Les reins et les coeurs, récit, par Nathalie Rheims, éditions Léo Scheer

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Avec finesse et délicatesse, l’auteure relate sa maladie. Un héritage familial qui a déjà durement frappé les femmes de la branche maternelle, une insuffisance rénale. Le gêne tueur s’en est pris à sa mère, à sa grand-mère, à une tante… Longtemps, elle a cru que nier cet héritage la préserverait. Non pas elle. Jamais ! Pas d’examens, aucune analyse. Loin d’elle le monde médical et les laboratoires.

Un jour, en quittant la Corse après les vacances, elle ne parvient plus à prendre la passerelle, le coeur s’essouffle… Elle revoit sa mère… Or, elle vient d’écrire Une vie sans moi. Un roman prémonitoire, songe-t-elle, où elle imagine que sur une table d’opération, tout disparaît. Ce qu’elle a fait, produit, vécu, ne sera plus, ou alors sans elle.

Avec tact et pudeur, elle se raconte, les examens, la réanimation. Sa peur de la dialyse lui rappelant les tourments vécus par sa mère. Elle remonte dans le passé, évoque sa soeur Bettina dont elle est proche… Elle se tourne vers Léo. Trente ans les unissent. Lui, le rescapé des camps. Et il y a la belle rencontre avec Flavien, son ange vu dans quelques images d’un spectacle. Il va devenir son âme jumelle et offrir de la sauver en offrant un rein. C’est magnifique, mais la culpabilité surgit. A-t-elle le droit de le mettre en danger pour qu’elle puisse être sauvée ?

Nathalie fait bien le tour du problème, s’en remet aussi aux forces invisibles, à Dieu qui sonde les reins et les coeurs. Je m’abandonne un instant, au destin, je m’adresse à Dieu, je sais que lui seul m’apportera une réponse juste.

C’est un 25 avril qu’elle est transplantée, jour de son anniversaire, jour de (re)naissance.

Un beau récit à s’offrir, à offrir. Il a les couleurs de la vie et de l’espoir.

Nathalie Rheims sera au Livre sur la Place à Nancy le 15 septembre 2019

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Où bat le coeur du monde, par Philippe Hayat

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Momo des halles, publié chez Allary fut un immense succès traduit dans plusieurs pays… Voici le deuxième roman de Philippe Hayat…

Un roman qui nous transporte à Tunis, lieu de l’enfance de Darius Zaken devenu mutique après avoir vu son père tant aimé, mourir au cours d’une émeute quand il était enfant.

C’est l’époque où, bien avant la guerre de 39/45, la Tunisie est française. À Tunis est le quartier juif tout proche du quartier arabe et à quelques distances du quartier français. Darius a un papa juif et une maman italienne, Stella, belle comme une déesse.

Le père ouvre une librairie… Les livres, c’est la clé du savoir qui seul peut ouvrir toutes les portes. Il a des rêves pour les siens… Vivre au cœur du quartier français, permettre à son fils de fréquenter la bonne société, de se hisser, de parvenir au sommet…

Ils vont à la synagogue, connaissent les textes, s’en remettent au Très-Haut.

La réalité sera autre.

Si Darius a perdu la voix et marche difficilement, il va faire des rencontres et progresser.

Il y aura Lou, la belle Lou qui aime l’enfant tel le petit frère qu’elle n’a pas eu. Il y aura monsieur Leroy un enseignant qui sait son histoire et le comprend. Il se confie à Darius : À votre âge, les cours ne m’intéressaient pas. Je préférais la bibliothèque où je pouvais rencontre des filles. Devant elles je faisais le joli cœur. (…) Pour leur plaire, j’apprenais des poèmes. J’ai commencé à ouvrir des livres et ce fut une révélation. Je suis tombé amoureux de la littérature. Comme vous du jazz

Car le très jeune adolescent est tombé en extase en entendant cette musique venue d’ailleurs, pétrie de larmes et d’espoir. Cette musique sera sa voie. Mais aussi la voix de Darius avec un instrument extraordinaire, la clarinette. L’important étant bien cette passion à cultiver : Grâce à elle, vous verrez, tout devient plus léger à porter, a prédit monsieur Leroy.

