Aussi riche que le roi, par Abigail Assor, éditions Gallimard

Lire réjouit, surtout quand on tombe sur des pépites. 

Voici l’histoire de Sarah à Casablanca dans les années 1990. Sarah est issue d’un milieu modeste, très modeste, gamine sans père à qui sa mère ne peut offrir qu’un canapé pour dormir. Elle a fait le serment de se sortir de ce milieu, le jour où, un copain lui a montré Driss, un garçon très riche, aussi riche que le roi. Ce fut le déclic. Elle l’épousera et tant pis s’il est court sur jambes, ventre bedonnant, nez bizarre, et n’a jamais embrassé de filles. 

Non, nous ne sommes pas dans un conte de fées, ni dans un remake de La Belle et la Bête. Nous sommes à Casablanca, ville fascinante aussi attirante que violente. Ville régie par ses codes, ses relations entre les pauvres et les gens aisés, ceux qui s’offrent une ou plusieurs Loubna (bonnes). 

Sarah entreprend de séduire Driss, bien maladroit dans les choses de l’amour. Elle s’en moque, elle rêve d’une vie où à deux, ils seront la loi, parce que Driss pourra sortir de la poche de son pantalon, un billet pour faire ce qui lui plaît.

Est-ce que l’argent peut tout ? 

Les apprentissages sont parfois, âpres, douloureux jusqu’à l’offense. Sarah va découvrir la vraie vie. Les hommes riches qui engrossent les filles de petite condition sans jamais les épouser. Elle-même, n’est-elle pas le fruit d’une de ces romances qui finissent mal quand la jeune fille a préféré garder le bébé ?

Qu’en sera-t-il de son histoire avec Driss qui la rejoint à moto ? Ouvrira-t-elle les yeux ? Qui se lassera de l’autre ? Alors elle pouvait le regarder des heures ce visage laid et muet, car il était le monde ; et ce monde bientôt, serait à elle, enserré les bagues en diamant sur chacun des doigts.

La peinture de Casablanca que connaît bien l’auteure qui y est née est juste, aussi ensoleillée qu’enténébrée.

Un livre à ne pas manquer.

De sel et de fumée, par Agathe Saint-Maur, éditions Gallimard

En ouvrant ce livre, ce premier roman écrit par une jeune femme, je me suis interrogée et ai craint d’être déstabilisée. Une sorte de stupéfaction, non parce que le sujet de l’amour, voire la passion entre deux jeunes garçons risquait de me choquer, mais parce que c’était une jeune femme qui s’emparait d’un tel sujet. Qu’allais-je découvrir ?

C’est l’histoire de Samuel, juif, fils de la bourgeoisie de gauche intello parisienne et de Lucas, issu de milieu ouvrier. Tous deux sont élèves à Sciences Po. Tous deux se rencontrent et sont attirés l’un par l’autre, bien que Victoire ait été le premier amour de Samuel sans jamais avoir coupé les ponts avec lui. 

L’auteure raconte l’engagement de Lucas au sein des antifas. Lucas descend dans la rue au cours de la Manif pour tous. Il est blessé et meurt. 

Un séisme dans la vie de Samuel qui organise les funérailles. La mère de Lucas ne peut pas. Une réflexion pour ce jeune de vingt ans. Qu’est-ce que la mort ? Est-ce qu’à vingt ans, quand on est saisi par l’amour, on pense à la mort ? À ce que le corps sera après la vie ? Le temps de ces préparations, revient à l’esprit de Samuel ce passage à l’hôpital : la tentative de ramener à la vie Lucas qu’on intube, puis désintube quand on ne peut plus rien faire. Il se souvient aussi de leurs rencontres, de ce puissant désir, de l’amour, de la tendresse tissé de  violence. Est-on un jour prêt à affronter un tel séisme ? Que de questions sur ce qu’est l’amour et la sexualité. L’un renforçant l’autre. 

Ce roman est un choc pour lectrices et lecteurs, il braque les projecteurs sur une société qui n’a rien de doux, pointe ses errances, interroge tout un chacun sur le sens. Il nous permet de découvrir une auteure, sur qui, désormais, il faudra compter.

