Le Front dans l’azur, par Hélène Legrais, éditions Calmann-Lévy

Unknown.jpeg

9782702166406-001-T.jpeg

C’est une page d’histoire peu connue du grand public que révèle Hélène Legrais dans son récent roman.

L’été 1936, en Catalogne, vont se dérouler les Olympiades populaires antifascistes organisées en réaction aux Jeux Olympiques de l’Allemagne nazie à Berlin.

Les compétiteurs viennent du monde entier et se retrouvent sur cette terre ensoleillée pour prouver aux fascistes d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne que la jeunesse est capable de refuser la dictature et surtout croit en la fraternité.

L’auteure braque les projecteurs bien évidemment sur la délégation française. Madeleine est une héroïne fictive, élève-infirmière à la Salpêtrière à Paris, elle est entourée d’autres héroïnes fictives, dont Odette que l’on va retrouver à l’hôpital, victime d’une balle perdue puisque Franco, le petit rondouillard redoutable va organiser un coup d’État et envoyer ses troupes. Mais ce qui est passionnant dans ces pages, c’est la fougue de cette jeunesse, c’est l’audace, à juste titre de l’auteure, qui mêle des personnages historiques Carmen Crespo, Martina Genesta, Gerda Taro et Élisabeth Eidenbenz (elle leur avait déjà consacré un ouvrage Les Enfants d’Élisabeth).

Ce qu’on découvre aussi, c’est l’histoire de Maria et Giuseppe, librement inspirée de celles des grands-parents de Bruno Caliciuri… Qui est Cali, l’artiste et le chanteur qui a donné la permission à l’auteure…

Ceci fait que l’on plonge dans ce roman historique avec bonheur, même si le sujet évoqué est grave. La vie palpite. Une fougueuse jeunesse veut encore croire en la jeune République espagnole. On y voit de jeunes allemands pas nazis qui ont fui le Herr Hitler qui ont déjà été jetés en prison à Leipzig pour avoir osé défier les règles du moustachu. Madeleine et ses copines offrent en cette terre de Catalogne la vision de Paris admirée dans le monde entier. Brecht est passé à Paris, a croisé Aragon.

Et il y a cette nuit terrible où l’on tire, on tue. Les matelas mis aux fenêtres pour se protéger. Les jeux qui seront annulés et ces jeunes qui choisissent de ne pas repartir dans leur pays d’origine, de rester là, de prendre les armes, comme Aleix et de lutter pour la liberté au nom de la fraternité. Madeleine a choisi, sans doute par amour pour lui : Les bouffées d’air lourd venant de la mer ne parvenaient pas à rafraîchir la chambre. Ici, septembre, c’était encore le plein été. Sur l’oreiller sa nuque était mouillée et ses cheveux collaient à sa peau. Sa tête était si lourde. Toutes ces pensées qui l’agitaient, l’assiégeaient sans lui laisser de répit, brouillaient son esprit. Le Fou restait en embuscade à Burgos. F pour Franco. Et le Cavalier de l’Apocalypse se lançait à l’assaut de tout… (…) Plusieurs milliers de civils, partisans de la République avaient été fusillés.

C’est un bel hommage rendu aux femmes qui osent garder le Front dans l’azur.

Bravo !

Publicités

Sale Gosse, par Mathieu Palain, éditions L’Iconoclaste

Unknown.jpeg

COUV_Sale-gosse_siteinternet.jpg

Le père de Mathieu Palain fut éducateur à la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) avant de se tourner vers l’Éducation nationale. Si Mathieu, enfant, ne comprenait pas tout des discussions et rencontres avec l’équipe qui œuvrait à Évry avec son père, sa curiosité était en éveil et a fait que…

Passionné de sport, il espère en faire sa profession mais échoue et se retrouve journaliste. D’abord stagiaire à Libération juste au moment où sort sur les écrans Polisse qu’il regarde avec son coloc qui, s’il le trouve intéressant, perçoit la caricature. Mathieu, lui, voit au-delà.

Est-ce le déclic ? Il demande à intégrer la PJJ pour une durée de six mois. Connaître de l’intérieur ce milieu, la vie de ces mômes, des éducs pour écrire un long article, un dossier sur le vécu de ces petites frappes, caillera, mais qui ont manqué de l’essentiel dès le départ.

