Les écuries de Diomède, par Sylvain Larue, éditions de Borée

L’auteur s’est fait une spécialité de raconter les grandes affaires criminelles et, depuis plus de dix ans, entre autres publications, a créé un personnage, Léandre Lafforgue, un enquêteur sévissant au dix-neuvième sous le règne de Napoléon III. 

Surnommé Le Goupil, Léandre Lafforgue, n’a pas toujours eu de chance pour mener à bien son travail. Alors pourquoi vient-on lui confier cette enquête ? 

L’histoire a débuté sur les pelouses vertes du nouvel hippodrome qu’on a inauguré en grande pompe. L’empereur et son épouse se sont déplacés. Pour le devant de la vitrine, tout est parfait. Mais, mais… en coulisses s’organisent d’étranges trafics. Un monde dangereux sévit. 

Il y aurait donc eu un crime qu’on a voulu garder secret ? Une raison d’État ? 

Lafforgue n’est pas tout à fait seul… L’agent Pantecroët vient à la rescousse. Elle n’abandonne pas un vieil ami dans les moments les plus délicats.

Nous sommes dans cette belle région du Gers ? Auch, (le pays de d’Artagnan) est là qui palpite. L’histoire, fort bien documentée, est bien menée. L’humour n’est pas absent. 

Et même s’il faut se jeter dans la gueule du loup, et plonger dans le sombre des écuries de Diomède, question d’honneur, notre policier le fera. Il fera même plus… Car un roman est en train de s’écrire…

La suite, sans doute, dans un prochain ouvrage…

Ce qu’il me reste de toi, par Stephanie Scott, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Denyse Beaulieu, éditions JC Lattès

C’est peu connu, mais au Japon existe une industrie clandestine autour du « wakaresaseya » (ce qui signifie « briseur de couple »). L’époux qui veut avoir un motif pour divorcer va engager une personne qui ira séduire l’épouse afin d’être certain d’obtenir le divorce à son avantage. 

Sät engage Kaitar pour séduire Rina son épouse, dont il dit qu’elle est insignifiante. Mais la connaît-il vraiment ? Elle s’est mise à son service, a renoncé à la photographie et lui a donné une petite fille Sumiko.

Or, Kaitar découvre une autre Rina, dont il tombe éperdument amoureux. La réciproque existe. Rina est révélée à elle-même. Et les pages sur la photographie, le développement, la révélation des images sont à double sens et illustrent parfaitement la complexité des humains et leur besoin de voir au-delà. Le divorce obtenu, le père de Rina aide le nouveau couple à s’installer. La difficulté, c’est la garde de la petite-fille…

Et le drame qui survient quand Sät continue, par jalousie, de se mêler des affaires de son ex-femme et veut briser sa nouvelle vie.

Le roman s’étale sur plusieurs années, puisque nous voyons Sumiko, enfant et Sumiko adulte en quête de vérité. 

C’est l’histoire d’une passion jusqu’au drame… Sumiko veut comprendre et mène l’enquête concernant sa mère quitte à se heurter à grand-papa.

L’auteure a vécu en Asie et connaît bien les lieux décrits avec lumière et poésie, et elle plonge, avec précision et un ton très juste, dans les méandres de l’amour et de la psychologie des personnages. 

Une exploration intime, délicate. Que peut-on pardonner ? Et comment ? 

Un premier roman parfaitement maîtrisé et réussi.

Tête de lune, par Gilbert Bordes, éditions Presse de la Cité, collection Terre de France

Gilbert Bordes sait captiver ses lectrices et lecteurs en leur offrant des histoires au plus près de la vie.

C’est l’histoire de Baptiste, brave gamin, appelé tête de lune parce qu’il a une bouille ronde et est plutôt rondelet. Il n’a pas vraiment eu de chance jusqu’à l’année de ses onze ans. Sa mère l’a abandonné. Certes, il a trouvé une famille d’accueil. Mais la mère qui s’est stabilisée dans la vie et s’est mariée, a voulu le reprendre au foyer. Baptiste était bien dans sa famille d’accueil chez un couple d’un certain âge. 

