Là où je nous entraîne, par Isabelle Desesquelles, éditions Jean-Claude Lattès

Je viens de finir de lire le roman d’Isabelle Desesquelles et reste encore sous le choc de cette histoire à lire comme dans un miroir et qui interpelle. Les personnages que les romanciers créent sont souvent plus vrais que nature. Nés de l’imaginaire ? Chez l’auteure, ils l’appellent… Comme si le temps était venu de dire… 
Une petite fille lit un roman dans lequel une autre petite fille voit sa mère être emportée à l’hôpital. L’héroïne du roman a le même âge que la lectrice qui s’identifie à elle. D’un seul coup, la lectrice devient le personnage de papier, si vrai, si ressemblant. Enfin, elle vit une aventure grandiose puisqu’elle est dans le livre. Mais il arrive que la réalité dépasse la fiction, puisque la lectrice perd sa maman, dans le roman lu, la maman guérit… Il y a un peu, beaucoup de l’histoire d’Isabelle Desesquelles. Ce qui lui est arrivé, il lui faut l’écrire. Son roman le lui réclame « je le savais avant de commencer. La fiction ne suffit plus »

Dans ces pages, l’auteure invente une famille vivant en Corse avec deux sœurs Rachel et Pauline, un papa Louis, être un peu bizarre, fils de vétérinaire, homme violent. Louis aime la chasse et coule des dalles de béton, et son épouse, Zabé, se meut la littérature. Elle traduit Tolstoï. Un auteur fétiche pour elle. 

L’écriture nous fait passer de la Corse, à l’histoire vraie de l’auteure… jusqu’à la confusion. Qui est qui ? Qu’est-il arrivé à Zabé, partie un jour, lasse d’entendre Louis l’insulter quand il découvre le secret de son épouse ? Qu’est-il arrivé à la mère de l’auteure ?

L’auteure nous entraîne là où elle ne pensait pas aller… Sur les sentiers de l’âpre vérité qui délivre et permet les belles épousailles de la réalité et de la fiction… Tolstoï n’eut pas une vie simple… Zabé non plus, mais si riche… Le merveilleux dans ces pages, et Isabelle l’avait déjà abordé dans d’autres ouvrages, ce sont les liens qui unissent ou désunissent les membres de certaines familles. Ici père et fille se retrouvent. Le livre est un cœur ouvert, un cœur qui bat et emporte.

L’auteure sera au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

Monsieur Sénégal, par Antoine Rault, éditions Plon

Antoine Rault, l’auteur de ce roman à la vitrine des libraires pour cette rentrée littéraire 2022, est romancier, auteur de théâtre révélé avec Le Caïman et Le Diable rouge, deux pièces qui ont plus que retenu l’attention des Molière… Mais c’est aussi un romancier qui possède une très belle plume et sait se renouveler. Je n’ai pas oublié La Danse des vivants ou La Traversée du paradis, entre autres excellentes histoires offertes aux lectrices et lecteurs.

Avec Monsieur Sénégal, l’auteur –et c’est un point qui le préoccupe– revient à l’identité… Comment s’intégrer dans un monde, un pays si différent de celui d’origine ? Au cours de cette histoire située juste après la fin de la Grande Guerre, voici l’histoire d’Amadou Lo, aide de camp du major Robert Desveaux. Dans le civil, Robert Desveaux est médecin à Miray dans le Jura. 

Amadou a combattu avec ceux qu’on appelés les « tirailleurs sénégalais, or il ne l’était pas. Il était originaire de Guinée. Démobilisé à la fin de la guerre après avoir défilé sur les Champs-Élysées, il rêve de retourner chez les siens. Marié très jeune (il a vingt ans au sortir de la guerre), il y a la jeune femme qui l’attend, sa famille, les amis. Mais le médecin entend le garder à son service. Il sera son chauffeur.

Amadou est plus ou moins piégé. Le médecin lui a sauvé la vie… Il faut encore le servir. Mais lui, a d’autres idées dans la tête qui sont évoquées avec pudeur et délicatesse. Amadou va faire de son mieux et apprendre le bon français… Et ce que l’on découvre est ahurissant. Dans l’armée, il était dit qu’il fallait utiliser un français simple pour se faire comprendre des Africains. Il fallait parler « petit nègre ». Amadou comprend très vite et veut parler le bon français. Ce jeune homme est touchant, une belle âme, un cœur pur, mais un peu trop naïf. Son désir d’honorer ceux qui l’accueillent en parlant la même langue impressionne. Il apprend à lire… Il retrouve la baronne, gentille mais un peu excentrique et qui l’a visité quand il était à l’hôpital. Aucun préjugé chez elle. Elle lui a appris à jouer à la crapette. Très bien, mais à Miray certains n’ont jamais vu de Noir. On les prend pour des sauvages, des sous-hommes pour certains, comme cet odieux ancien colonel. Un Noir n’a pas le même cerveau qu’un Blanc. 

