Un père en héritage, par Jeanne Cressanges, éditions Serge Domini

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Jeanne Cressanges, auteure accomplie, réservée –trop– et diablement talentueuse nous a déjà offert de nombreux ouvrages. Depuis La femme et le manuscrit (Grasset) La feuille de Béthel jusqu’à la réédition de Les Eaux Rouges, en passant par Le Luthier de Mirecourt, Les Ailes d’Isis, et bien d’autres, Jeanne, originaire du Bourbonnais s’est installée à Épinal en 1968. Elle y a fait sa révolution. Elle qui pensait n’y rester que deux à trois semaines s’est attachée à cette Lorraine au point de nous offrir Je vous écris d’Épinal, ou Mes Vosges, itinéraires amoureux (Serge Domini Éditeur).

Et voici un roman, Ce père en héritage, un merveilleux roman où son héros se promène entre Moulins et les Vosges en passant par Paris. Quand on est comédien, on ne peut faire autrement que de vivre dans la capitale. Mais cet homme, Antoine Caron, son nom de scène, devenu Jérôme Petitjean, né Jean-Claude, âgé de 80 ans et installé à Grangecourt, siège autrefois d’une entreprise textile prospère et qui s’endort dans une friche ne cesse de lui griffer l’âme. L’ancien propriétaire, Alexandre de Mourteuil, fut le patron de sa mère qui dut s’exiler à Paris… Et le fils vient de racheter une partie de la demeure et voit vivre trois étranges filles, les dames du château. Pourquoi ?

Jeanne s’est coulée dans la peau d’Antoine-Jérôme et nous le montre aujourd’hui avec des souvenirs liés au Bourbonnais tout en nous peignant sa vie parisienne, ses apprentissages de la scène avec une professeure dont il tombe amoureux, comme de Colette, l’amie de sa mère. Quête maternelle ? Mais surtout quête des origines. Qui dont fut ce père mystérieux reçu en héritage ?

Le roman est riche de rebondissements, la plume est belle, élégante, sans concession. Ces pages sont certes une réflexion sur le temps, les destinées, mais c’est surtout du grand art signé Jeanne Cressanges.

À ne pas manquer.

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Kaiser Karl, par Raphaëlle Bacqué, éditions Albin Michel

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Je me suis interdite de dire du mal d’un ouvrage pour deux raisons : par respect pour l’auteur, et parce que, n’ayant pas la science infuse, celle du jugement objectif, je peux ne pas aimer certaines pages qui séduiront d’autres lectrices et lecteurs.

J’ai refermé cette nuit l’ouvrage de Raphaëlle Bacqué, journaliste qui travaille souvent avec Ariane Chemin. Elles sont des auteures dont je respecte le travail, la précision et la justesse des informations. La lecture achevée, je suis restée dans l’étrangeté.

Raphaëlle s’intéresse aux personnages de notre époque et cherche à lever le voile dont se drapent, pour quelque raison que ce soit, certaines et certains. Elle le fait telle une enquêtrice, une grande journaliste, mais avec la plume d’une romancière.

Karl Lagerfeld n’est plus. Le grand couturier, le fou des dessins, le fou de lui-même surtout, ne voulait pas de funérailles officielles. Quand on est mort, on est mort, n’est-ce pas ? L’auteure était dans l’écriture de cet ouvrage, enquêtait sur les zones d’ombre, l’aspect trouble du personnage dont elle avait décelé bon nombre de mensonges lancés avec le faste qu’on lui a connu. Et que découvre-t-elle ? Une file de limousines noires, des invités triés sur le volet (pas moins de deux cents) dont Caroline de Monaco, Inès de la Fressange, Bernard Arnault et ses enfants… Ils sont là… La Maison Chanel a organisé ce rassemblement à peine mort, on désobéit à Karl qui ne voulait pas de funérailles Plutôt mourir, riait-il… Quand c’est fini, c’est fini.