Ce sera le cas tout au long de la vie de Darius que l’on va voir intégrer un orchestre de jazz, rencontrer les plus grands, se produire dans les clubs et les salles les plus prestigieuses.

On vit avec lui la Libération, l’Amérique ségrégationniste…

Le swing, le jazz, joué, chanté incarnés par Miles Davis, Duke Ellington, Billie Holiday, Georges Gershwin nous accompagnent, nous enchantent et sont le rempart à bien des chagrins.

On aime aussi Dinah, la fidèle jusqu’à la nuit qui viendra…

L’émotion est là, palpable au fil des pages… Les larmes risquent de perler, la gorge de se nouer, mais que c’est bon ! Que c’est beau !

Un très grand roman d’initiation. Un tourbillon. Laissez-vous emporter !

L’auteur sera au Livre sur la Place à Nancy les 13,14,15 septembre 2019.

Un peu de nuit en plein jour, par Erik L’Homme, éditions Calmann Lévy

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Et j’ai lu Erik L’Homme, cette nuit en plein jour. Cela aurait pu être un peu de jour au cœur de la nuit.

Non, l’auteur, dans ce roman est un visionnaire… Nous voici frémissants jusqu’à la froidure.

Paris est enveloppé, prisonnier de voiles de nuit, livré aux plus vils instincts. La ville est repliée sur elle-même et semble s’être organisée en clans. Pourquoi ? Question de survie, face à une violence sans nom, face à la folie destructrice et primaire.

Le héros, c’est Féral. Un nom diablement choisi par l’auteur (un féral étant un animal anciennement domestiqué et revenu à l’état sauvage). Féral se souvient des temps anciens, du bistrot où son père l’emmenait, c’était comme d’une trouée de lumière. Mais son présent c’est « la cogne ». Il est un champion de la discipline. On se bat à mains nues pour expier, pour sortir le mal. Au cours d’une cogne, il rencontre Livie, l’opposé de ce qu’il est. Livie fragile, tissée de souffle, mais intelligente en quête de liberté. L’amour est immédiat, puissant et charnel. Attention aux écueils…

Et si l’amour pouvait le meilleur ? Et si l’art redessinait la beauté ?

Ces combats sont décrits, salles obscures (des caves) sang et sueur mêlés, on les respire jusqu’à la nausée. Et la douleur qu’il faut savoir évaluer, coups bien dosés pour sublimer les chairs et les os qui supplient de cesser quand la souffrance devient intolérable. L’as de la cogne poursuit avec le respect qu’il doit à l’adversaire. Un match se joue sur le ring d’une vie qui n’a plus de vie que le nom. Des batailles soigneusement orchestrées, décrites tels des tableaux… qui nous conduisent à Clarisse, une artiste très étrange qui hésite entre le pinceau qu’elle tient et ses pensées pour Sybille, la musicienne. Ne vaudrait-il pas mieux aller valser sur les bords de Seine, songe-t-elle, quand la beauté ne vient pas jusqu’à elle ?

De même un livre « Les songes du chamane » que lit Livie et qu’elle offre à Féral comme un prolongement de leur rencontre, une sorte de trait d’union capable d’esquisser encore quelques rêves. Livie aime ce qui est écrit : une rivière embrumée sur laquelle se trouve un pont où les amants se retrouvent.

Que sait Clarisse quand elle regarde Sybille « la pianiste aux doigts si fins » N’est-ce pas Debussy qui disait que Bach était un dieu bienveillant, un dieu qu’il fallait prier pour se préserver de la médiocrité ?