C’est un autre combat que livre Amadou pour se faire accepter, reconnaître, estimer. Dans les tranchées, on ne regardait pas la couleur de la peau. On riait ensemble, on avait peur ensemble et on avait le même désir : sauver la mère patrie et en découdre avec l’ennemi.

Sans moraliser, mais en racontant tout simplement d’une plume fluide la vie d’Amadou, l’auteur nous plonge dans une époque qui concerne tout un chacun. Le colonialisme aura duré longtemps, et les préjugés rongent encore bien des esprits. 

À lire

L’auteur sera au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

Le principe de réalité ouzbek, par Tiphaine Le Gall, éditions La Manufacture des livres

Selon la psychanalyse freudienne, le principe de réalité est la capacité d’ajourner la satisfaction pulsionnelle. Il faut pour cela prendre en compte le monde réel et ses exigences et les conséquences de ses actes. Ne pas céder au rêve et aux hallucinations. Donc éloigner le principe de plaisir. 

L’auteure de ce roman, ou plutôt de cette longue lettre, a pris en compte tout cela. Mariée, mère de famille, professeure de français et philosophie en Bretagne, elle a postulé en accord avec son mari pour obtenir un poste d’enseignant à Tachkent en Ouzbékistan. Elle avait toutes les qualités requises, un bon dossier. Or, sa candidature n’a pas été retenue. Alors, elle écrit à la proviseure. « J’ai pris acte de vos regrets et de votre respect profond. Je suis cependant moi-même au regret le plus sincère de vous informer que je ne peux accepter votre refus. Ma décision est irrémédiable : je prendrai ce poste… »

En deux cents pages, l’auteure s’explique. Nous sommes dans le principe de réalité. Il ne s’agit pas d’une pulsion, d’un rêve ou d’une hallucination. On découvre la vie de cette jeune femme de trente ans et de Mathias, le compagnon-mari (peu importe). La belle histoire d’amour qui est la leur (jusqu’à quand ?). Il y a dans ces lignes une mise à nu sans fard. La jeune femme est dos au mur. Mathias a eu beau lui dire, ce sera pour l’année prochaine ou un peu plus tard. Plus tard, n’a pas d’horizon. C’est maintenant ou jamais. Maintenant, pour se relancer quand il est encore temps. 

Qu’est-il arrivé à cette jeune femme ? À ce couple ? À cette famille ? Il y a chez elle, tant de doutes, ce besoin de partager la littérature, les grands élans qui s’y trouvent. Conduisent-ils à d’autres amours. D’ailleurs qu’est-ce que l’amour ? « Qu’est-ce que faire l’amour ? Faire l’amour, c’est fabriquer de l’amour, créer un sentiment là où il n’y avait que du désir. » Plus loin, l’auteure ajoute : « Je ne me retrouve pas dans cette solution consumériste qui consiste à séparer le corps de l’âme ».

La jeune femme a besoin de partager ses élans littéraires. Elle cite Montaigne, Aragon, Bouvier, Giono. Des auteurs qui élèvent. À la bibliothèque universitaire où elle fait ses recherches, il y a Ismaël. La verra-t-il ? Elle explique dans cette longue lettre ses espoirs… Elle sait ce qu’elle doit à la Bretagne où est la vie, la beauté, la force du chant. Mais au fond d’elle, il reste encore trop de codes à briser…

Une très belle écriture !

L’auteure sera présente au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

Dernier Travail, par Thierry Beinstingel, éditions Fayard

Il n’est pas aisé de construire un roman avec pour toile de fond une grande entreprise de communication cotée en bourse, mais qui a dû faire face à un procès après une suite de suicides sur les lieux de l’entreprise. On pense à France Telecom, même si le nom n’est jamais cité.

Vincent est tout proche de la retraite. Il connaît l’histoire de son entreprise, les drames sont encore très proches dans sa mémoire et il a toujours eu à cœur d’être juste, humain. Après les turbulences au sein de son travail, la direction a voulu donner une autre image d’elle. Les vraies valeurs, l’authentique, l’humain. Il s’y est employé. La dernière tâche qui est la sienne, avant le départ, est d’aider Ève être embauchée. C’est son premier travail. Ève n’est pas bavarde, mais elle a compris ce qu’il convenait de faire, grâce à Vincent qui pourra se regarder dans le miroir.

