisser l’ombre à l’œuvre… Gabriel Joly reviendrait-il enquêter dans ce Paris lancé dans la Révolution ? Le pourrait-il ? Qu’allaient devenir Danton, Desmoulins et Robespierre ? Seul Gabriel savait qui était ce justicier des nuits.

Quel bonheur –frissons et sourires mêlés, Henri Loevenbruck sait user de l’humour au fil des pages– de retrouver Gabriel en alerte ! Les sociétés secrètes, il aime, il ne tremble pas, ou si peu. Une question évidemment se pose pour les lecteurs. De telles sociétés ont-elles vraiment existé en ces temps troublés mais si riches d’espoir pour le peuple qui rêvait d’un autre monde, de vraie justice, de liberté, d’égalité, de fraternité ? Au fond, plus de deux siècles plus tard, n’en sommes-nous pas toujours au même point ? Du moins, il convient de savoir mettre sans cesse les pendules à l’heure.

Et l’on voit de nombreux personnages défiler, prendre des risques… Toute une époque est peinte, des cœurs s’éveillent, des esprits s’échauffent. Le roman nous emporte aussi à Antibes, grâce à Lorette, jeune muette, qui porte la croix de Saint-Antoine au bout d’un chapelet, le symbole de Saint François d’Assise, signe de bénédiction et que les pupilles des sœurs Clarisse portaient. D’où tient-elle cet objet ? Que vient-elle faire, ou trouver, ou sauver en rencontrant le frère Anselme à qui elle confie être en quête de justice en écrivant « affectio justiciae ». Les cœurs purs trouvent les personnes généreuses sur leur chemin…

Et Gabriel dans cette quête enquête ? Il y a toujours près de lui l’audacieuse et intrépide Théroigne de Méricourt, une féministe de la Révolution. Il y a Récif, un pirate… Personnage nécessaire pour la bataille promise et décrite. Mais il y aussi des références au culte de Mithra. On sait que la Révolution voulait en finir avec le fait religieux mais on s’aperçut très vite que le peuple avait besoin d’être « relié » les religions (religare) unissent… Le culte de Mithra a été utilisé à des fins diverses et fut parfois dévoyé.

On ne lâche pas ce roman solidement documenté, riche, vif, haletant.

L’auteur admire Dumas et s’il lui rend, d’une certaine façon, un bel hommage, il fait plus, il fait mieux, pour notre grand bonheur. 

On attend la suite des aventures de Gabriel Joly avec impatience. Il aura fort à faire pour élucider deux meurtres qui viennent de se produire au Théâtre-Français… 

Versant secret, par Patrick Breuzé, éditions Calmann-Lévy

Qui est Martin, cet homme qui arrive par l’autobus dans un village de Haute-Savoie ? Que cherche-t-il ? Il accepte de loger dans une ferme sans aucun confort, sans eau, sans électricité. Il prend, comme il dit, ne discute pas le prix de la location…

Très vite, il va découvrir une femme étrange et fascinante, Fanny, une bergère appelée la « femme aux chèvres ».  On le met en garde, elle a été mêlée à un fait divers tragique qui a vu la mort d’un écrivain anglais venu dans les lieux pour écrire sur un alpiniste disparu dans les lieux des décennies auparavant. 

Martin est intrigué et entreprend d’apprivoiser cette femme, de comprendre ce qui s’est passé. Elle se livre peu, reste sur la réserve. Sont-ce les lieux qui ajoutent au mystère ? Comme dans ses précédents romans, sans jamais raconter la même histoire, Patrick Breuzé met sa plume au service de la montagne et de ses secrets. Il sait user avec finesse et délicatesse de la complexité de chacun. Son héros ne juge pas. 

J’ai aimé sa rencontre avec le correspondant de presse local qu’on appelle Pin-Pon, parce que comme les pompiers, il ouvre les chemins pour aller à la rencontre des drames. Il avait rêvé devenir chef d’agence. Certains de ses papiers n’ont jamais été publiés. Un crève-cœur ! Alors oui, l’histoire de Fanny, il la connaît, pas tout cependant. Martin devra chercher, se fier à son flair et aux petites phrases que Fanny lâchera en lui montrant comment faire un feu et en lui offrant soupe et potée.

Au fil des pages, si le mystère s’épaissit, c’est pour offrir une autre vérité, celle que personne n’a jamais soupçonnée. 