Clarisse voit ce que le monde est devenu. Nous avons ravagé notre propre monde tout en rêvant de nous affranchir de notre nature. Nous avons travaillé à notre perte, cherchant dans les noirceurs de la technique les moyens de rendre l’humanité obsolète. Pressent-elle la danse ultime, la communion vers les étoiles ?

Un livre superbe à l’écriture qui cogne, écorche. La question reste posée : Est-ce que l’art, l’amour pourront sauver ce monde, transpercer la nuit qui est tombée ?

L’auteur sera au Livre sur la Place à Nancy les 13,14,15 septembre 2019

Données personnelles, par Nathalie Côte, éditions Flammarion

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Que les choses soient claires dans ce roman très contemporain, mais de facture classique, il faut être informé des choses mystérieuses d’Internet pour suivre Victor, informaticien le jour, donc vous et moi, et hackeur le reste du temps (sans doute pas vous et surtout pas moi).

Le hackeur, c’est celui (ou celle) qui s’introduit dans les systèmes Internet de tout un chacun, (vous ou moi)… en échange d’argent, de rançon etc… L’argent a toujours été le motif des plus viles actions.

Ce qui pouvait être un jeu devient un exercice de haute voltige pour Victor, quand il est contacté par une organisation secrète. Le voilà missionné pour franchir les barrières de sécurité d’un centre situé dans les pays nordiques.

Fort heureusement, on ne plonge pas dans le chaos. Il faut un grain de sable pour gripper les rouages de la machine infernale. L’humain est là… Ouf !

Ces pages bien menées sont le moyen de faire s’interroger les lectrices et lecteurs si peu armés face à cette mutation dans laquelle Internet nous a plongés ou aspirés.

Nous sommes totalement démunis. Et si, pour affronter l’hiver, il existe des vêtements nous préservant de la bise et du grand froid, face à ces monstres de froideur, d’ondes, de moteurs de recherches qui nous dévorent pour peu qu’on soit plus ou moins rivés à nos écrans, rien n’existe. Nos vies intéressent jusqu’à l’intime. Et sots que nous sommes, nous pensions seulement embrasser le monde. Et ce géant nous embrase jusqu’à nous glacer les os. On se heurte au néant qui se pare, revêt ses voiles et ses armures pour nous terrasser.

La plume de Nathalie Côte veut-elle mettre en garde, glisser ici et là des réponses à nos questions ? La musicologue qu’elle est, compositrice de musiques électroacoustiques a été webmaster, elle nous attache pour jouer sa musique et nous flanquer avec bienveillance sur la portée musicale qu’elle trace au fil des pages de ce roman.

On finit par aimer Victor pris à son propre piège et cela est finalement réconfortant.

 

Les âmes silencieuses, par Mélanie Guyard, éditions du Seuil

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La raison qui m’a fait acheter ce livre alors que je flânais dans les allées de la librairie est sans doute le mot silence enfermé dans le titre et la quatrième de couverture révélant que l’histoire contenait un secret de famille. Les secrets de famille, je connais, j’aime… Gratter les poussières du temps pour les exhumer, non seulement me plaît, mais je pense, aide à mieux vivre.

Je plonge donc dans cette histoire se déroulant à la fois en 2012 et à la fin de la guerre de 39/45. Loïc raconte son présent. Plongé dans une « divorcice aiguë » comme il dit –qu’il soigne chez son psy– et qui, pour rendre service à sa mère, se retrouve dans le Berry pour vider la maison de sa grand-mère décédée il y a peu. La maison devrait être mise en vente.

Et surgissent les années 1943, 1944 dans ce village avec le coup de folie de quelques jeunes jouant à résister sans en mesurer les conséquences. Gros plan sur Héloïse Portevin et son frère Jean qui ont vu arriver les camions de jeunes recrues allemandes installées non loin… Jean est fragile et Héloïse entend le protéger, mais de quoi ?

Dans le grenier Loïc, qui s’est fait agresser dès son arrivée comme étant le descendant de la tondue et de la bâtarde –sa mère n’a jamais révélé l’histoire familiale– trouve mille choses dont un paquet de lettres adressées à la grand-mère et signées J.