Mais qui est Éve ? La fille de Bernard, l’une des « victimes » de ladite entreprise douze ans auparavant.

Le roman de Thierry Beinstingel oscille entre le roman et l’essai sur le monde de l’entreprise.

Il interroge tout un chacun sur le mot travail. Sur la vie d’aujourd’hui. Qu’est-ce qui est essentiel et ne l’est pas ? Qu’est-ce que profit et quel prix y mettre pour être au top ?

Au terme de sa carrière, Vincent semble ouvrir les yeux. Qu’a-t-il réellement fait de sa vie ? Était-il si libre ou pris dans les tenailles de ce travail ?

Ce roman, car malgré tout c’en est, est écrit d’un ton alerte. Les chapitres courts se succèdent. Des vies s’étalent. Des vies si ordinaires, si proches de nous. L’auteur ne veut pas alerter, pousser un coup de gueule, mais toucher le lecteur, l’interroger. Ne soyons pas des Vincent qui nous pensions être des gens bien, serviables. Si nous l’avons été, combien de fois nous sommes-nous interrogés sur le sens du mot travail quand tout allait bien pour nous ? Combien de fois avons-nous réellement pensé aux collègues en difficultés et à leur famille ? 

L’auteur sera présent au Livre sur la Place de Nancy du 9 au 11 septembre 2022 et surtout recevra le Prix Feuille d’Or de la Ville de Nancy et des médias. Un prix mérité, dont il faut se réjouir.

Peine des faunes, par Annie Lulu, éditions Julliard

Annie Lulu, née en Roumanie, est poétesse et romancière. Son roman, La Mer Noire dans les Grands Lacs, fut unanimement salué par la critique et a reçu de nombreux prix. Elle nous revient avec une histoire qui nous transporte au sein de la Tanzanie. Une authentique plongée au cœur d’une famille à nulle autre pareille. Maggie, dix-sept ans, est fiancée à Jay, un gentil garçon mais dont le caractère n’est pas très affermi. Après la fin du lycée, elle ira à l’université. Dans sa famille, le père est l’homme fort. La mère, très pieuse, entourée de nombreux enfants, pas toujours désirés, mais c’est le lot de tant de femmes en ces lieux, va aller soigner sa mère atteinte de cécité. Un prétexte, car là où vit Omra, une compagnie pétrolifère veut saisir les terrains. Il faut résister… C’est Maggie qui va s’occuper des enfants en l’absence de Rébecca sa mère. Le mari en profite pour marier de force Maggie à Samuel qui promet une dot très élevée.

Si Maggie ne s’oppose guère, c’est qu’elle a ses raisons. 

Quand beaucoup plus tard, Samuel découvrira qu’il n’est pas le père de leur première fille, on le verra devenir autre. Brutal, odieux.

Ce roman qui s’étire sur plusieurs générations est un chant à la gloire de celles qui résistent, qui se dressent contre vents et marées. Mais c’est aussi le combat à mener contre les violences faites aux femmes et pour la sauvegarde du vivant quel qu’il soit.

La plume d’Annie Lulu vive et poétique ne déçoit pas. Avec espoir, elle chante la vie et la justice sans éluder ses difficultés.

À lire !

L’auteure sera au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

Pour leur bien, par Amandine Prié, éditions Les Pérégrines

Personne n’a oublié l’affaire de « L’arche de Zoé » ! De jeunes « idéalistes » français s’étaient mis dans la tête de faire adopter des orphelins du Darfour et de les orienter vers des parents en mal d’enfants. Évidemment contre monnaie trébuchante… (En fait, ces enfants étaient tchadiens). Ils avaient déjà œuvré après le tsunami en Asie…

L’idée d’en faire un roman à hauteur d’enfant est venue à Amandine Prié, qui fut bibliothécaire avant d’être rédactrice pour le web. Elle nous raconte l’histoire Inaya, huit ans, qui vit avec sa tante depuis la mort de ses parents. Les rebelles armés sont venus et… Elle n’a dû son salut qu’en restant cachée dans le grenier.

On voit vivre un village, toujours sur le qui-vive. Les enfants vont chercher l’eau à presque deux heures de marche. Les femmes ne cessent de travailler, aux champs, dans leur modeste logis et veillent sur les enfants, les leurs et ceux recueillis. Le village est dirigé par le doyen, vieux sage, un peu marabout… Et viennent des Français qui affirment ouvrir une école non loin. Elle sera réservée aux enfants de moins cinq ans, des garçons, surtout orphelins. 