Et nous entrons dans la vie de ce fils de grand bourgeois de Hambourg. Tant de fois, il a dit avoir un père suédois, baron ou norvégien. Il ne voulait pas parler de ce passé prussien… Des affinités de son père industriel vaguement de mèche avec le système nazi pour vendre son lait en poudre (firme que reprendront les États-Unis)… Le gamin enfant est bizarre… Il dessine sans cesse. Il s’installe à Paris avec l’argent de papa qui lui offre des dizaines de costumes et devient free-lance dans la mode. Il y fait des rencontres, noue des amitiés, des amis qui deviendront des ennemis (Yves Saint-Laurent) donne fêtes éblouissantes où circule la cocaïne à laquelle s’ajoute le vin blanc qui augmente les effets de la drogue. On verra même des écrivains comme Pierre Combescaut (aujourd’hui décédé) faire le pitre et danser Le Lac des Cygnes, vêtu d’un tutu noir. Le noir allait si bien à Kaiser Karl, à la fois homme d’une autre époque, dandy désuet qu’il s’efforçait de garder et projeter dans l’avenir, et génial dessinateur pour vêtir les femmes du monde. Mais la personne dont il était le plus proche, c’était lui. Raphaëlle écrit : Partout, où il trouve un miroir, il s’observe avec enchantement : « Le narcissime est une bonne chose. Cela vous empêche de vous laisser aller. Ce n’est rien d’autre qu’un instinct de préservation. »

Reste que l’homme n’a pas eu tous les pouvoirs. La mort est venue le chercher. Le destin de tout vivant. La mort a décroché le cintre qu’il voulait être… Il avait aussi ce talent d’autodérision. Que restera-t-il de lui ? Son génie créatif ou ses mensonges ? Il voulait être exceptionnel. S’il le fut, il n’a pas souvent emprunté les routes droites. Les sentiers de traverse lui convenaient bien pourvu qu’il y ait une clairière où l’ombre et la lumière pouvaient s’épouser. Et nous, les gens de peu, formule empruntée au sociologue Pierre Sansot, l’oublierons très vite.

Dernier arrêt avant l’automne, par René Frégni, éditions Gallimard

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Acheter, lire un ouvrage de René Frégni est toujours un réel bonheur. Sa récente parution n’échappe pas à la règle. Voici l’écrivain relatant sa quête d’un lieu pour écrire. Au village, on le connaît. On l’interroge sur la parution à venir. Presque fait, bientôt. Or, il n’a pas encore écrit une ligne. Mais qu’est-ce qu’écrire ? Pour l’auteur, c’est savourer la nature, arpenter les collines au-dessus de Marseille où tout fleure la lavande. Le destin s’en mêle et voilà qu’il trouve un travail. Gardien d’un monastère inhabité. Les mains le démangent, la terre l’appelle sous le regard d’une petite boule de poils blancs à la queue couleur de terre. Ces deux-là s’apprivoisent. C’est le chat, dame chatte qui ose le premier pas et offre des ronrons rassurants, qui rappellent au narrateur celui du moteur quand il enfourchait son solex. Le chat s’appellera Solex. Solex saute sur mon ventre et pendant des heures nous regardons danser les flammes orange et bleues (…) Un bon feu, cette petite fourrure duveteuse qui vibre sur mon ventre, des murs d’un mètre d’épaisseur autour de nous, la nuit qui vient. Que demander de plus à l’automne ?

Et le travail se poursuit. Au gré des pages, on respire, on regarde, on s’étourdit… Jusqu’à la découverte d’une jambe humaine. Rien ne va plus. Les gendarmes prévenus accourent, mais à leur arrivée, plus de jambe.

Et le roman nous entraîne dans le registre des romans policiers. Une enquête peu ordinaire, riche de rebondissements tout à fait inattendus.