Ce vécu, c’est le roman que je viens de lire.

Voici l’histoire de Wielfried, né de père inconnu ou qui a fichu le camp et d’une mère toxico qui ne s’en occupera pas. Une famille d’accueil, bien comme il faut l’élève et pense même l’adopter quand il est ado. Est-ce trop tard ? Le gamin est passionné de sport, de football surtout a intégré le club d’Auxerre. Sauf que sa nature bouillante, il cogne dur et sec, fait qu’il est renvoyé. Nous le voyons dans un centre semi-fermé, puis fermé. Autour de lui, d’autres jeunes avec des parcours semblables. Ce sont des gosses cabossés que des éducs, dont des femmes qui deviennent des substituts de parents, de mères, tentent de réinsérer.

Un très beau portrait de Nina est dessiné. Elle aussi aime le sport. On voit d’autres référents, comme Marc… Des juges… Une machine judiciaire parfois dépassée et qui fait ce qu’elle peut.

Le ton de cet ouvrage est juste, intense. Petit bémol, car il faut lire ces pages, le mot roman n’est pas vraiment approprié. C’est un docu-fiction, dirions-nous s’il s’agissait d’un film. C’est une longue enquête sur le devenir de ces jeunes fauves, bien malgré eux, qui n’ont pas reçu leur quota d’amour et d’éducation ou ont hérité dans leurs gènes du vide affectif que leurs parents traînaient.

Cela ne se passe pas dans un lointain pays, c’est à notre porte, dans nos banlieues, dans ces quartiers déshérités, si souvent laissés à l’abandon.

À lire, il y a urgence… Une jeunesse se perd et nous sommes responsables.

Les Mécaniques du Crime, par Sylvain Larue, éditions de Borée

Unknown.jpeg

CVT_Les-mecaniques-du-crime_61.jpg

Sylvain Larue est un fou d’écriture. En sept ans, il a publié dix-huit ouvrages consacrés aux grandes affaires criminelles. Rien ne lui échappe, les tueurs en série comme les crimes passionnels.

Depuis 2016, il s’est lancé dans le roman policier historique avec un personnage récurrent Léandre Lafforgue, enquêteur venu de Gascogne et qui se trouve aspiré par les affaires se déroulant sous la Deuxième République. Les trois premiers volumes ont tenu en haleine les lecteurs, amateurs du genre et de l’époque, car l’auteur s’est solidement documenté.

La quatrième enquête n’échappe pas aux règles qu’il s’est fixées. Les Mécaniques du crime, dont l’action démarre en 1853, tout au début du Second Empire, en sont l’éclatante démonstration, puisque tout commence par le mariage de Napoléon III… Mariage troublé par une explosion meurtrière qui endeuille la lune de miel impériale.

S’il ne s’agissait que d’un seul attentat… D’autres vont suivre. La panique n’est pas loin de s’emparer de la population.

Revenons à ce mariage, la description qu’en fait l’auteur… Napoléon III réussit à imposer une épouse espagnole. Après tout, Louis XVI avait bien mené à l’autel une Autrichienne… L’humour reste présent dans les enquêtes de Léandre. L’humour et l’humanité. Il sait faire parler –non sans délicatesse– les suspects. Il montre la vie de cette époque, tant dans les institutions religieuses qu’à l’hôpital des enfants malades.

Et quand on trouve quelques indices, des lettres envoyées qui expliquent le pourquoi de ces bombes. Le mystère s’épaissit. Qui sont ces Archanges charbonniers qui ont déclaré la guerre et affirment que le temps du changement est venu ?  Pour eux, les despotes ont succédé aux tyrans. Les révoltes précédentes n’ont servi à rien, sauf mettre au pouvoir des gens avides et dangereux, égoïste et cruels. C’est donc au nom de l’Amour qu’ils agissent pour le bonheur du peuple.

Tout est dit, leurs actions se veulent purificatrices. Léandre a fort à faire pour démonter ces mécaniques bien huilées, semble-t-il. Il risque de tomber de haut quand il découvrira la vérité. Il se pourrait qu’il soit écartelé entre : mener à bien cette enquête et faire cesser tant de monstruosité sans trahir des gens très proches.