Inaya a vu un dispensaire, comment font les docteurs qui soignent… Elle veut devenir médecin, mais pour cela il faut aller à l’école. L’arrivée de ces Français est une chance. Il faut convaincre le doyen que les filles aussi ont besoin d’apprendre et les femmes qu’une telle chance de donner un meilleur avenir aux enfants ne se présentera pas deux fois.

Du rêve, de l’espoir on va passer aux désillusions. Car qui sait ce que sont les réelles intentions des bénévoles ?

Le ton est juste. Les descriptions réussies. Le mode de vie d’un village où l’on sait tout juste compter, où le meilleur est réservé aux hommes et aux garçons et où la femme est là pour œuvrer et servir.

Pour leur bien est un excellent premier roman.

L’auteure sera présente au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

Notre royaume n’est pas de ce monde, par Jennifer Richard, éditions Albin Michel

Après, Il est à toi ce beau pays, fresque portant sur la colonisation de l’Afrique et Le Diable parle toutes les langues, pour dénoncer le commerce des armes, Jennifer Richard, franco-américaine d’origine guadeloupéenne, poursuit sa fresque sans concession d’une histoire officielle de la colonisation et des assassinats arbitraires qu’elle égratigne impliquant lectrices et lecteurs, les emportant sur des chemins où ils n’auraient jamais osé s’aventurer.

Il y a Ota Benga, Pygmée d’Afrique, le narrateur de ces vies fauchées et qui a l’idée de convoquer les fantômes du passé, tout pays confondu. Ils ne furent pas tous des politiques, même s’ils sont nombreux, il y a des artistes, des écrivains engagés et dont la mort a été suspecte du fait de leurs idées. 

En plus de 700 pages d’une incroyable richesse et d’une documentation inouïe, (l’auteur a fourni un extraordinaire travail) on voit défiler Jean Jaurès qui donne quelques précisions, téléphone portable en mains et qui se rue sur Wikipédia pour nous informer. On voit son ami Zola, mais aussi Che Guevara, et son cigare. Martin Luther King, les Kennedy, Rosa Luxembourg, Pasolini, le cinéaste écrivain et poète (il insiste sur la poésie), Lumumba, Malcom X… Leur vie est racontée et ils donnent d’amples précisions parfois difficiles à lire. Il y a aussi ceux qui n’étaient pas d’accord avec ces assassinats qui ont combattu mais ne sont pas parvenus à leurs fins et à rétablir la justice. Oser vivre et survivre ne fut pas chose aisée.

La période évoquée va de 1896 à 1916, on ne fait pas l’économie de la Grande Guerre. Parfois ces fantômes réunis dans ce lieu hors du temps font référence à 1800 et d’autres nous poussent à la porte d’un monde pas si éloigné du nôtre. La guerre du Rwanda est encore proche.

La colonisation et ses injustices voire ses crimes, est très présente, qu’elle soit américaine, belge, française, allemande ou autres. Et même si l’Amérique a eu un président noir. Rien n’est réglé, écrit Jennifer Richard en donnant la parole au narrateur de l’histoire. Les présidents ne sont ni blancs, ni noirs, ils sont présidents, ont épousé une fonction qui les place en dehors du quotidien, loin, si loin du peuple.

Une leçon d’histoire magistrale !

Cavales, par Aude Walker, éditions Fayard

On aura beau être en un même lieu, on peut être en cavales quand le passé nous rattrape et cloue à la blessure secrète. On aura beau aller toujours plus loin, fuir et pourtant demeurer dans la vêture de la fixité.

C’est ce que nous raconte Aude Walker avec Cavales. Trois personnages perdus quelque part en Californie, dont on se demande au début de l’ouvrage, à mesure que l’on tourne les pages, s’ils se connaissent et ce qui les lie.

Camille roule sur les routes de Californie avec comme passager à l’arrière de la voiture un enfant mutique. Camille n’a pas la parole aisée. Elle sait surtout écrire. Des lettres, des sms, des mails, mais à qui les envoie-t-elle, et pourquoi ? Parfois on lui dit, mais arrête d’écrire, tes mails, c’est la Bible. Elle n’a pas le mode d’emploi pour s’exprimer autrement ?

Jack est-il autre, alors qu’il est rivé à son mobil-home ? Pas vraiment, car il descend d’un côté et remonte de l’autre, une longue vue en main pour observer sa maison. Et que voit-il devant sa maison ? Ella. Qui est-elle ?

Elle a vécu avec lui. Mais que fait-elle dans la maison de Jack puisqu’ils se sont séparés ? Vision ou réalité ?