Cependant l’amitié, les livres et un libraire ne peuvent être absents des ouvrages de René Frégni. Et ce lieu dont « il hérite » un monastère avec un cimetière où gisent les moines du passé est aussi un lieu chargé d’histoires, forcément, de passions, d’histoires tendres et agitées…

Et puis, il y a la rencontre avec les gitans… où le narrateur n’ose même pas serrer la main de ces gens épris de liberté. Il ne peut tendre la main, car elle est posée sur la crosse du 38 au fond de sa poche. Ont-ils compris la trouille qui l’agite ? Un gadjo qui vient en visite dans leur camp, ce n’est pas si fréquent. Alors, ils débitent leur choix, raison de vivre et insistent : Vous savez ce que cela veut dire manouche ? Non, le narrateur ne sait pas. Il guette la réponse. Ça veut dire homme libre ! Gitan aussi ! On est pareil. Les uns viennent d’Espagne, les autres de l’Europe de l’Est. On a appris à se connaître. Ici il y a des Gitans et des Manouches. Tous chrétiens ! On mettra jamais tout notre pognon dans une maison. On trace la route !

Justement un ouvrage comme on les aime au seuil de l’été, pour vibrer, pour écouter, regarder et voyager grâce aux mots fleuris d’un auteur bourré de talents.

Ce qui nous revient, par Corinne Royer, éditions Actes Sud

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Jusqu’à l’âge : de dix ans, Louisa a grandi dans un foyer aimant entre Nicolaï, son père et sa mère Elena, soprano… Et vint ce jour, où la mère, embrassant l’enfant a dit « À dans trois jours ! »Phrase banale pour Louisa : maman partait souvent pour se produire. Sauf qu’Elena n’est jamais revenue. Longtemps après, Nicolaï révèle à sa fille les raisons de cette fuite. Car fuite il y eut. Elena venait d’apprendre qu’elle était enceinte d’un enfant trisomique qu’elle ne pouvait pas garder. Une décision qui a fait qu’elle n’a jamais osé regagner son foyer.

Et l’on retrouve Louisa préparant son doctorat et qui rencontre Marthe Gautier. Si Louisa, Nicolaï et Elena sont des personnages de fiction, Marthe Gautier, chercheuse, scientifique existe.

Corinne Royer a l’art, la manière et le talent de mêler fiction et réalité. Marthe Gautier est à ranger dans les étagères destinées aux héroïnes trop silencieuses, trop discrètes dont a profité un homme devenu célèbre à la tête d’une fondation pour la préservation de la vie et dont de belles âmes, qui sans doute le méconnaissent, veulent faire un saint. Une demande de procès en béatification a même été déposée à Rome !!! Car c’est Marthe Gautier qui a découvert le chromosome surnuméraire de la trisomie 21 et qu’on a écartée au profit de cet homme nommé Jérôme Lejeune. Pensez donc, une femme scientifique, bosseuse, ça existe ?

Corinne Royer, que j’avais déjà lue et rencontrée en radio a un immense talent. Sa plume prend les accents graves mais sublimes de la Suite pour violoncelle n° 5 de Bach, lape les larmes au goût salé qui sont comme un élixir aux vertus sédatives. Déjà les sons montent dans les gorges. Grognement d’ours. Gazouillis d’oiseaux. Des oh-oh-oh. Des ah-ah-ah. Et parfois rien. (…) Vingt et un enfants, certains tout de blanc de vêtus, prêts à entonner les chœurs du Stabat Materde Jacopone da Todi. Vingt et un chromosomes 21 supplémentaires à ceux de tout autre chorale dotée du même nombre de choristes.

Étonnante démonstration pour oser dire que ces enfants porteurs de trisomie 21 ont quelque chose en plus, et non quelque chose en moins.

L’auteure offre un roman bouleversant au-delà du possible. La quête de Louisa, l’élève docteur qui rencontre un autre visage maternel en la personne de Marthe, c’est une manière de dire je t’aime, une façon de rendre justice aux oubliés.