Pour cet été-là, le temps que sa mère trouve un logement adéquat, Baptiste a été placé dans une autre famille où il y a Gary, pas méchant, juste un peu taquin. Pas loin se trouve le vieux César qui a bourlingué sur toutes les mers. Près de César qui a mille histoires dans la tête, le vieux Clam, son chien perclus de rhumatismes et qu’on va piquer puisque le vieux César à la suite d’un infarctus se retrouve en maison de repos. 

L’histoire se met en route. Au sortir de la pandémie, car l’histoire est très actuelle, sur le plateau des Millevaches, Baptiste ne veut pas qu’on fasse mourir le chien. Il décide de le conduire à travers la forêt et des sentiers dérobés, jusqu’à César. Ces deux-là sont faits pour vivre ensemble leurs vieux jours. 

La fugue, si fugue il y a, sera l’occasion d’une belle rencontre avec Salomé venue en vacances et qui va entrer en 4ème avec deux ans d’avance tandis que Baptiste lui va redoubler sa sixième…

Les deux enfants s’entendent bien, se taquinent et se comprennent. Leur épopée est un chant d’amitié, un regard sur la nature. Elle nous parle du respect du vivant, des liens des enfants avec les personnes âgées. Le ton est juste. Un chant de tendresse et d’espérance qui bouscule un peu les gens bien établis et les force à voir la vie autrement rien qu’en suivant le regard des enfants qui vivent là quelques aventures dont ils savent s’extraire. Quoi qu’il en soit, ce sont eux qui ont raison et c’est heureux.

L’Assassin de la rue Voltaire, par Henri Loevenbruck, éditions XO

Eh bien voilà, le tome 3 des aventures du jeune journaliste enquêteur Gabriel Joly pendant l’agitation de la Révolution, est arrivé et à la vitrine des libraires. Après le succès de Le Loup des Cordeliers et Le Mystère de la Main Rouge, l’auteur plonge davantage au cœur de la Révolution… La France est plus qu’agitée et ce Loup des Cordeliers qu’on croyait à jamais terrassé, resurgit, principalement de nuit et dans les quartiers mal famés.

On pouvait se demander dans quel milieu allait intervenir Gabriel Joly ? Pour l’auteur, la Comédie Française s’imposait. C’est le lieu où l’on joue… Un lieu où se disent les grands textes, où les auteurs choisis et interprétés se hissent au firmament. D’où bien des jalousies, chez eux, comme parmi les comédiens. Œuvrer en lieu clos n’est pas aisé, mais la tâche séduit le jeune enquêteur, (si l’auteur est fan d’Alexandre Dumas ou de Stephen King, il est tout autant admirateur d’Agatha Christie et de Gaston Leroux).

À cette époque, la Comédie-Française est installée au théâtre de l’Odéon, en plein quartier des Cordeliers. L’auteur ne pouvait pas ignorer ce lieu fréquenté par les grandes figures de la Révolution. On y voit Danton, Desmoulins… Il y aura aussi Marat… Ce cher Marat, assassiné dans sa baignoire par une Charlotte enjôleuse et sanguinaire. 

C’est le temps où les grandes idées se bousculent. On s’assassine et exécute à qui mieux-mieux, mais de grands textes vont naître, notamment la Déclaration des droits de l’homme. La réforme de la société verra naître le droit de vote et celui du divorce…

L’auteur s’est solidement documenté (comme toujours) sur l’époque et, grâce à lui, on découvre d’autres aspects de cette Comédie-Française. Les sociétaires qui, dans l’ensemble se déclaraient favorables à la Révolution, étaient « les rouges ». Les autres, fidèles au roi, furent « Les noirs ». D’où la séparation entre les sociétaires… Les rouges s’installèrent au théâtre de la République… 

Ce qui est intéressant, pour les lectrices et lecteurs, c’est qu’on voit évoluer Gabriel Joly. Pour cette enquête, il semble avoir pris de l’assurance. Mais est-elle si solide ? Oui ? Non ? Alors que masque-t-elle ? Comment s’est-il remis de la mort de celle qu’il aimait tant ? (Je rassure les nouvelles lectrices et nouveaux lecteurs, ce tome 3 peut se lire sans avoir lu les précédents).