J’ai aussi beaucoup apprécié la rencontre avec la vieille femme, cette grand-mère au ventre à jamais plat mais qui a ouvert les bras à Fanny et sur qui Fanny veille car elle ne veut pas aller dans ces maisons de vieux où l’on attache les résidents dans leur lit, la nuit.

On apprend beaucoup sur la montagne, sur les vires, sur l’hiver qui vient et met à l’écart à deux pas du Mont Blanc. C’est surprenant, la montagne, la nuit. Tout est immobile et pourtant cela bruit de toutes parts (…)  Le chant d’une source pas très loin avec son eau s’essoufflant à sortir d’un tuyau, l’effleurement des herbes (…) le vol soyeux des chauves-souris.

Ce paysage en dehors du temps et du ballet des humains est nécessaire pour que Fanny parle, pour que Martin écoute sans l’interrompre. Leçon retenue de ses études en médecine, le temps d’un stage en psychiatrie.

Des pages magnifiques, émouvantes. 

Mademoiselle Papillon, par Alia Cardyn, éditions Robert Laffont

L’auteure nous conte l’histoire de Gabrielle, infirmière en néonatologie… Un service qui veille sur les enfants nés très prématurément. Son histoire nous montre la grande fatigue des soignants… surtout dans un tel lieu où l’on lutte pour gagner la vie, offrir le meilleur à des petits nés à vingt-quatre, vingt-cinq semaines… Quand on ne parvient pas à les sauver, c’est un drame, pour les parents, comme pour le personnel soignant. 

Gabrielle se donne à fond. Trop ? Le risque de craquer, de tout lâcher revient de façon lancinante. Et soudain, grâce à sa maman qui écrit, elle découvre la vie d’une infirmière qui fonda un orphelinat en 1920 dans l’ancienne abbaye de Valloires. Lieu magique, béni du Ciel. On voit cette infirmière Mademoiselle Papillon œuvrer jusqu’à la fin de la guerre 39/45. Une jeune femme déterminée qui ose mentir à la soldatesque allemande, affirmant qu’en ces murs, on soigne les enfants atteints de tuberculose… 

Bien évidemment, elle y accueille aussi les enfants qui ont la nécessité absolue d’être cachés sous d’autres noms. Ce sera le cas de la petite Madeleine, l’enfant qui s’assoit en tailleur sans jamais parler.

La merveille de ces pages, c’est que l’auteure alterne l’histoire de Gabrielle qui lit à ses moments perdus le manuscrit confié par sa mère. Mademoiselle Papillon a su, a pu, a réussi… Le destin de l’une peut rejoindre le destin de l’autre ? Petit miracle, Gabrielle parvient à mieux se connaître ? Quel fut son parcours dans les premières années de son existence ? Qu’est-ce qui n’a pas fonctionné puisqu’il y a un problème ?

On voit aussi combien la science la plus sophistiquée est pauvre pour sauver un enfant, réceptif au monde extérieur, à la vie de ses parents, à leurs tourments. On parle de la technique du peau à peau, de la visite des parents dans cette salle 79 ? Pourquoi un enfant peut plonger ou reprendre vie parce qu’on sait ou pas lui parler…

(Le Professeur Relier, qui a longtemps œuvré au service des grands prématurés à Port-Royal, avait expérimenté cela). 

Le ton de ce roman est juste et lumineux. Les décennies peuvent séparer nos deux héroïnes, dont l’une a vraiment existé (Mademoiselle Papillon qui fut déclarée Juste parmi les Nations), il y en en elles un questionnement essentiel qui interroge tout un chacun. 

On ne peut lâcher cet ouvrage où la force met debout, où il est permis de croire en l’humanité.

Des pages intenses et émouvantes.

À lire, vraiment.

La Louve Cathare, par Mireille Calmel, éditions XO

C’est toujours le cœur battant que l’on ouvre un roman de Mireille Calmel. 

La Louve Cathare est arrivée pour nous emporter en 1226, à Paris, quelques jours avant le couronnement de Saint Louis.

Comme toujours, Mireille Calmel, très documentée, scrute une époque, la décrit, a l’art de d’introduire les personnages fictifs à ceux de l’époque à laquelle elle s’attache… 

Que sait-on des Cathares ? Que sait-on des circonstances de l’accession au trône de Louis IX ? Blanche de Castille, sa mère fut régente, pieuse, agissant au nom de Dieu et éplorée par la perte du mari trop tôt enlevé, dans des circonstances que l’histoire n’a jamais vraiment élucidées. Et c’est là, que la romancière trouve à se glisser.