On ne lâche pas cet ouvrage. Roman policier, historique, oui, mais dans la veine des romans de cape et d’épée. Quel panache !

La Mer à l’envers, par Marie Darrieussecq, éditions P.O.L

Unknown.jpeg

livre-mer-a-l-envers.jpg

Le sujet traité par Marie Darrieussecq ne peut laisser indifférent. Que personne ne s’avise de songer qu’elle surfe sur la vague : le problème des migrants ! Non !

Elle campe une psychologue, Rose, mère de famille d’un adolescent et d’une gamine qui a des problèmes de peau. Le mari, agent immobilier est plutôt porté sur la bouteille, mais ce n’est pas l’essentiel. Parfois, couper le rythme d’une vie plutôt trépidante à Paris peut être bénéfique.

Rose se voit offrir une croisière pour les fêtes de fin d’année avec ses enfants. Et c’est peu avant la fête de Noël que tout s’agite sur mer, près du bateau de douze étages, une embarcation de fortune avec à bord une centaine de migrants qui vont être secourus et gagner ainsi les côtes italiennes.

Pourquoi le regard de Rose croise-t-il celui de Younès un jeune Nigérian qui veut gagner l’Angleterre ? Il a des yeux qui appellent, qui demandent de l’aide.

Elle lui donne le téléphone portable de son fils Gabriel. Il ne le sait pas. Elle lui en achètera un nouveau. Noël frappe à la porte des cabines…

Et Younès repart…Tandis que la famille va s’installer à Clèves au pays basque. Une autre vie, plus calme, peut-être. Mais comment oublier Younès qui appelle à plusieurs reprises, le fil invisible les relie et va être le lien qui permettra à Rose de recentrer sa vie. Elle va oser le tout pour le tout, traverser la France et aller rechercher Younès à Calais. Il a besoin d’aide et, s’il veut vraiment aller à Londres, la famille tout entière l’y aidera.

La quatrième de couverture nous dit : Rose est héroïque, mais seulement par moments. Quelques précisions s’imposent. On ne naît pas héros, ce sont les événements qui nous transforment. Nous voyons Rose réfléchir, hésiter, se détourner, revenir : Younès ne laisse jamais de message. Il appelle, c’est tout. C’est devenu une routine. (…) elle ne décroche pas. Ce n’est jamais le bon moment –en séance, dans le métro, le soir entre son mari et la bouteille. Mais il appelle suffisamment souvent pour qu’elle remarque quand il n’appelle pas. Et surtout à chaque fois elle se dit : j’ai fait une connerie. La phrase devient sa sonnerie à elle, les femmes souvent se disent qu’elles sont connes, on le leur répète, mais là oui, elle a fait une connerie en donnant ce téléphone à cet inconnu.

Le ton est juste et nous bouleverse. Rose, c’est tout un chacun. Younès ce sont tous ceux qui espèrent un monde meilleur, guettent une porte ouverte, une main tendue, des oreilles attentives. Mais le miracle, c’est que Rose trouve la force d’être elle-même. Aller à la rencontre de l’autre la révèle et lui permet d’avancer elle aussi.

Ne ratez pas cet ouvrage !

À crier dans les ruines, par Alexandra Koszelyk, éditions Aux Forges de Vulcain

Unknown.jpeg

CVT_A-Crier-Dans-les-Ruines_9329.jpg

S’il y a eu des documentaires sur la catastrophe de Tchernobyl, l’explosion d’une centrale nucléaire en Ukraine, la littérature s’est peu emparée du sujet.

L’auteure qui vit en France et enseigne la littérature et le grec ancien, raconte l’histoire de Léna et Yvan à Pripyat.

Depuis qu’ils sont enfants, cinq, six ans, ils sont inséparables. De famille bien différente. Le père de Léna est ingénieur à la centrale et celui de d’Yvan vit dans la nature, a confiance en elle. En 1986, alors que les corps se transforment que l’attirance n’est plus aux couronnes de marguerite que le garçon tresse pour sa bien-aimée, après avoir gravé un cœur et leurs initiales sur un tronc d’arbre non loin de leur cachette secrète, se produit ce que le monde découvrira. Plus rien ne sera pareil. La famille de Léna, avec Renka, la grand-mère trouve refuge en France où vit une parenté éloignée et Yvan est obligé de rester. Il ne peut qu’écrire à la jeune fille des lettres qu’il n’enverra jamais, il n’a pas son adresse. Il les lui donnera quand elle reviendra. Mais elle ne revient pas.