Brèves de solitude, par Sylvie Germain, éditions Albin-Michel

Il paraît que la pandémie de Covid a donné des idées… Des personnes qui n’imaginaient pas un jour écrire ont utilisé ce temps de confinement, quand la France était totalement à l’arrêt, pour livrer leurs impressions ou observer. Certaines avec talent, d’autres pas. C’est une pédégère, d’une très célèbre maison d’éditions, qui m’a confié cela en septembre dernier. Vous n’imaginez pas ce qu’on peut recevoir sur le sujet. Et… ? avais-je demandé… C’est souvent très mauvais, et elle avait ri.
Sylvie Germain est une auteure confirmée que j’ai commencé à lire et à suivre, toujours avec bonheur, depuis Jours de Colère qui fit qu’elle décrocha à juste titre le Femina ou le Goncourt des lycéens pour Tobie des marais et bien d’autres récompenses. 
Brèves de solitudes arrive et bien sûr, je plonge, je dévore, j’avance, relis, avance de nouveau. Avec elle, on n’a jamais envie de finir trop vite. Il faut savourer.
Le décor, c’est un square où se croise l’humanité avec ses grandeurs, ses rêves, ses tristesses… Il y a la vieille dame aigrie : non elle n’est pas raciste, mais bientôt on ne sera plus chez nous. Et si ces étrangers nous apportaient cette vilaine maladie. La Covid, voilà, nous y sommes. Et il y a tous les autres… Tiens, mais c’est la concierge de l’immeuble et que va-t-elle faire avec son panier de linge ? C’est vrai qu’elle a tendance à souvent mettre le petit carton : absente pour quelques instants… Elle est certes bosseuse, mais son travail premier, c’est à la loge de l’immeuble. Il y a Guillaume qui lit l’Apocalypse et cherche le sens de cette lecture et d’autres. Cultivé, il peut aider une dame cruciverbiste qui cherche quelques mots pour combler sa grille. Et Magali qui a une fille qui se convertit à la pré adolescence… Une lubie sans doute. Ben non, elle s’est mariée en grand, en blanc a déjà trois enfants avec des prénoms religieux et le quatrième est en route. 
L’auteure brosse le portrait de ces personnages qui tournent, se détournent, quêtent la liberté sans toujours la trouver, surtout en ce temps où la pandémie ficèle, enserre. Un jour viendra, certes, il faut y croire. Dans toutes ces personnes, il y a un peu, beaucoup, de nous qui voudrions tordre le cou à la vilaine qui accentue cette solitude poisseuse et cette nuit qui tarde à se lever. L’observation est fine, tels quelques pas à la mélancolie des jours. Tragique et tendresse mêlés. Nos vies en espérance.
Une écriture qui colle parfaitement au sujet. Ne manquez pas cet ouvrage !
 


Mike, par Emmanuel Guibert, éditions Gallimard, collection Sygne

Emmanuel Guibert est un dessinateur scénariste, connu et reconnu. La guerre d’AlanLe Photographe, Ariol, c’est lui. Pas étonnant que le Prix Goscinny lui ait été attribué à Angoulême. En 2020, Le Grand Prix de la ville d’Angoulême a couronné l’ensemble de son œuvre. 

Que manquait-il à cet auteur généreux pour qui l’amitié prime sur tout le reste et qu’on retrouve au fil de ses dessins ? Les mots, l’écriture ? Il a eu besoin de se pencher sur une personne qui a beaucoup compté dans ce registre. Il s’appelait Mike, était architecte américain. Mike partageait son temps entre le Minnesota, le Nouveau Mexique et aimait voyager avec Gloria son épouse et amie de toujours. Leur première rencontre avait eu lieu au jardin d’enfants quand ils avaient six ans.