Qu’on ne s’imagine pas que l’auteur installée dans la BD et la littérature jeunesse et qui s’essaye ici à la littérature pour adultes, a dévoilé l’histoire dès les premières pages ! C’est infiniment plus complexe, voire inattendu.

Le récit est bien rythmé, la vie à la campagne bien montrée. Les langues prennent un malin plaisir à tourner. Et la rencontre de Loïc avec Mathilde, une jeune flic au grand cœur pourrait tout changer, tout au moins l’aider à comprendre. Sans oublier Salam, une chienne qui s’invite joyeusement.

Une bonne lecture !

Dans la chambre, par Leïla Sebbar, préface de Michelle Perrot, aquarelle Sébastien Pignon, éditions Bleu autour

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n-LEILA-SEBBAR-628x314.jpgL’Algérie est chère au cœur de Leïla Sebbar. C’est son pays d’origine et, de livre en livre, de recueil de nouvelles en recueil de nouvelles ou d’ouvrages qu’elle a dirigés, c’est toujours ce pays qui revient et sous sa plume, la vie des femmes qui y vivent. Elle conte mieux que personne leurs silences ou leurs chuchotements, leurs espoirs et leurs chagrins. Les histoires se déroulent au dix-neuvième, vingtième et vingt et unième siècle. A la fois semblables dans les battements de cœur ou les peines ou différentes, selon le lieu et le milieu social.

Si la modernité et l’histoire ont parfois conduit ces femmes venues des terres de soleil en des lieux plus gris (les villes françaises) qui ont à voir avec l’Algérie, qui fut terre conquise avant de devenir française puis d’être indépendante, ces femmes nous touchent, elles ont un point commun, celui de vivre ou de se trouver dans la chambre. Un lieu clos, comme dans les maisons closes, un lieu clos comme dans la chambre du harem et toujours au service de l’homme qu’il faut combler. Parfois la chambre est une cellule, celle du photographe, mais quelle qu’elle soit, elle est une prison. Comme si ces femmes n’étaient nées que pour plaire.

Quand surgit une rebelle, c’est au risque de sa vie. Quelques-unes bravent les interdits. L’amour vrai donne le goût du risque. Gabrielle attend Victor… Victor aussi, mais pas dans le même lieu.

Pour ces portraits serrés, ramassés, la plume de Leïla Sebbar trace, dissèque. On dirait un scalpel lâché sur la feuille. Pas un mot de trop ! Telle une chirurgienne, elle va au cœur de la plaie, dire et décrire la blessure pour mieux suturer, réparer, peut-être ?

La préface de Michelle Perrot est une pure merveille. Elle adhère aux descriptions offertes, c’est l’histoire des femmes qui est montrée avec cet espoir, fou, insensé. A celles qui ont subi, ont succédé celles qui ont résisté, se sont dressées, ont fui. Une vieille femme, qui sans doute n’avait pas contré les anciens à son époque, dira à l’un des poursuivants en quête d’une fille échappée : « Elle a pris le bateau. Elle est libre, laisse-la vivre. »

Leïla peut continuer d’écrire à la frontière… Elle nous montre l’autre rive. Un jour tout sera possible.

 

L’exil est vaste mais c’est l’été, (Le roman de Dora Maar et Picasso) par Alain Vircondelet, éditions Fayard

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Voici une décennie d’amour ou de désamour entre Dora Maar et Picasso. C’est le roman de deux génies qui vont se dévorer pour exister.

De Picasso beaucoup a déjà été dit ou écrit. Le peintre, dessinateur qui a su par son génie être connu et reconnu de son vivant. Mais à quel prix ?  Un homme de caractère, un fort tempérament, sûr de lui et qui sut utiliser ses proches et moins proches. Picasso était un prédateur… Un besoin de soumettre l’autre, de s’en servir, comme si sa vie était un combat. Il était le taureau dans l’arène de la vie et des arts.