Ce qui reste à Léna ce sont les souvenirs et les deux figurines sculptées par Yvan qui sentaient encore le chaud de son corps dans la poche du jeune homme quand il les lui a offertes, juste avant son départ. Et comme il a pédalé derrière le bus qui emportait Léna. Cela lui rappelait le temps où Léna était assisse à l’avant sur le guidon, les courses folles, les cheveux au vent qui lui caressaient le visage.

L’auteure fait la part belle aux deux très jeunes gens, tout en évoquant le système soviétique en vigueur. Le silence sur les événements, la nature bouleversée, terrassée à jamais, les animaux abattus, les vaches devenues folles, les chiens qui hurlent, à juste titre, à la mort.

Léna pense Yvan mort. Il lui faudra attendre trente ans pour retourner sur les lieux au cours d’une « visite touristique » au cœur des ruines.  Ivan, son ami d’enfance revenait inlassablement dans ses pensées. Elle s’acharnait à l’enfouir, elle qui paradoxalement passait ses journées à déterrer des objets. Face au ressac lent de la mer, elle pleura. L’amnésie était sa terre de résilience. Elle dit aussi : chaque jour, alors que je m’efforce de vivre le présent, d’oublier le passé, 1986 revient inconsciemment. Cette année me hante, chaque fois plus forte. Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée ?

J’ai aimé ce premier roman, qui glisse sur les cœurs, les enveloppe, pénètre l’âme. Un ton lyrique employé à bon escient.

Il faut lire cet ouvrage, l’offrir, le faire découvrir. Des ruines de Tchernobyl une force s’élevée, un nuage d’espoir. Léna n’aura pas crié en vain dans les ruines.

Le titre du livre est un ver emprunté à Aragon.

Six ans et deux cents jours, par Josette Chicheportiche, éditions Jean-Claude Lattès

images-1.jpeg

 

51jmGT0TQjL._SX195_.jpg

Josette Chicheportiche est traductrice  auteure pour la jeunesse. Avec Six ans et deux cents jours, elle offre un premier roman maîtrisé et réussi que j’ai dévoré.

Sa mère était eurasienne et a rencontré son père jeune militaire français de vingt ans en Indochine.

Les camps du Viet Minh furent leur nid d’amour. Ils avaient vingt ans et dix-neuf ans. Ils ont passé plus de six ans prisonniers dans les camps, de 1947 à 1953. Un bébé est né trois mois avant leur libération. C’est leur histoire que l’auteure évoque, mais pas seulement.

La romancière est là qui a dû se documenter sérieusement, mais peu a été écrit ; voir des films, mais si peu sur ce sujet précis. Elle dit que cette écriture l’a aidée à se délivrer de leur captivité.

On suit l’histoire de Madeleine, la fille de Madame Baroin qui a accueilli et élève sa petite fille Nanou,  puisque le père est mort peu après sa femme. Madame Baroin est la patronne de la scierie. C’est une femme qui a des principes et est française et catholique, pieuse jusqu’au bout des ongles. Elle tient à son rang social, calqué sur les familles bourgeoises françaises. Quand Hô Chi Minh et les troupes du Nord Viêt Nam se soulèvent contre l’oppresseur et réclament leur pays, rien ne va pas plus.

L’auteure relate ces faits avec talent. Les paysages défilent, les us et coutumes aussi, jusqu’aux odeurs et couleurs des lieux. L’émotion nous vient lorsque Simon libéré de sa cage et qui s’est remis envoie un petit papier froissé par l’intermédiaire de Nanou :

Madeleine vous éclairez ma vie et mon cœur tout entier, je vous aime… Maintenant elle sait qu’elle a le droit de rêver de lui et lui d’elle. Les longues marches dans la jungle, la chaleur et le froid des nuits auront moins de prise sur eux puisqu’ils s’aiment. Mais le chemin sera long, plus de six ans de captivité à voir souffrir de plus faibles, à assister les mourants mourir. La compassion comme la dignité ne doivent pas déserter, pas plus que que l’espoir. Madeleine fait preuve d’un extraordinaire courage face à bien des tragédies. Et pourtant, elle aura à vivre la pire des choses puisque son enfant lui sera arraché des bras.