Ce qui unissait Emmanuel et Mike c’était le dessin, la fine observation du monde, des êtres. Mike est tombé malade…

C’est le récit d’une amitié hors du commun, c’est-à-dire une amitié au-delà des mots, une amitié nouée grâce au graphisme que raconte Emmanuel avec un talent fou, (c’est un vrai écrivain) avec pudeur et un optimisme quant à la nature humaine qui sort des cadres. L’auteur dit : en application de la loi qui veut qu’on parle surtout de ce qui nous démange et qu’on ne fait pas, c’est un livre sur le dessinLa collection qui l’accueille est ainsi conçue qu’on ne peut y montrer aucune image, pas même en couverture. Mes lecteurs aussi seront au régime sec. L’auteur s’y plie et l’on imagine son sourire, sa tendresse qui remonte et qu’il glisse dans les mots qui servent de véhicule.

Sans jamais perdre le fil de cette belle amitié, Emmanuel évoque les différentes techniques du dessin comme le lavis : ce qu’on pêche le mieux, c’est le fugace et l’à peine visible. Le lavis, à la fois pour son nom poétique, ses vertus expressives et le plaisir exigeant qu’il y a à le pratiquer, est un des plus beaux passe-temps qui soient. On se prend pour le bon Dieu quand on fait du lavis. On sépare la lumière des ténèbres et on voit que cela est bon.

C’est ce qu’a pratiqué l’auteur en se rendant au chevet de Mike trois jours avant sa mort. Je n’ai qu’une alternative avec Mike, si Mike ne met pas lui-même sa mort sur le tapis : parler d’autre chose. Je n’ai qu’une ressource avec Gloria : en parler. On en a besoin tous les deux. J’ai besoin de parler maintenant de la mort avec Gloria comme j’avais besoin de m’en distraire tout à l’heure avec Mike.

Ils parviendront à s’extraire de cette échéance à la porte de fin de vie en dessinant l’un pour l’autre. Des heures précieuses dont il ne faut pas se priver. Des heures lumineuses qui justement éloignent la ténèbre.

Le dessinateur était connu… L’écrivain dormait. Il est sorti des images. Bravo !

Le Mal-épris, par Bénédicte Soymier, éditions Calmann-Lévy

Ce premier roman ne peut pas laisser indifférent. C’est l’histoire de Paul, guichetier d’une banque postale dans une ville de 8000 habitants. Un quarantenaire pas à l’aise avec son corps. Il n’est pas très attirant, est mal habillé mais a des yeux dont il joue. Il a souffert dans son enfance et plutôt appris à faire avec les traumatismes passés. Naturellement, il rêve d’amour, mais quand on est laid. 

C’est un frustré, un état qui ne fera que s’accentuer après le ratage d’une histoire d’amour avec la belle Mylène, sa voisine de palier venue assécher un chagrin d’amour. Il en tombe fou amoureux, le rêve tourne court, elle le plante.

Surgit Angélique, mère célibataire, un peu ronde, un peu trop voyante au goût de Paul qui cherche l’inaccessible. La gentillesse d’Angélique pourrait changer le cours de sa vie. Et si c’était la rencontre qu’il attendait ? Mais dans la tête de Paul, quelque chose ne va pas. Quand il est à ses côtés, c’est à Mylène qu’il pense. Frustration exacerbée, vengeance le conduisent là où il se gardait d’aller, là où la raison lui revenant après ses actes, il se maudit. Il reproduit le modèle paternel qu’il a haï et qu’il a fui en militant avec sa sœur contre les violences faites aux femmes.

Le portrait d’Angélique, femme lumineuse, généreuse (trop) soumise, battue qui veut croire après les demandes de pardon que l’avenir peut s’écrire avec Paul est d’une grande justesse. 

L’auteure maîtrise parfaitement son sujet. Simplement, il n’y a pas que les moches qui deviennent des « monstres ». Je n’ai pas réussi à avoir de l’empathie pour lui, un pauvre type qui a besoin de soins.

L’écriture colle au sujet, percutante, violente, très chirurgicale jusqu’à mettre mal à l’aise. Mais c’est aussi cela la littérature, brosser des paysages y installer des personnages sombres, poisseux, osons le dire et qu’on préfère fuir tant ils dévoilent une réalité abjecte qu’il est urgent de dénoncer afin de porter secours aux victimes.

Le chant du perroquet, par Charline Malaval, éditions Préludes

J’avais beaucoup aimé Le marin de Casablanca, le premier roman de Charline Malaval (actuellement publié au Livre de Poche). C’est dire si j’attendais la suite, car Charline est une auteure avec laquelle il faudra compter.