Que sait-on de ce roi, Louis VIII, appelé le Lion ? Qu’il partit en croisade poussé par un conseiller dont les agissements sont troubles… C’est l’époque où la religion cathare s’étend, en réaction aux abus de la chrétienté…

Et voici Griffonelle, la fille de Mahaut… Une ribaude protégée par Gaïa qui l’a recueillie, il y a bien longtemps. Sans tout révéler, je puis dire que Mahaut est cathare, mais que sa fille a été baptisée au sein de l’Église catholique. Pourquoi ?, se demande sa fille. Je puis aussi dire Griffonelle, au charme fou, est une petite voleuse au grand cœur protégée par Triboulet, un nain qui la tire de tous les mauvais pas ou presque. Jusqu’au jour où, Griffonelle assiste au meurtre atroce de sa mère par l’horrible Amaury de Montfort, l’homme à la cicatrice. Celui dont se méfie le jeune futur roi. Amaury s’est montré très « actif » dans la croisade menée en Occitanie. Combien de morts a-t-il sur la conscience, lui qui fit brûler des centaines de cathares ? Il est à la recherche d’une carte qui contiendrait le lieu d’une mine d’or… Nous y sommes, le trésor des cathares est à découvrir. 

Outre cette histoire, l’auteure n’oublie pas de revenir à Aliénor d’Aquitaine qui a bien connu Blanche de Castille… Mais cette louve, dont l’ouvrage porte le titre, Na Loba, qui est-elle ?

Le secret n’est pas révélé dans ce premier volume. La Louve Cathare reviendra dans un autre volume… que nous attendrons avec impatience.

Ce livre, comme tous ceux de Mireille Calmel, attise notre curiosité… L’auteure sait mêler les passions, conduisant parfois aux meurtres après être passées par les trahisons…

Une traversée de l’histoire et du Paris autour de Notre-Dame comme on n’en a encore jamais connue.

Bravo ! 

Les oubliées du printemps, par Nele Neuhaus, éditions Calmann-Lévy, traduction de l’allemand par Élizabeth Landes

Nele Neuhaus, auteure à succès outre-Rhin, a bien du talent. Son « Blanche-Neige doit mourir » (ses fans s’en souviennent) s’est vendu à plus d’un million d’exemplaires.

Dans ce volume, on retrouve Pia Sander, policière incomparable, lancée dans une enquête, dont rien ne dit qu’elle sera exceptionnelle. Le vieux Theodor Reifenrath vient de mourir. Il y a quelques petites choses étranges, mais bon, il faut bien mourir un jour ou l’autre… Sauf que, dans la propriété du vieil homme, on va de découverte en découverte… Que font ces ossements humains, ici et là… ? Stupeur ! Ce sont ceux de femmes, des disparues… Des enquêtes jamais élucidées… Un jour ou l’autre, la terre parle.

Pia, personnage récurrent de l’auteure, est une femme consciencieuse qui vérifie tout, ne regarde pas le temps qui passe. Elle est décrite dans son quotidien, en dehors des enquêtes policières, comme dans son travail professionnel. Méthodique jusqu’au scrupule. Ses enquêtes font entrer lectrices et lecteurs dans les familles éplorées. Elle reconstitue les histoires, vérifie tout point par point. D’une certaine manière, grâce à elle, les victimes retrouvent leur juste place. C’est un monde qu’elle nous donne à voir. 

Avec une grande maîtrise, l’auteure ne fait pas l’impasse sur la société contemporaine dans laquelle nous vivons, elle la peint, décrit les incohérences. Nous découvrons où le mal peut se nicher et faire d’une personne tout à fait normale, soudain un être étrange qui passerait sur les rives de l’abject parce qu’aucune possibilité d’amour et de compréhension n’a existé pour panser les blessures inscrites au tréfonds de l’âme.  

Alors, ces femmes… Elles ont en commun d’avoir disparu le jour de la fête de la mère. Les indices sont judicieusement semés au fil des pages. 

Ce vieux Theodor serait-il un tueur en série ? On peine à le croire. Pour l’une des victimes qui était hôtesse de l’air, cela s’est passé un jour où, justement, il était seul chez lui. La femme de ménage était absente. 

Je ne peux en dire plus sur ce roman que je n’ai pas lâché… 

Parfaitement construit, haletant et bien traduit. Il faut rendre hommage aux traducteurs. Même si vous n’avez jamais suivi les « aventures » de Pia Sander, vous pouvez parfaitement lire « Les oubliées du printemps ». Une chose est certaine, vous mettrez beaucoup de temps à oublier ces pages.