Évidemment, il m’est impossible de vous parler de l’histoire sans déflorer l’essentiel. Au sein de grouillant petit monde où l’on s’écharpe, il y a des morts, des assassinats de comédiens et d’employés des lieux, sans oublier le meurtre de Mourier, le doyen, hélas ! Qui, mais qui, est à l’œuvre et pourquoi ? Gabriel a fort à faire.

Un roman qu’on ne lâche pas dès qu’on l’a ouvert.

Vertige de l’hélice, par Vincent Borel, éditions Sabine Wespieser

On sait beaucoup de la vie de Camille Saint-Saëns, musicien. Jeune prodige, organiste, compositeur, il fut connu, reconnu, voire adulé en France et dans le monde. Une tante fut sa professeure de piano et sa mère a veillé sur lui. Il avait été un enfant fragile, d’où la prescription des bains de mer et de fréquents séjours à Dieppe. Sa mère a peut-être fait de lui un hypocondriaque.

De sa personnalité nous connaissons aussi les grands traits. Un mariage tardif, plutôt arrangé. Deux enfants qui naissent, mais ne vivront pas longtemps. L’un décédant accidentellement (Camille Saint-Saëns accusera sa femme de ne pas l’avoir suffisamment surveillé) l’autre, nourrisson que la mère ne peut plus nourrir, s’envolera vers d’autres cieux. Le mariage n’y survivra pas.

On a prêté à Camille Saint-Saëns une attirance pour l’homosexualité, mais rien n’est certain, d’autant plus, qu’à l’époque, la bonne société masquait ces « mauvais penchants »…

Ce qui est intéressant dans l’ouvrage de Vincent Borel, critique musical et dont l’œuvre littéraire fait la part belle à la musique, c’est la façon dont il a abordé la vie du musicien. Il analyse l’être humain, le peint pour mieux le comprendre. Il nous le montre un soir de décembre 1889, alors qu’on prépare Ascanio à l’Opéra de Paris, ou plutôt il choisit de commencer ce récit proche d’une biographie, car c’en est une, avec l’absence du musicien qui fuit, entreprend de voyager, toujours vers le Sud, le chaud lui fait du bien… L’auteur de ces pages raconte le musicien qui voyage sous un nom d’emprunt, car il est très connu. Charles Sannois erre à la Grande Canarie. Sa mère vient de mourir, son meilleur ami s’est suicidé… Là, où il habitait, rue Leprince à Paris, il a perdu ses enfants. Sa tante, celle qui lui a tant appris en musique, n’est plus et une épidémie de grippe meurtrière sévit, (ce n’est pas encore la grippe espagnole), mais celle-ci est sérieuse… 

Dirions-nous aujourd’hui que le musicien plonge dans une profonde dépression dont on se demande qui va le sauver ? Les gens simples des lieux ? Une musique entendue ? Il prête l’oreille et reconnaît sa Danse Macabre ? Il entre, incognito dans le lieu, voit le clavier. Ah, comme il aimerait y poser ses doigts ! Tandis qu’à Paris, on le cherche, on le traque, on se désespère. Le maître absent, Ritt, le directeur de l’Opéra va se trouver dans de beaux draps…

Pour le musicien, une sorte d’ange va croiser son chemin. Un très jeune homme venu d’un tout autre milieu qui a la grâce et la beauté et le désir de la connaissance, en lui les mots fleurissent, sa lumière irradie le musicien.

Ces pages proches de la biographie sont tel le roman des errances d’un créateur à qui les dieux ont tout donné, sauf peut-être l’essentiel, l’amour… Mais qu’est-ce que l’amour ?