Ce roman eût dû se trouver à la vitrine de tous les libraires. L’auteure aurait dû être invitée dans bien des émissions littéraires, mais sans doute ses lignes, ses mots auraient dérangé la bonne société si bien organisée. Pas de désespoir cependant, faisons nôtre cette devise citée par Corinne et mise dans la bouche de Marthe Gautier : « Quand vient l’éclipse, accroche-toi à la lune »

À lire absolument. Un ouvrage à offrir, comme un baiser donné… Il est un chant de vérité sans lequel, il n’est point de vie vraie.

Celle qui attend, par Camille Zabka, éditions L’Iconoclaste

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Comment ne pas être bouleversé à la lecture du premier roman de Camille Zabka ?

C’est une histoire simple. Celle d’une déchirure qui vous écorche l’âme et le cœur. À partir de lettres et de dessins échangés entre Alexandre « mis au coin », pour ne pas avoir répondu à une convocation –et qui s’est vu retirer son permis de conduire– et son épouse Pénélope et sa petite princesse Pamina, l’auteure raconte l’histoire d’un couple, d’une famille.

Alexandre est à l’ombre, derrière les barreaux et voici un univers : la promiscuité, l’ennui, le manque des êtres chers, les abus de pouvoir du monde de la Justice, la violence du monde carcéral, celle des détenus, comme celle du monde pénitentiaire qui observe et laisse faire, facilité trop fréquente face à l’impuissance et aux manques de moyens.

Alexandre est un bon gars, lui le noir que les parents ont rejeté, il ne connaît pas son histoire, sauf celle de la famille adoptive et rien n’est brillant de ce côté-là. Mais bon, comme il dit, ce sont mes parents. Il a mené sa barque, créé son entreprise. Il est voiturier… Pénélope est d’un niveau social tout autre, père avocat en retraite, mais qui ne peut rien ou si peu pour le compagnon de sa fille. Pénélope est sage-femme, elle permet le passage à la vie, elle la préserve. Pamina, la délicieuse princesse au teint caramel et vanille, attend son papa. Elle va fêter ses trois ans en espérant que le temps du coin pour son père ne sera pas trop long.

Les lettres envoyées, accompagnées de dessin, sont bouleversantes parce que vraies. Elles montrent la difficulté de trouver le mot juste pour conserver le lien, réinventer l’amour : « Dis à Pamina que je vais être là bientôt (…) Le temps passe plus vite quand je vous écris (…) À ma sortie de prison, on va tout recommencer. Garde-moi, s’il te plaît… »

Un livre à ne pas manquer. Il m’a sauté dans les mains, m’a illuminée, alors que je flânais au Hall du Livre à Nancy, en quête de pages à découvrir. Une belle rencontre entre ces pages et moi, la gourmande des mots.

Distribution de prix…

France-Inter, ce matin, a révélé le lauréat de son quarante-cinquième prix, présidé par Riad Sattouf, l’un des papes de la BD, ou du roman graphique, comme on dit aujourd’hui, ça fait plus chic. C’est Arcadie, le onzième roman d’Emmanuelle Bayamack-Tam qui l’emporte. Un ouvrage publié chez P.O.L., une pépite littéraire, a-t-on affirmé, quand il est sorti. L’auteure ravie avait confessé : « Le corps est central dans mon écriture et je suis toujours étonnée qu’il ne le soit pas davantage dans celle des autres. » Elle ne nie pas être obsédée par la chair et le désir qui souffle où il veut et en tout corps qu’il soit longiligne ou obèse ou chez des héros sur le déclin : « J’écris depuis toujours sur le fait que le désir souffle où il veut et peut s’adresser à un corps qui ne correspond pas aux canons de beauté. » Belle déclaration, belle intention !

L’explication du titre du roman est facile. Dans l’antiquité, l’Arcadie était ce lieu béni des dieux qui représentait un âge d’or désormais perdu. Le premier chapitre s’intitule : « Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour », une référence évidente à la Bible, pour s’en éloigner tout aussitôt et raconter comment un homme se soulage dans une pastèque. La Bible revisitée, celle d’aujourd’hui, pétrie d’expériences libertaires à défaut de liberté !!!