Et Dora Maar, qui fut-elle ? Née d’un père architecte d’origine croate et d’une mère française, elle passe les premières années de sa vie à Buenos-Aires. Elle adore son père qui la conduit dans des lieux où les petites filles ne devraient pas être. Des clubs de danse, où elle voit danser des hommes se livrer au tango. Des corridas aussi. Très tôt, elle respira le goût du sang des arènes. Ses parents se séparent et elle arrive en France quand elle a treize ans. C’est une enfant à part, éveillée à l’art. La photo l’attire et on ne la verra qu’avec un appareil photo. Elle rencontre quelques maîtres qui l’initient. Elle comprend vite et sait capter la lumière et l’âme des êtres photographiés. Elle fréquente quelques groupes dont les surréalistes André Breton, Paul Éluard, Man Ray, Georges Bataille, l’horrible homme, sado et maso, obsédé par la pornographie. Elle observe sans entrer dans le jeu sombre. C’est autre chose qui l’intéresse.

Éluard et la bande copains vont tout faire pour lui faire rencontrer Picasso, en couple avec Marie-Thérèse, la petite Maya vient de naître. Qu’importe, le maître multiplie les aventures ! Les femmes passent d’un lit à l’autre. Il veut une femme au tempérament viril. Dévoreuse comme lui s’empare de ses proies. Ce sera Dora…S’il ne l’aime pas, comme il le confiera à Malraux, elle le fascine. Ils se rencontrent au moment où l’artiste se cherche, s’est lancé dans la poésie. Peindra-t-il encore ? Elle devient sa muse et sa chose. Elle sera son inspiratrice. Guernica ce sera avec elle.

Alain Vircondelet est un excellent biographe. Personne n’a oublié son art pour nous offrir des vies de Saint Exupéry et Consuelo, d’Albert Camus et Maria Casarès, Marguerite Duras. Dans cet ouvrage, il scrute l’époque, de la guerre d’Espagne à celle de 39/45 dans laquelle un couple de légende, au milieu de gens bien nés qui s’ennuient, se livrent à toutes sortes d’expériences. Historien de l’art, il prouve son talent sans oublier cette plongée dans la personnalité de cette femme belle comme une princesse étrusque. Forte et fragile. Il offre une véritable psychanalyse de Dora Maar, décortique ses faits et gestes, ses silences comme ses colères. Une vie qui s’achèvera dans l’oubli pour elle. C’est ce qu’elle a demandé pour mieux se tourner vers la mystique, vers ce ciel à qui elle offre tout jusqu’à la folie. Elle ne peut aimer qu’en souffrant.

Ne ratez pas cet ouvrage !

Une amie de la famille, par Jean-Marie Laclavetine, éditions Gallimard

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Elle avait vingt ans. C’était le premier novembre de l’année 1968, toute la famille s’était réunie à Biarritz et les plus jeunes décidèrent d’aller se promener au bord de l’océan, très exactement à La Chambre d’Amour. Il y avait Annie et Gilles son amoureux, Dominique, le frère d’Annie et Jean-Marie, le petit frère de quinze ans, le narrateur de ce récit.

Une vague puissante est arrivée, trop vite, sûre d’elle, qui les a arrachés aux rochers. Dominique et Jean-Marie s’en sont sortis, mais Annie et Gilles ont lutté contre l’eau furieuse qui est repartie les laissant exténués. Annie n’a pas survécu, il était 15 h 45…

Pourquoi a-t-il fallu attendre cinquante ans pour que l’auteur ose se souvenir, remette de l’ordre dans les événements ? Il a eu le sentiment de naître ce jour-là… Est-ce parce qu’un jour des amis sont venus dans la famille –Annie trônait dans un cadre– et qu’ils ont demandé à son frère : qui est cette jeune femme ? Oh, une amie de la famille, a-t-il répondu presque honteux. Pourquoi Annie était-elle tombée dans cet effacement ? Les parents décédés ont-ils en quelque sorte libéré le narrateur ? Il lui a semblé qu’il devait chercher, comprendre, partir à la recherche de cette grande sœur.