En écrivant cette histoire personnelle, l’auteure, par son talent, la transforme en histoire universelle et tourne les pages d’un livre dont on n’aurait jamais rien su.

Bravo !

Rue de la Fontaine-Bleue, par Jean-Paul Malaval, éditions Calmann-Lévy

images.jpeg

9782702163320-001-T.jpeg

Il est des livres que l’on commence un jour de pluie et qui, sans apporter le grand soleil, suscitent chez le lecteur un intérêt tel, que le temps, chrono comme météo, n’a plus grande importance.

Je viens de lire Rue de la Fontaine-Bleue. Et l’histoire, telle une source, parfois trouble, s’est déroulée sans que je la quitte.

L’auteur nous emporte à Brive au lendemain de la guerre de 39/45 et nous montre quelques notables face à d’autres notables. Les uns ont magouillé avec Vichy, les autres se sont engagés dans la Résistance pour des raisons diverses, pas toujours par patriotisme. Au cœur de chacun, un besoin de briller et d’en découdre avec quelques-uns à qui tout réussissait.

C’est ainsi qu’un groupe de comparses décida d’attaquer à la fin de la guerre une banque qui avait fricoté avec l’Occupant. Voler des traîtres, n’est sans doute pas voler. Saint-Assier, commerçant en viande, peu sympathique et soucieux du paraître, a organisé le hold-up. En plus de l’argent liquide –tout le monde était au courant– il y avait des lingots sur lesquels, il a fait main basse et les a déposés dans une banque suisse. Aussi, lorsque Rose Cipriani qui a un grand projet vient lui demander son aide pour fonder un organe de presse digne de ce nom, elle le met devant le fait accompli. Elle sait…

Ainsi va naître Le Point du Jour qu’elle dirigera d’une main de maître, sans céder à Saint-Assier qui en rêve.

Les rêves de Rose sont autres. Elle a en tête de retrouver la trace d’Adrien Strenquel, le seul homme aimé, fusillé par la Gestapo. De lui, une lettre adressée à son ami où il parle d’elle et qui résume ce que peuvent être les humains, la lumière et l’ombre : Il y a mon cher Fred, comme tu le sais, deux sortes d’Adrien Strenquel en moi, l’un n’est pas reluisant, un brin bourgeois, méprisant et cynique, et un autre qui espère tant en la beauté des choses, qui flirte avec l’art et s’adonne à des passions souterraines (je n’en dirai pas plus, nous nous sommes compris). Mais pour cette jolie fille, trop tard, me dis-je.

L’auteur peint et dépeint les us et coutumes de ces notables de province, plutôt minables, mais dangereux. Nous voyons les travers de cette bande de résistants soucieux d’acquérir le respect. Qu’ils sont loin de l’admiration dont ils rêvent. Il montre les couples accordés par intérêt, les tromperies et trahisons… Les vieilles querelles, l’avidité, les jalousies, le rôle de la presse qui peut faire et défaire une réputation. Le jeu politique est là, bien réinstallé. On rêve à la députation et plus si possible.

Si l’ambition reste un moteur, elle plonge ses racines dans d’étranges jeux dangereux, tel un feu qui attire les papillons qui tournoyent autour. On sait ce qui peut advenir ensuite.

Le ton est juste, cruel, mais vrai. Ce roman ferait un excellent film pour montrer les travers de l’espèce humaine qui a connu la guerre, l’aime et ne peut s’empêcher de la poursuivre la paix revenue. Mais quelle paix ?

Le voyageur, par Ulrich Alexander Boschwitz, traduit de l’allemand par Daniel Mirsky, éditions Grasset

Unknown.jpeg

9782246818915-001-T.jpeg

Ce roman est l’événement littéraire de cet automne. À plus d’un titre.