Le décor de Le chant du perroquet est le Brésil, vaste pays chaleureux autant que dangereux, riche avec une foule de gens vivant dans l’extrême pauvreté et souvent sous la coupe de bandes organisées, de mafieux.

L’auteure nous raconte l’histoire de Tiago, jeune journaliste indépendant et de Juliana qu’il vient de rencontrer et avec qui il semble éprouver une sorte de coup de foudre. Sauf qu’elle est le contraire des filles rencontrées jusque-là. Il le pressent, c’est elle qui va mener la danse et pourtant, il a de l’expérience. Mais elle lui plaît, alors ???

Tiago est à la recherche d’un sujet pour un premier roman… Trouve-t-il son idée dans la vie de Fabiano et de Josefa le grand amour de ce voisin ? On aime le regard presque paternel posé sur le jeune couple qui ne sait pas encore la nature des liens les unissant. Fabiano conseille et rassure : quand on aime, dès les premières secondes d’une rencontre, on sait s’il s’agit du grand amour. Fabiano possède un perroquet extraordinaire qui parle, chante (d’où le titre). Le perroquet est un authentique personnage qui a déjà beaucoup vécu d’événements. Fabiano ouvre le livre de sa mémoire et se raconte… Les années 1960 dans le Nordeste et en même temps, du fait de l’alternance de chapitres, nous sommes en 2016. Nous voyons ce grand pays, ses habitants, découvrons les coutumes, les chants. Il y a bien sûr un mystère dans les confidences de Fabiano. Tiago tient son sujet. Mais dit-il toute la vérité ? Il se confie en même temps qu’il observe le jeune couple. Juliana n’est-elle pas une nouvelle Josefa ? Fabiano met-il en garde ? Il ne faudrait pas que la tragédie se reproduise. Josefa a disparu sans jamais revenir, sans que les proches aient eu la moindre nouvelle. Tiago, en bon journaliste perçoit autre chose. Les pistes comme la vérité s’entremêlent, se brouillent. Pourquoi ? Quel rôle joue très exactement Juliana ?

Charline Malaval connaît le Brésil, nous l’offre en partage, nous montre les dangers de la dictature qu’a subi le pays. On pense à aujourd’hui. Une répétition ? Qu’est-ce qui a changé ? 

L’écriture de l’auteure est un voyage, odorant, habité, dansant. La lire, c’est se dépayser sans cesser d’agrandir son regard. La lire, c’est se cogner au monde. Du grand art !

Pandorini, par Florence Porcel, éditions Lattès, collection La Grenade

Florence Porcel est chroniqueuse radio, animatrice audiovisuelle et passionnée de sciences. Elle a notamment publié plusieurs bandes dessinées de vulgarisation scientifique. On peut aussi la voir sur Youtube où elle a créé une chaîne.

Aujourd’hui, elle est à la vitrine des libraires avec un premier roman qui doit beaucoup à son expérience personnelle. Un livre guérison qui devrait alerter. Il est vrai que depuis le mouvement me too, une certaine libération a eu lieu et se poursuit. Être abusée quand on a dit non est une chose, être manipulée en est une autre et quand la prise de conscience remonte du tréfonds de la victime, le traumatisme est le même : immense. 

Voici l’histoire d’un géant de la scène et du monde du cinéma. Il a pris pour nom de scène Pandorini. Il est beau, il est musclé, on ne voit que lui et toutes les générations l’adulent. On le dit aussi engagé, généreux, notamment avec une association qui lutte contre les violences faites aux femmes, alors…

Le jour où l’héroïne, élève d’une école de théâtre, est choisie pour être figurante dans un film historique où Pandorini sera visible à chaque prise, c’est le choc. La jeune fille qui a souffert d’une scoliose, a été tant de fois opérée, est sur un petit nuage. C’est sa chance si elle est repérée par ce monstre sacré. Elle lui présente un CD où elle joue un extrait d’une pièce classique… Elle tombe sous le charme et ne se rend compte de rien, elle n’a jamais eu de petit ami. Tout est nouveau pour elle…

C’est à la mort de Pandorini que les langues se délient. 