Un autre prix. Celui-là m’a comblée. Le 7 avril passé, j’ai chroniqué sur ce blog, « Les hommes couleur de ciel » d’Anaïs Llobet aux éditions de l’Observatoire. Texte magnifique pour évoquer avec tact et pudeur l’indicible douleur vue, observée en Tchétchénie où il est interdit de parler de l’amour qui unit deux personnes du même sexe. Ces belles pages ont été couronnées du Prix Ouest France décerné à la fête du livre Étonnants Voyageurs qui vient de se tenir à Saint-Malo et c’est un jury de lecteurs âgés de quinze à vingt ans qui a élu ce livre.

Bravo à la jeunesse qui lit !

Bravo aussi à celle qui écrit !

Depuis trente et un an, existe le Prix de la Nouvelle des Lycéens (du Grand-Est aujourd’hui), créée par l’écrivain Roger Bichelberger qui nous a quittés en août dernier. Quel bonheur pour le jury composé en grande partie d’auteur(e)s de découvrir de jeunes talents démangés par la plume et qui caressent le papier avec passion ! Colette Bobenrieth, du lycée Georges de La Tour de Metz, s’était classée seconde l’an passé. Elle est lauréate cette année avec une nouvelle magnifique : Ce qui ne saurait disparaître. Elle y évoque l’occupation allemande qui a tout pris aux Mosellans et aux Alsaciens pendant ces longues années d’occupation, conséquence de la guerre de 1870 perdue pour la France… « Ils nous ont pris tous nos mots. Depuis les huit mois qu’ils sont là, nous sommes privés de parole, de tout avis. »

Quai de la Perle, par Dominique Marny, éditions Presses de la Cité

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Dominique Marny est la petite-nièce de Jean Cocteau et préside le comité du même nom. Elle lui a consacré plusieurs ouvrages dans quelques beaux livres. C’est aussi une femme passionnée par l’art et qui a été commissaire de plusieurs expositions, dont l’une consacrée à l’amour, mais c’est aussi une romancière qui décrit les fastes et l’envers de quelques décors lointains (L’Inde ou l’Égypte qui font rêver parfois les midinettes). À cela, s’ajoute son goût pour le mystère autant que celui des Années Folles en France, à Paris et en Europe.

Avec Quai de la Perle, son récent roman, elle nous emporte à Dinard en 1925.

Dinard a le vent en poupe et jouit d’une réputation où tout est plaisir et jeux. Alice, son héroïne, en quête de beauté et de réussite, se lance dans la création de papiers peints. Elle veut innover et sait qu’elle peut réussir. Elle le pressent, fait des rencontres qui comptent, ne néglige pas l’amour, surtout s’il peut lui être utile. C’est une femme libre, qui vit l’instant présent avec une lucidité désarmante pour l’amant, notamment Maximilian, très amoureux (après d’autres), chargé de famille et d’un domaine. « J’aurais voulu veiller sur toi », confie-t-il. « Mais tu ne le peux pas et nous le savons », l’interrompit-elle.

Que dire de la villa Margarita, son refuge ? Car la vie réserve bien des surprises et la crise de 1929 se profile, annonciatrice d’autres tragédies où il faudra agir, s’engager, sans se dérober. Sus aux nazis ! Entre Dinard et Paris où l’on vit la fin des Années Folles, Trénet enthousiasme le public à l’ABC, se profilent les côtes lointaines de l’Amérique où habite la mère de l’héroïne ou plus près, celles de la Grande Bretagne… Que choisir ? C’est une vie qui défile, une page d’histoire vue et contemplée au sein de la bonne société qui voit un monde basculer…

Restent les souvenirs, les fastes de Dinard qui fut la perle de la côte Émeraude.