Et il écrit, raconte, pense se souvenir, se trompe, mais ne corrigera pas ses erreurs, il nous les offre et rectifie ensuite. La mémoire est ainsi, elle comble les oublis. Du moins, le croit-on… On met des mots sur les maux, mais on ne répare rien. « La mission de la littérature est-elle seulement de dominer la douleur, de l’exprimer, de la soigner, de l’apaiser ? Certainement pas. J’écris ces lignes alors que la douleur n’est plus là. Annie est désormais une ombre familière, elle a cessé de me hanter. » Mais existe le risque de voir l’ombre se dissiper à jamais.

Et l’auteur de tenter de renouer avec les témoins de l’époque. Qu’est devenu Gilles dont il croit qu’il s’est marié, est revenu voir ses parents avant de s’effacer ? Il y aura les retrouvailles avec Lydie, une amie d’Annie qui dessinera le portrait d’Annie. Lydie, l’artiste qui rejoindra Jérôme Savary.

L’auteur parvient à dénicher des cartons dans lesquels il pioche des bribes de correspondance, des photos. Par la même occasion, il raconte la belle histoire d’amour de ses parents. Et voici que sous sa plume, Annie, grâce aux témoignages recueillis, se dessine plus précise, plus incarnée, en quête d’une vérité prisonnière de trop de tourments. Elle aimait l’amour mais avait le don de ne s’attacher qu’à des hommes qui d’une certaine façon se moquaient d’elle. Gilles a eu la patience et la constance pour la conduire sur les chemins de la vie mais l’élan sera emporté par la vague.

Des pages bouleversantes sous la plume de l’auteur qui nous offre des photos de cette jeune femme rebelle qui se cherchait. Une femme d’aujourd’hui !

Bravo !

M, LA MAUDITE, la lettre qui permet de tout dire, par Jean-François Kahn, éditions Tallandier

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Un livre comme on les M

Une contre-encyclopédie dont rêvait l’auteur depuis longtemps. Avec lui, on va des grands noms commençant par M, aux grands événements, en passant par quelques mots du quotidien avec une brève définition souvent drôle et mordante où l’on perçoit l’œil vif, l’analyse, l’humour décapant, mais aussi le penseur qui s’amuse qu’est Jean-François Kahn. Un livre dans lequel on pioche, les mots, les décortique de l’apéro au dessert, entre amis, dans le train ou dans l’avion. Un livre jouissif. On rit et peut-être suscitera-t-on la curiosité d’un ou d’une inconnue à son propos, tant c’est bien pensé, bien vu.

L’auteur a d’abord été professeur et journaliste, patron de presse. Il s’est voulu indépendant, l’est resté en créant L’Événement du Jeudi, puis Marianne, fondé avec Maurice Szafran et a su passer la main le moment venu. Qu’on ne s’y trompe pas : ce touche-à-tout de l’actualité, de l’histoire est un érudit ! Il a même animé des émissions de variété à France Inter, « Tambours et trompettes » et à la télévision « Chantez-le moi » qu’il voulait de qualité et riche de diversité.

Comment lui est venue l’idée de cet ouvrage ? D’emblée, il fait référence à Georges Pérec qui avait osé écrire un livre en faisant « disparaître » une lettre… le e…

Jean-François Kahn propose l’expérience inverse : affronter un tout à partir d’une seule lettre. De son ouvrage, il dit qu’il est le « reflet de ce kaléidoscope qu’est la vie, car celle-ci n’est pas équivoque. Elle intègre le complexe, le sérieux, le savant, le descriptif et le synthétique (…) Autrement dit, le grave et le drolatique, le pointu et l’arrondi et le dérisoire. »