Le roman est très bien construit et montre le monde du silence autour de tels monstres, car c’en est un. On ne peut s’empêcher de songer à certains qui ont quelques affaires collées à leurs basques et qui continuent de parader sur les plateaux ou de faire la une des magazines.

Florence a osé dire, puissent ses lectrices et lecteurs l’entendre vraiment.

Aujourd’hui, par Dominique Fabre, éditions Fayard

C’est toujours avec plaisir que je plonge dans les ouvrages de Dominique Fabre qu’il m’est arrivé d’interviewer pour la radio. C’est un auteur délicat, poète, essayiste qui pose ses pas sur des chemins ordinaires, regarde avec tendresse les uns et les autres sans jugement et qui, par son talent, brosse des tableaux inoubliables.

Aujourd’hui fait partie de ces romans promenade dans le temps.

Voici le quartier de la gare Saint-Lazare, gare d’où partent les trains pour Asnières, Gennevilliers, Bécon-les-Bruyères, les lieux de Dominique Fabre. Des lieux qui ont été habités, forcément par les êtres qu’il a rencontrés, perdus de vue, retrouvés par la magie de l’écriture. Et si le narrateur revient en ces lieux, c’est pour revoir, se souvenir d’un ami. Mais attention, la mémoire pourrait jouer quelques tours. Est-il agréable ou désagréable de parcourir les rues de son passé ?

Les souvenirs remontent à la surface, comme les blessures ou l’incompréhension. Pourquoi le père de Fabrice avait-il jugé si durement le narrateur, interdisant à Fabrice de le revoir ? Prétexte stupide, dont on se remet mal quand on est sensible. « Mauvaise influence ». J’ai connu la honte ce jour-là, écrit Dominique Fabre. Fabrice a hoché la tête. Il ferait comme son père disait. Je ne m’en étais pas rendu compte.

Il y a l’enfance qui colle aux basques de l’auteur. Et plus tard, la présence de la mère du narrateur qui fera qu’il lui sera difficile de trouver un lieu pour habiter avec Hélène, l’épouse pendant quinze ans qui ne veut pas percevoir cette présence maternelle. Il faut donc s’éloigner de ces localités. Là encore, il ne réalise pas. Et l’on suit, les déambulations pour trouver le nid idéal pour l’amour. 

Dans ces pages, c’est l’univers de l’auteur qui s’impose, les cafés où l’on boit une bière, ceux qui gardent la présence de celles et ceux qui y sont venus, les librairies, (tant d’écrits, tant de mots) les cinémas où le rêve s’inscrit fugacement et est projeté sur les écrans. Fabrice était mangé par la lecture. L’auteur l’a imité, y a trouvé son plaisir. La maladie de Fabrice a tout changé. L’ami a prévenu Tu verras. Quand on est dans cet état on revisite son passé.

En poursuivant la lecture d’Aujourd’hui, je me suis interrogée. Fabrice a en quelque sorte guidé l’auteur au fil des pages. Cela n’a pas cessé puisque le voici à arpenter des chemins de vie ordinaires. Des chemins qui, par la grâce de son talent, les rendent universels et touchent au sublime de nos humanités.

Le Neveu d’Anchise, par Maryline Desbiolles, éditions Seuil

Maryline Desbiolles a obtenu le prix Femina en 1999 pour Anchise… L’histoire d’un vieil homme, apiculteur, veuf depuis longtemps de son inoubliable Blanche pas loin de la vallée de La Roya, à proximité de Nice…

Quand est arrivé Le Neveu d’Anchise, j’ai tressailli. Je n’avais rien oublié.

Ce nouveau roman était-il différent, une suite ? À travers l’histoire du Neveu d’Anchise, la discrète et talentueuse Maryline Desbiolles revient sur ces lieux et sur les personnages qui interrogent, questionnent les destinées, les origines. Il y a, pour qui est féru de mythologie, un lien à faire avec Anchise, berger descendant de Tros, le fondateur de Troie et la déesse Aphrodite qui a jeté son dévolu sur lui, pas vraiment par Amour, mais pour se venger de Zeus. Énée, naîtra. Il sera élevé par les nymphes jusqu’à l’âge de cinq ans avant d’être confié à son père qui devait se taire, mais si heureux d’avoir été choisi par la déesse, révéla le secret, d’où la foudre envoyée par Zeus.