 

Cécile et les Beaujour, par Éric Le Nabour, éditions Calmann-Lévy

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Éric Le Nabour entraîne lectrices et lecteurs au début du vingtième siècle, non loin de Nantes. Et voici une peinture d’une famille bourgeoise installée au domaine viticole de Malavielle sur lequel règne en maîtresse femme Noémie Beaujour. Près d’elle, sa fille Mathilde, son jouet, mère de deux jeunes filles, Juliette qui voit sa vie au couvent et sa cadette Cécile qui s’interroge sur le grand-père disparu et le père mort dans l’incendie du Bazar de la Charité. Or, Cécile se heurte au silence lorsqu’elle pose des questions. Elle pressent tant de vérités étouffées par des secrets… Le mensonge n’est pas loin. L’ombre se déploie sur Malavielle. Une telle fille mérite la pension qui la dressera. Mais c’est oublier que la jeune fille a des ressources, un esprit de rébellion qui va l’aider à fuguer jusqu’à Paris. Lieu d’apprentissages et de rencontres. Elle risque gros à fréquenter les petites gens, mais son innocence, sa bonté, la protègent. Elle découvre au contraire l’accueil et la générosité. Une bonne fée va veiller sur elle et elle pourra user des crayons et dessiner. Ah, les bienfaits de l’art !

La vérité de ses origines est un chemin semé de pièges qu’il faut surmonter sans céder au découragement. Elle espèrera une montée de remords salvateurs chez l’aïeule… Hélas, mille fois hélas. Certains êtres se complaisent dans le malheur et d’autres ne font que résister au bonheur… 

L’auteur mène parfaitement son histoire. On ne lâche pas cet ouvrage truffé de références liées à une époque où l’archéologie égyptienne était en pleine essor. L’enquête que mène Cécile, soutenue par Gabriel va dans le même sens. On vit dans ce Paris du début du vingtième siècle entre la rue Mouffetard et les belles demeures de la rue du Bac. Éric Le Nabour sait user de son talent de conteur, de raconteur d’histoire enracinée dans des époques qu’il maîtrise comme il a su le prouver très tôt puisqu’il a publié avant ses vingt ans des biographies et ouvrages historiques chez Perrin.

Mes Maillots jaunes, par Éric Fottorino, éditions Stock

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Quand on est journaliste, écrivain, amateur de la petite reine et qu’on a déjà beaucoup écrit sur le sujet vélo, Tour de France, on ne peut pas passer à côté de l’histoire du Maillot Jaune qui fête ses cent ans cette année. Eugène Christophe fut le premier à l’avoir revêtu dans les Alpes en 1919.

Après avoir écrit Je pars demain, La France vue du Tour, Petit éloge de la bicyclette, Petit éloge du Tour de France, voici donc Mes Maillots jaunessous la plume de ce passionné de cyclisme.

L’auteur aurait pu se contenter d’un historique déjà intéressant sur les différents grands ou géants du Tour qui ont porté ce maillot, mais ce serait mal connaître l’écrivain qui en même temps se livre, plonge en enfance, dans la sienne, dans la nôtre. Il revoit sa grand-mère passer la since (serpillière en saintongeais) dans le couloir de la maison familiale et lui à quatre pattes aligner les petits coureurs juchés sur leur vélo… en fer, s’il vous plaît, il faut du rituel, le plastique ça fait toc. Le cliquetis métallique sur le carrelage, voilà la classe. Et défilent ces mois de juillet d’une France insouciante prenant plaisir à vivre les étés soit le long des routes à regarder passer le Tour, précédé de la caravane publicitaire, soit devant la télévision. Et surgissent les grands champions, les moins grands aussi, les généreux et les malchanceux, ceux qui pleurent après une chute sans appel… Le maillot jaune maculé de sang… c’est ce qui était arrivé à Ocana à Mont-de-Marsan ou la mort de Simpson au Ventoux en plein tour. On revit des espoirs envolés. Personne n’a oublié Laurent Fignon, le cycliste intello parce qu’il portait des lunettes. Sous la plume de l’auteur resurgissent quelques grandes histoires d’hommes heureux, entrés dans l’histoire parce qu’ils ont porté le célèbre maillot, même un seul jour. Et puis, il y a les grands duels Anquetil contre Merckx… Les princes de la petite reine, même éternels seconds comme le populaire Poulidor, Poupou pour les intimes, quelques teigneux… Des sympas comme Thévenet ou Hinault, le blaireau. Les tricheurs, comme Armstrong qu’on déshabilla de son or. Fini le roi soleil !