Ulrich Alexander Boschwitz a mis beaucoup de son histoire personnelle dans ce roman qui relate les événements que déclencha l’assassinat (mais cette nuit de cristal était prévue) de Ernst vom Rath, secrétaire d’ambassade d’Allemagne à Paris par un juif allemand d’origine polonaise en 1938.

Ce roman a été rédigé pendant ces événements et on croyait l’original perdu à jamais. L’auteur avait écrit à sa mère en précisant que s’il ne revenait pas vivant de cette tragédie, il faudrait faire publier ce texte et il autorisait l’éditeur à corriger. Le temps lui était compté.

L’auteur, né en 1915 à Berlin, émigre en Scandinavie, puis à Paris où il fait ses études à la Sorbonne. Il meurt en 1942 quand le bateau dans lequel il se trouve est torpillé par les Allemands.

C’est sa nièce et plus proche parente Reuella Shasaf qui, en 2015, retrouve le manuscrit à Frankfort et prend contact avec Peter Graf, éditeur réputé pour publier des textes rares. Le texte sera remis en forme et nous parvient aujourd’hui. On le lit sans le lâcher. Il montre le basculement des mentalités quand sont promulguées les lois visant les Juifs. Il montre les amis qui deviennent ennemis, les regards qui se détournent, les portes qui se ferment.

Ceux qui veulent en profiter pour dépouiller ces Juifs félons tels des voleurs. C’est à leur tour d’être riches.

Nous suivons de train en train Otto Silbermann, homme traqué, marié à une Aryenne. Son fils est en France. Becker, son associé, son ami de plus de vingt ans, ils ont fait la guerre de 14/18, le dépouille. La barrière du silence s’érige. Portes closes partout et arrestations quasi systématiques. Restent les trains… Puisqu’il n’est plus le bienvenu dans les hôtels où on le saluait. Sa femme ne répond plus au téléphone… Il monte dans un train, descend d’un autre. D’où le titre, Le voyageur. Il cherche à dormir, ne cesse de repousser angoisse et peur, tente de se raisonner pour se rassurer. Ce n’est pas possible, cela va se calmer. Il rencontre d’autres Juifs, traqués eux aussi, de braves Allemands, des Nazis. À qui se fier ?

C’est la peste nazie vue de l’intérieur comme jamais on ne l’avait lue jusque dans les hôpitaux psychiatriques…

Le roman se lit d’une traite, on veut savoir, espérer avec Otto…

Un livre à faire circuler pour que jamais on n’oublie qu’il faut peu de chose pour que la barbarie montre son hideux visage.

Sans plus retenir, par Raphaël Watbled, éditions Favre

Unknown.jpeg

Sans-plus-retenir.jpg

Ce court récit d’une centaine de pages est une manière d’apprivoiser la mort.

Raphaël n’a jamais pu oublier la vision d’une petite fille tombée d’un balcon dans l’immeuble qu’il habitait. Les cris des parents. Le père qui défonce la porte de l’immeuble pour accourir sur le béton rose où git le pantin désarticulé qu’est devenu la gamine. L’hélicoptère qui se pose pour l’emporter à l’hôpital…

Chaque décès qui surviendra ensuite ravivera cette vision, provoquera des cauchemars. Ce n’est pas anodin de voir la mort à l’œuvre surtout quand aucune parole n’est dite, quand la famille vous emporte en un autre lieu. Tout semble concourir à la naissance d’angoisses terribles chez Raphaël.

Il y aura Sébastien qu’il voyait promener son chien. Il y aura la grand-mère, la seule qu’il ait connue. Chez les siens, on n’a jamais parlé des autres grands-parents. Comme si toute la vie de sa famille commençait par l’aïeule. Sorte d’Ève sans Adam.

Et il faut en arriver à Christophe, l’ami qu’il est fier d’avoir connu. Christophe, l’historien, interviewé par Elkabbach. Christophe, dont il ne retrouve pas les emails, Christophe si courageux, mais dont il sait la fin imminente. C’est Antoine qui annoncera le dénouement.

De tous ces départs, ces fins, que retenir ? Que reste-t-il d’une personne que l’on a aimée quand le souffle de vie a déserté un corps et les organes qui l’ont fait vivre ?