Le lit d’Aliénor, édition Collector, éditions XO et la bande dessinée, même titre, tome 1, écrit par Mireille Calmel, dessins de Pierre Legein, éditions XO/Grr…Art éditions

Pierre Legein

L’heureuse surprise dans ma boîte aux lettres, il y a quelques jours. Le lit d’Aliénor, édition Collector chez XO et le tome 1 de la bande dessinée, texte de Mireille Calmel et fort beaux dessins de Pierre Legein, illustrateur, en coéditions XO et Grr…Art

Vingt ans déjà que ce Lit d’Aliénor a propulsé Mireille Calmel à la vitrine des libraires et dans toutes les bibliothèques. Un million d’exemplaires vendus. Un ouvrage traduit dans toute l’Europe. On sait sans doute mieux qui fut Aliénor au douzième siècle. La fougueuse et intelligente jeune fille qui possédait pour dot le riche duché d’Aquitaine, que convoitait l’Ordre du Temple et le roi de France. 

À quinze ans, Aliénor aime l’interdit et les troubadours et trouve chez Loanna Grimwald, descendante de Merlin et Viviane d’Avalon, des influences qui vont la pousser vers le trône d’Angleterre… Des ambitions risquées ! Approuve-t-elle ? Résiste-t-elle, elle qui rêve d’amour. Ici magie et sensualité rivalisent, se combattent et parfois cheminent ensemble. L’être humain n’en est pas à un paradoxe près. 

Le roman de Mireille reparaît avec des illustrations de Pierre Legein, qui est l’illustrateur de la BD reprenant le roman de Mireille. Un album conforme, parfaitement réussi, au graphisme classique astucieusement mis en couleurs par Pascal Nino et Luc Perdrisset.

La toute petite reine, par Agnès Ledig, éditions Flammarion

Agnès Ledig a bien du talent, un « verbe de vie » inouï pour plonger lectrices et lecteurs dans des histoires d’aujourd’hui, aux côtés de cabossés de la vie et qui sont (comme elle me l’a écrit dans sa gentille dédicace) à l’aube d’une renaissance.

Qu’y a-t-il de commun entre Adrien, né d’un père aussi blanc que sa mère est noire sénégalaise et Capucine qui, par étourderie, a oublié une valise sur un quai gare à Strasbourg et que les services de sécurité vont faire exploser ? Elle revient à temps et se fait sévèrement réprimandée par un policier, ce que ne va pas supporter Adrien devenu maître-chien, après une tragique attaque terroriste au Mali (accident d’hélicoptère dont on a reparlé au moment de la mort de ce jeune héros français en mission avec l’opération Barkhane). Adrien est traumatisé et tente de s’en sortir… Capucine l’est tout autant pour une autre raison… Ses parents sont morts dans un accident de voiture. Elle adorait son papa chirurgien cardiaque renommé. Son cœur à elle fut en lambeaux et si elle a tenu le coup cette année-là, alors qu’elle s’engageait en médecine, c’est parce qu’il fallait veiller sur Adélie, si jeune encore… Permettre à la gamine de vivre normalement… Ne pas la sortir de son milieu. Il y a certes Bertrand, le tonton, le frère de son père… Le jardinier poète qui s’est vaguement occupé des filles… 

Après la brève rencontre d’Adrien et de son chien Bloom (tout le monde voudrait avoir le même, intuitif, attachant…) sur le quai de la gare, avec Capucine, le hasard remet en présence les deux jeunes gens dans le cabinet d’un couple de psy… Peu à peu, les nœuds vont se défaire et permettre l’envol vers la lumière, à la rencontre d’une merveilleuse petite abeille qui se fera reine au coeur du massif vosgien. J’ai beaucoup aimé les lieux Mont Sainte-Odile, Obernai, Ottrott, la nature est aussi un personnage qu’il faut protéger.

Voilà pour l’essentiel, mais je suis loin d’avoir tout dit, et laisse le soin au plus grand nombre de découvrir les ressorts de la vie. Émotion garantie. Le verbe peut se faire chair et habiter tous les cœurs. 