Plongeons dans ces pages sans les déflorer. Point trop n’en faut et si « Miro, est le peintre espagnol grâce auquel les enfants reprennent confiance en eux », le « Miroir est une surface polie qui réfléchit sans penser, et qui renvoie sans licencier. Fenêtre à travers laquelle les Trump, Berlusconi et Sarkozy regardaient le pays qu’ils présidaient. Emmanuel Macron a plutôt tendance à confondre ce qu’il voit par la fenêtre avec un miroir ».Mais de quel Macron parlons-nous ? Du décorateur du début du Vème siècle avant J.C. spécialisé « dans les vases grecs : style libre, assoupli et, c’est à n’y pas croire… tendant vers le rouge » ?

On se gardera de la « Multitude Foule d’en bas qu’on regarde de haut ».Et si Munch ne fut pas qu’un cri, on fera très attention de ne point aller dans le Mur… Les murs sont là présents et bien différents dans nos vies. Un mur c’est souvent un « obstacle difficile à franchir. Exemple : le mur de l’argent ».

Je cesse ici mon bavardage. Jean-François Kahn viendra au Livre sur la Place, en septembre prochain et au cours du repas du vendredi 13 septembre organisé par le Rotary Majorelle au bénéfice du CRIL 54 qui lutte, comme chacun sait, contre l’illettrisme, j’aurai le plaisir d’interviewer l’auteur de M… la maudite. Ce repas ne manquera pas de mets (mot absent de l’ouvrage) piquants assaisonnés comme il faut, sur un air de Mozart qu’il aime tant.

 

Les Victorieuses, par Laetitia Colombani, éditions Grasset

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Après l’immense succès de son premier roman La Tresse, (un million d’exemplaires et trente-cinq traductions) il restait à Laetitia Colombani de revenir à la vitrine des libraires. Qu’allait-elle nous offrir ?

Voici Les Victorieuses, plusieurs portraits de femmes sur une longue période puisque nous découvrons Blanche Peyron qui a voué sa vie à l’Armée du Salut et créé avec son mari, un refuge pour toutes les exclues au siècle passé. Ce Palais de la Femme existe toujours dans la capitale. Mais l’histoire est aussi celle d’aujourd’hui puisque Solène, brillante avocate, issue de la meilleure société qui soit, bénéficiant d’un appartement de bon standing, va plonger… Un de ses clients s’est suicidé devant elle, au palais de Justice. Le burn out la saisit et pour s’en sortir, on lui conseille de faire du bénévolat… C’est ainsi que, poussée par Léonard, elle devient écrivain public, justement au Palais de la Femme. Le changement de milieu, la rencontre avec Sumeya, Cvetana, Salma ou encore La Renée ont de quoi la déstabiliser. Pourtant elle tient bon. Mais que dire de Cynthia qui, malheureuse jusqu’au bout des ongles, crie, s’énerve « comme un animal blessé, une louve à laquelle on a arraché son petit (…) Elle mord tous ceux qui tentent de l’aider. »Salma résume parfaitement la situation. « Le besoin d’une autre vie (…) Ce qui manque dans l’enfance vous manque pour l’éternité. C’est ainsi : qui n’a pas assez mangé à la table de son père ne sera jamais rassasié. »

Solène poursuit. Elle est « cet écrivain du public ». Elle, la pauvre petite fille riche est venue soigner sa dépression auprès de plus malheureuses qu’elle qui savent l’entourer, offrir le thé, un sourire, l’embarquer au cours de zumba et lui prêter des vêtements trop amples qu’elle finit par aimer car ils sont la manifestation de l’amitié. Cette vie, elle ne la connaissait pas et soudain c’est comme un éveil, une petite résurrection. Elle est le colibri de la fable de Pierre Rabhi. Il y a le feu, mais le colibri n’a que son bec pour prendre goutte d’eau après goutte d’eau… Dérisoire action, admet-il, mais il aura fait sa part.

A Solène de faire la sienne.

Et à nous de lire ces femmes victorieuses car animées par l’amour de l’autre.