Des pages qui, certes, célèbrent l’évènement, mais montrent l’importance du Tour pour unir, faire battre les cœurs, découvrir la France. Ce qui n’empêche pas Éric Fottorino de se livrer à quelques analyses comme en évoquant Le voleur de bicyclette… de Vittorio de Sica, un film qui réhabilita l’Italie comme le fit Coppi… D’autres films surgissent sous la plume d’Éric Fottorino…

La bicyclette revient à la mode, écologie et bonne santé obligent et on se régale de lire ces pages même si, l’enchantement pouvait avoir disparu, parce que les drogues ont surgi « à l’insu de leur plein gré… » Allez, on oublie tout, on enfourche le vélo et on se promène de page en page… On réinvente le Tour, pour le plaisir… Chiche !

À noter, Éric Fottorino, également créateur de la revue Zadig, sera à Saint-Dié-des-Vosges à La Tour de la Liberté à 10.30 et à 14.00 avec la librairie Le Neuf samedi 08 juin dès 10.30 (libleneuf@gmail.com)

Retour à Birkenau, par Ginette Kolinka, avec Marion Ruggieri, éditions Grasset

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« Ce n’est pas possible d’avoir survécu… d’avoir survécu à ça » À 94 ans, Ginette Kolinka raconte la déportation parce qu’elle était juive. Elle ne cesse de témoigner dans les classes. Mieux, elle accompagne des jeunes, des scolaires à Birkenau, un lieu hors du temps où il est quasiment indécent de trouver beau un printemps, de voir une jeune fille qui fait son jogging non loin de la voie ferrée. Elle court sur l’herbe grasse que tant de morts ont jonché et l’envie vient à Ginette de lui crier : « Es-tu folle ? » tant il est vrai que, malgré les années, elle ne peut oublier.

Ginette a dix-neuf ans en 1944 quand la Gestapo l’arrête avec son père, son petit frère et son neveu dans le sud de la France. Un long périple par Les Baumettes à Marseille, puis Drancy avant d’arriver à Birkenau où elle a cru qu’on les envoyait travailler. Elle raconte l’inimaginable et n’oublie pas que c’est elle qui a dit à son petit frère et à son père âgé de soixante et un an, si maigre, si épuisé, de monter dans le camion qui les emporterait jusqu’au baraquement où ils seraient affectés. Les plus vaillants, comme elle, marcheraient le kilomètre restant à faire. Le camion, c’était pour les fatigués, c’est toujours ça qu’ils n’auront pas à faire, a-t-elle songé. « Ma naïveté m’a peut-être sauvée et les a condamnés… ».

Dans le camp, on apprend vite… schnell, Schlage, aufstehen. Les êtres rasés, nus, exposés ne sont plus rien… Moins que des outils, dont il faut prendre soin, frottés, rendus brillants comme neufs chaque soir. La violence, les jalousies, les maladies, la mort des plus faibles rythment les jours. En ces lieux, elle rencontre deux femmes admirables qui ne l’oublieront pas : Simone Jacob (Simone Veil) et Marceline Rosenberg (Marceline Loridan-Ivens).

Longtemps, Ginette s’est tue, ne voulant ennuyer personne avec ce vécu de l’horreur. Il a fallu La liste de Schindler, le film de Steven Spielberg pour que cèdent les verrous et qu’elle puisse enfin témoigner, non pour elle, pour se guérir, mais pour que les générations à venir sachent et ne reproduisent pas de telles tragédies. En ces lieux, elle répète aux jeunes : « Surtout, fermez les yeux… ne regardez pas !… Sous chacun de vos pas, il y a un mort. » 

Un ouvrage à lire absolument, à faire lire, comme une urgence.