Je suis l’Abysse, par Donato Carrisi, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Calmann-Lévy

Donato Carrisi, n’en est pas à son premier essai. Déjà onze polars, ficelés de frissons et d’effroi jusqu’à couper le souffle des lectrices et lecteurs incapables d’abandonner l’histoire, dès l’instant où ils ont plongé dans les eaux nauséabondes de l’espèce humaine ravagée, aspirée par le mal.

L’histoire commence dans une piscine abandonnée. Une mère y entraîne son fils. Pour l’occasion, elle a volé la tenue de bains, les bracelets bouées. Il va apprendre à nager dans ces eaux glauques et puantes. Mais l’enfant lève les yeux avec amour vers elle. C’est la première fois qu’elle fait quelque chose pour lui. En fait, Vera ne désire rien d’autre que de noyer son fils… Les bracelets bouées se dégonflent… Pourquoi ?

Beaucoup plus tard, on retrouve ce petit garçon devenu homme. Il est devenu éboueur un choix, celui de se fondre dans le paysage des déchets, pour que jamais personne ne le remarque. Il nettoie… Chaque objet, chaque résidu a une histoire qui dit beaucoup de celles et ceux qui ont possédé l’objet.

Que se passe-t-il, pour qu’un jour, il ait à secourir une adolescente en train de se noyer dans le lac de Côme ? Il est devenu le sauveteur de l’ombre, mais a laissé d’autres, vaguement présents sur les lieux, s’emparer de l’affaire. 

L’histoire ne s’arrête pas là, elle est de celles tricotées par l’auteur, complexe, terrifiante, qui renverse la fin à laquelle on croyait s’attendre.

Car une enquêtrice, la chasseuse de mouches, est bien décidée à retrouver l’horrible mec, le monstre qui s’en prend à des jeunes femmes blondes.

Il y a cette jeune femme à la mèche violette prisonnière d’un destin peu enviable qui, tant de fois, a failli mourir et qu’un ange, un sauveteur a délivré. Mais le risque couru, au fil du temps, est plus grand.

Le roman interroge sur l’attirance du mal de certaines et certains ? Pourquoi ce besoin de salissure ? Pourquoi vouloir régner sur plus faible ? Pourquoi faire basculer l’ordre établi ? De quoi veut-on se venger ? Et si l’on remonte aux racines du mal, c’est l’analyse des manques premiers qui pourrait déterminer le choix du mauvais chemin. Les conséquences de la maltraitance ont des répercussions sur le devenir de la victime capable alors de se muer en terrible bourreau. Inexorable marche vers une nuit glaçante.

Un grand Carrisi !

Marie-Amélie, La dernière reine, par Raphaël Dargent, éditions Tallandier

Qui fut réellement Marie-Amélie, dernière reine de France ? C’est la raison d’être de l’ouvrage de Raphaël Dargent, historien, enseignant, spécialiste d’histoire politique et déjà auteur de nombreuses biographies dont l’Impératrice Eugénie (2017) ou plusieurs ouvrages sur Marie-Antoinette (et bien d’autres Louis XIV, Saint-Louis, Charlemagne, De Gaulle, certains, d’ailleurs, avec une attention particulière pour la jeunesse).

Ici, le portrait de celle qui disait qu’elle voulait qu’on écrivît sur sa tombe : Ici ci-gît, Marie-Amélie de Bourbon, duchesse d’Orléans, et à qui son fils, le duc de Nemours rappelait : Mais chère Majesté, vous ne pouvez effacer l’histoire », elle reprenait avec fatalisme : Hélas pour mon malheur.

Raphaël Dargent explique ainsi que, si Marie-Amélie de Bourbon-Siciles a épousé par amour le duc d’Orléans, sans doute espérait-elle ainsi pouvoir réconcilier les deux branches des Bourbons.