Pour oser continuer à vivre sans les êtres chers, le travail de deuil est nécessaire. Il faut parler, dire, écrire. Rompre l’oppressant silence. Raphaël a pris la plume pour aller chercher le petit garçon qu’il fut, témoin d’une mort injuste. Il se devait de faire se rencontrer cet enfant avec l’homme qu’il est devenu et au passage de parvenir à chasser les fantômes du passé.

Rien n’est pire que l’absence de mots qui enchaîne.

Un livre délicat et sensible qui aidera celles et ceux marqués par le tragique de la vie.

L’oeil de la nuit, par Pierre Péju, Éditions Gallimard

Unknown.jpeg

product_9782072862106_195x320.jpg

Pierre Péju est l’auteur d’une œuvre importante. Personne n’a oublié La petite chartreuse, Le rire de l’ogre ou plus avant Naissances, ouvrage d’une rare délicatesse auquel personne ne peut rester insensible.

Voici L’œil de la nuit, un roman qui évoque la psychanalyse aux États-Unis au temps de Freud.

Le héros, Horace W. Frink (1883-1936) a réellement existé et est tombé complètement dans l’oubli. Pierre Péju s’est saisi de sa vie, a pris des libertés mais nous offre une trajectoire, une destinée hors du commun.

Si ce pauvre Horace est un étudiant tourmenté, sans doute doit-il son état à son enfance bouleversée. Des parents ruinés après l’incendie de l’usine, une mère tuberculeuse et pour couronner ces drames, avant la mort de la mère, l’abandon chez les grands-parents. La bonté du grand-père médecin ne suffit pas à Horace, qui bien que se lançant sur les traces du grand-père, ne pourra pas devenir chirurgien. Une science nouvelle émerge qui soigne et explique le mal-être. Elle arrive de Vienne aux États-Unis… Pourquoi en effet ne pas choisir cette voie ?

Du héros, on pourrait dire, il a tout pour être heureux, Doris qui va devenir l’épouse et la mère de ses enfants –dont il ne sait que faire– une certaine notoriété, mais il est étrange, passant d’une grande morosité à des phases de grande excitation. Ne dirait-on pas qu’il cherche ce qu’il ne peut avoir ? Quand il rencontre Angelica, une milliardaire capricieuse et insatisfaite et qui, sous prétexte de soigner ses tourments, lui met le grappin dessus, rencontre-t-il l’amour, la passion, le sel de l’existence ou se laisse-t-il éblouir par son troublant parfum et l’argent qui coule à flot chez elle ?

Le voyage de Freud accompagné de Jung et de Ferenczi à New York va-t-il changer Horace ?

Pierre Péju en profite –il me semble– pour se livrer à une critique freudienne où tout passe par le sexe dès la naissance et où l’inconscient doit être extirpé, mis à jour pour gagner en lucidité. Il ne rend pas forcément le grand psychanalyste sympathique. Du moins, il ne nous le montre pas infaillible. Nous découvrons un homme qui lui aussi avait –peut-être– une revanche à prendre, en tout cas, voulait réussir et imposer –bien qu’il s’en défende– ses points de vue.

Mais nous sommes dans un roman, brillamment mené. Horace tente en vain de s’en sortir, nous voyons la vieille Europe avec son regard. Paris tout gris et Vienne en noir. Puis Venise, l’Égypte. Les voyages sont longs à bord des grands paquebots et de l’Orient-Express. Le luxe n’est pas pour tous.

Les personnages secondaires sont bien vus, bien campés. J’ai aimé Doris et sa bienveillance. Elle a tout compris et Horace est hélas resté englué avec une petite phrase qui trotte dans sa tête : J’ai brûlé tous mes vaisseaux. Les incendies le poursuivent. L’odeur est là. Le printemps est en feu. Braise et cendre de lointaine enfance.

L’œil de la nuit, ce n’est pas l’inconscient, c’est au contraire une vision lumineuse et acérée au cœur de la nuit des insomniaques. C’est l’instant où ils perçoivent le monde avec une lucidité accrue, sauf que le jour se lève trop vite pour qu’ils parviennent à saisir cette lumière.

Une réussite !