Ce roman de l’attente est aussi le grand livre des solitudes, des blessures et des deuils si souvent impossibles. 

Une écriture tendue et belle pour une atmosphère prégnante saisissante en des paysages vierges où les chevaux, les lapins ont parfois leur mot à dire. Mais les entendons-nous ?

La fille de l’ogre, par Catherine Bardon, éditions Les Escales

Catherine Bardon nous avait offert Les Déracinés, saga saluée unanimement, qui reçut quelques prix littéraires et fut vendue à plus de 500 000 exemplaires. Elle nous revient avec La fille de l’ogre pour évoquer la fille du dictateur Trujillo, se définissant comme Bienfaiteur de la Patrie, seul maître après Dieu en République dominicaine et fut surtout un tyran sanguinaire.

Flor de Oro Trujillo naît en1915 à San Cristobal. Son père qui fut un truand est encore officier avec des ambitions à la hauteur de la cruauté qui sera la sienne. Il sera chef d’état. Quand sa fille a neuf ans, il l’envoie dans un très chic collège français. La jeune fille doit y recevoir la meilleure éducation qui soit. 

Mais qui fut Flor ? Une fille dévouée à son père dont il faudra briser l’emprise exercée sur elle. Comment y parvenir quand on est petite, maigrichonne ? Mariée à dix-sept ans selon le bon vouloir de papa avec un séducteur mi gigolo, mi diplomate-espion, elle en divorcera. Huit autres hommes lui succéderont. Flor a le sourire enjôleur, semble admirer le papa. 

La marche du monde est déstabilisante. Le père et le mari ont plus que des penchants pour l’Allemagne nazie… Flor est partagée, ne sait qui choisir et pourtant a le désir féroce d’être elle. Elle voudrait choisir qui elle aime, mais son père ne l’entend pas ainsi, il veut contrôler la vie de sa fille. Il peut condamner à mort un prétendant, le torturer s’il ne lui plaît pas.

A-t-elle parfois des regrets d’une vie trop souvent subie, dont elle n’a rien fait ? Reste l’oubli, le tabac, l’alcool, hélas.

Ces pages richement documentées, fort bien écrites, nous happent et l’on est touché par Flor si attachante, femme objet, bouleversante, qui va de grâce en disgrâce et peine à se libérer d’un joug pesant.

L’auteure sera présente au Livre sur la Place à Nancy du 9 au 11 septembre 2022

L’aveuglé, par Anne Lorho, éditions Mercure de France

Anne Lorho est poétesse, mais elle est aussi enseignante spécialisée auprès d’enfants et d’adolescents déficients visuels. À ce titre, d’une très jolie plume, joyeuse, malgré le sujet évoqué, elle nous offre l’histoire de Guillaume, qu’un terrible accident a rendu aveugle et sans nez. Ainsi, elle nous permet d’entrer dans un univers totalement inédit pour la plupart du commun des mortels. Qu’est-ce que c’est que vivre dans le noir ?

Ll’histoire de Guillaume, informaticien dans une banque new-yorkaise est celle d’un dandy qu’un accident a défiguré, comme l’ont été tant de soldats au cours de la première guerre mondiale. Une gueule cassée. Guillaume sait et comprend ce qu’il peut provoquer. Il perçoit les regards apeurés jusqu’au dégoût. Est-ce pour autant qu’il s’interdit de vivre et d’avoir de l’humour ? Eh bien, non ! 

Vivre à New-York avec un tel handicap n’est pas aisé. C’est oublier la force et l’intelligence de Guillaume qui a développé des stratégies élaborées pour s’en sortir, se déplacer. Le plus difficile, car il est un être humain à part entière, c’est de parvenir à être aimé, à créer des liens. Dans un premier temps, il faut bien que le corps exulte, mais là n’est pas l’essentiel chez lui, même s’il rencontre des prostituées. Très vite, il comprend que cela n’est pas suffisant. Il désire, et c’est normal, une vraie rencontre, un authentique dialogue. Et s’il tentait les sites de rencontres ? Il y fait la connaissance de personnes sympathiques. On échange, on se confie, mais le jour de la rencontre physique, que se passera-t-il si Guillaume n’a pas évoqué son handicap ?

À cela s’ajoute un mode de vie particulier pour lui, il mange des insectes vivants… Besoin de se distinguer ?

Guillaume nous offre, par la plume d’Anne Lorho dont c’est le premier roman, sa joie de vivre, son sourire et une perception du monde hors du commun. Voir et ressentir au-delà du visible et des odeurs.

Une belle entrée en littérature.