Elle s’était rangée aux côtés de son époux. Derrière la femme discrète, intelligente qui parlait quatre langues, était une femme courageuse. Elle voulait réconcilier ce pays qui, depuis 1793, subissait des assauts contradictoires et meurtriers de l’histoire. L’unité du pays, le bonheur du peuple furent premiers, peut-être au détriment de son rôle de mère (elle donna dix enfants à son époux) qu’elle assuma, certes, mais le rôle politique passait peut-être avant. Y était-elle parvenue ? Rien n’est certain, à la fin de sa vie, l’auteur nous la montre dans une grande dignité, mais triste. Comment oublier cette révolution de 1848 qui obligea la famille royale à fuir en Angleterre où elle mourut ?

L’auteur de cet ouvrage, fort bien documenté et riche d’un cahier rassemblant des peintures nous montrant la famille royale et ses proches, a œuvré avec sérieux, trouvé des documents inédits. Il peint une femme rongée par l’inquiétude, voire l’angoisse. Elle craignait plus pour ses proches que pour elle-même. Quand on est la fille de la reine Marie-Caroline, sœur de la reine de France Marie-Antoinette et donc, nièce par alliance de Louis XVI, l’héritage est lourd à porter. Elle savait, et elle le vécut de 1830 à 1848, le comportement des amis, ennemis qui font et défont des réputations. Elle ne méconnaissait pas la politique, devenue depuis la Révolution, un règne de bavards, de parlementaires qui usaient et abusaient de sombres calculs d’où la précarité du pouvoir, cette danse, nous dit l’auteur, sur un volcan, cette épée de Damoclès (expression favorite de Marie-Amélie). On a prêté à Marie-Amélie des idées libérales, mais au fond, ajoute encore l’auteur, (sans doute voyant tant de désordres) elle était conservatrice : Pour moi, je suis du parti qui ne désire que l’ordre, la stabilité du gouvernement du roi et le bien de mon pays.

Un ouvrage complet et fort bien mené.

Le Coeur des fileuses, par Aurélie Haderlé, éditions Presses de la Cité, collection Terre de France

Ce roman nous plonge au cœur des Cévennes dans une filature de soie. 

En 1899, Linon et Eulalie, les deux filles de cette filature, encore d’âge scolaire, sont envoyées dans un internat. Linon au lycée et Eulalie, la plus jeune dans une autre école. 

Eulalie se pose beaucoup de questions. Pourquoi cette séparation d’avec les parents ? Et quand elle reçoit une lettre de sa mère. Le mystère, s’il est en partie levé, demeure cependant. Sa mère explique qu’elle a épousé leur père sans amour. Qu’elle avait un petit ami qu’elle aimait. Mais elle a obéi aux parents. Les confidences ne vont pas plus loin.

Eulalie prend des risques et tente de revoir sa sœur Linon au temple. La rencontre est étrange. Linon est distante et rejette Eulalie. « À partir d’aujourd’hui tu n’as plus de sœur ». Si son cœur est brisé, elle trouve quelque réconfort auprès de Santina, une amie de pension

Le temps passe. 

En 1910, Eulalie devient l’héritière de la magnanerie au décès de son père. Qu’est devenue Linon ? Cette nouvelle fonction lui fait découvrir la condition ouvrière et ce que vivent les femmes. Eulalie est révoltée et veut changer l’ambiance, bouleverser l’ordre social. La guerre de 1914 va l’y aider. Les hommes sont sous les drapeaux et Eulalie transforme l’entreprise en une communauté gérée par les femmes qui instaurent entraide et solidarité. Eulalie, comme sa mère doit consentir à un mariage pas choisi. Et lorsque le mari part faire la guerre, elle respire. Un vent de liberté souffle. Mais que sera sa vie quand reviendra la paix ? Tant de zones d’ombre subsistent. Tant de secrets qu’elle veut découvrir.

L’auteure brosse des portraits qui interpellent et les place dans une région belle, riche de mystère qui captive et retient.

C’est une page d’histoire féminine dans la grande histoire. Un hommage au courage et à la ténacité.