Dans le roman de l’auteure, Aubin, le Neveu d’Anchise est d’abord petit garçon qui a connu son oncle, se souvient des abeilles et va jouer dans la maison qui devient ruine. Les abeilles sont abandonnées, on va raser la maison. Et le lieu sera une déchetterie. L’enfant continue d’aller y rêver et récupère une trompette… Dans ce paysage éclaboussé de soleil, de blancheur (la pureté) il y a la mère, si belle, malgré ses rondeurs. Il ne la voit pas grosse. Non, elle a la peau douce d’une mère qu’il veut aimante… Lui, en tout cas, l’aime.

Dans ce lieu d’enfance, court un chien noir… familier autant qu’inquiétant. Dans ce lieu, où Aubin grandit, voit ses parents se séparer, un nouvel homme arrive, attentif à son corps. Son exemple incite la mère d’Aubin à se transformer pour plaire au nouvel homme. Dans ces pages, il y a la musique, Adel, le gardien des lieux à qui l’histoire d’Aubin est confiée. Il y a le désir d’Aubin, ces moments inoubliables de douceur assis à côté d’Adel…

Superbe roman jusqu’au dénouement, « l’étreinte » finale d’Aubin (comme la foudre de Zeus) qui force l’émotion. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi ? Pourquoi ? 

Ne vous privez pas de ces pages, surtout pas.

Le Coeur à l’échafaud, par Emmanuel Flesch, éditions Calmann-Lévy

J’aime découvrir de jeunes auteurs grâce à leur premier roman. Je ne risque pas d’oublier celui d’Emmanuel Flesch qui nous plonge au cœur de notre société avec l’histoire de Walid Z. au cœur du Palais de justice de Paris. 

Dans le box des accusés, un jeune homme qui risque la peine de mort par décapitation… Le choc bien sûr. Que s’est-il passé ? Qu’a commis Walid ? La peine de mort a bien été abolie ? Je lis, j’avance dans l’histoire de ce roman choral, car ses proches, ses connaissances, prennent la parole, donnent leur point de vue, au fond comme dans tout procès. Les témoins se succèdent. Très vite, la peinture de l’époque nous saute au visage, nous griffe, nous lacère. L’extrême droite est au pouvoir.

Mais qui est Walid ? C’est un gosse originaire des banlieues, plutôt bien intégré à la société française. Il est parvenu par de brillantes études, Sciences Po, grâce au programme « discrimination positive », à entrer dans la prestigieuse école. Rien n’était gagné, il a senti la distance avec les autres élèves dont un tiers votait pour l’UNI, le syndicat d’une droite décomplexée, qui chaque année voulait (en vain) revenir à une sorte de « Dehors les gens pas comme nous, l’élite, c’est nous, pas les Noirs, pas les Arabes. » Walid a vite compris et s’est tenu à l’écart. À peine quelques amourettes passé la désillusion des premiers mois, il s’était engouffré dans les études avec une véritable voracité. Les classiques de l’historiographie lui procuraient le même bonheur qu’au lycée les romans russes. Mais parfois, sans prévenir, la solitude lui pesait. 

Au procès, on tente de faire son portrait, on a lu son journal, du moins ce qui intéresse les magistrats, plus occupés d’ailleurs à remettre en place le col de fourrure d’hermine, à lorgner l’écran de leur téléphone et à regarder le bout de leurs chaussures qu’à songer au sort de Walid. Ce procès les enquiquine. Le sort de l’accusé n’est-il pas déjà scellé ? Dans ce pays, on a décidé de redonner leur place aux Français de souche et bien blancs.

On frémit à la lecture de ces pages qui nous interpellent. France, pays des lumières, dans quelle nuit es-tu tombée ?

Emmanuel Flesch enseigne l’histoire dans un collège de Seine-Saint-Denis. Après avoir exercé toutes sortes de métiers entre Paris et Marseille, il sait de quoi il parle.

Ne ratez pas ce roman coup de poing.