Le chant du perroquet, par Charline Malaval, éditions Préludes

J’avais beaucoup aimé Le marin de Casablanca, le premier roman de Charline Malaval (actuellement publié au Livre de Poche). C’est dire si j’attendais la suite, car Charline est une auteure avec laquelle il faudra compter.

Le décor de Le chant du perroquet est le Brésil, vaste pays chaleureux autant que dangereux, riche avec une foule de gens vivant dans l’extrême pauvreté et souvent sous la coupe de bandes organisées, de mafieux.

L’auteure nous raconte l’histoire de Tiago, jeune journaliste indépendant et de Juliana qu’il vient de rencontrer et avec qui il semble éprouver une sorte de coup de foudre. Sauf qu’elle est le contraire des filles rencontrées jusque-là. Il le pressent, c’est elle qui va mener la danse et pourtant, il a de l’expérience. Mais elle lui plaît, alors ???

Tiago est à la recherche d’un sujet pour un premier roman… Trouve-t-il son idée dans la vie de Fabiano et de Josefa le grand amour de ce voisin ? On aime le regard presque paternel posé sur le jeune couple qui ne sait pas encore la nature des liens les unissant. Fabiano conseille et rassure : quand on aime, dès les premières secondes d’une rencontre, on sait s’il s’agit du grand amour. Fabiano possède un perroquet extraordinaire qui parle, chante (d’où le titre). Le perroquet est un authentique personnage qui a déjà beaucoup vécu d’événements. Fabiano ouvre le livre de sa mémoire et se raconte… Les années 1960 dans le Nordeste et en même temps, du fait de l’alternance de chapitres, nous sommes en 2016. Nous voyons ce grand pays, ses habitants, découvrons les coutumes, les chants. Il y a bien sûr un mystère dans les confidences de Fabiano. Tiago tient son sujet. Mais dit-il toute la vérité ? Il se confie en même temps qu’il observe le jeune couple. Juliana n’est-elle pas une nouvelle Josefa ? Fabiano met-il en garde ? Il ne faudrait pas que la tragédie se reproduise. Josefa a disparu sans jamais revenir, sans que les proches aient eu la moindre nouvelle. Tiago, en bon journaliste perçoit autre chose. Les pistes comme la vérité s’entremêlent, se brouillent. Pourquoi ? Quel rôle joue très exactement Juliana ?

Charline Malaval connaît le Brésil, nous l’offre en partage, nous montre les dangers de la dictature. On pense à aujourd’hui. Une répétition ? Qu’est-ce qui a changé ? 

L’écriture de l’auteure est un voyage, odorant, habité, dansant. La lire, c’est se dépayser sans cesser d’agrandir son regard. La lire, c’est se cogner au monde. Du grand art !

Pandorini, par Florence Porcel, éditions Lattès, collection La Grenade

Florence Porcel est chroniqueuse radio, animatrice audiovisuelle et passionnée de sciences. Elle a notamment publié plusieurs bandes dessinées de vulgarisation scientifique. On peut aussi la voir sur Youtube où elle a créé une chaîne.

Aujourd’hui, elle est à la vitrine des libraires avec un premier roman qui doit beaucoup à son expérience personnelle. Un livre guérison qui devrait alerter. Il est vrai que depuis le mouvement me too, une certaine libération a eu lieu et se poursuit. Être abusée quand on a dit non est une chose, être manipulée en est une autre et quand la prise de conscience remonte du tréfonds de la victime, le traumatisme est le même : immense. 

Voici l’histoire d’un géant de la scène et du monde du cinéma. Il a pris pour nom de scène Pandorini. Il est beau, il est musclé, on ne voit que lui et toutes les générations l’adulent. On le dit aussi engagé, généreux, notamment avec une association qui lutte contre les violences faites aux femmes, alors…

Le jour où l’héroïne, élève d’une école de théâtre, est choisie pour être figurante dans un film historique où Pandorini sera visible à chaque prise, c’est le choc. La jeune fille qui a souffert d’une scoliose, a été tant de fois opérée, est sur un petit nuage. C’est sa chance si elle est repérée par ce monstre sacré. Elle lui présente un CD où elle joue un extrait d’une pièce classique… Elle tombe sous le charme et ne se rend compte de rien, elle n’a jamais eu de petit ami. Tout est nouveau pour elle…

C’est à la mort de Pandorini que les langues se délient. 

Le roman est très bien construit et montre le monde du silence autour de tels monstres, car c’en est un. On ne peut s’empêcher de songer à certains qui ont quelques affaires collées à leurs basques et qui continuent de parader sur les plateaux ou de faire la une des magazines.

Florence a osé dire, puissent ses lectrices et lecteurs l’entendre vraiment.

Aujourd’hui, par Dominique Fabre, éditions Fayard

C’est toujours avec plaisir que je plonge dans les ouvrages de Dominique Fabre qu’il m’est arrivé d’interviewer pour la radio. C’est un auteur délicat, poète, essayiste qui pose ses pas sur des chemins ordinaires, regarde avec tendresse les uns et les autres sans jugement et qui, par son talent, brosse des tableaux inoubliables.

Aujourd’hui fait partie de ces romans promenade dans le temps.

Voici le quartier de la gare Saint-Lazare, gare d’où partent les trains pour Asnières, Gennevilliers, Bécon-les-Bruyères, les lieux de Dominique Fabre. Des lieux qui ont été habités, forcément par les êtres qu’il a rencontrés, perdus de vue, retrouvés par la magie de l’écriture. Et si le narrateur revient en ces lieux, c’est pour revoir, se souvenir d’un ami. Mais attention, la mémoire pourrait jouer quelques tours. Est-il agréable ou désagréable de parcourir les rues de son passé ?

Les souvenirs remontent à la surface, comme les blessures ou l’incompréhension. Pourquoi le père de Fabrice avait-il jugé si durement le narrateur, interdisant à Fabrice de le revoir ? Prétexte stupide, dont on se remet mal quand on est sensible. « Mauvaise influence ». J’ai connu la honte ce jour-là, écrit Dominique Fabre. Fabrice a hoché la tête. Il ferait comme son père disait. Je ne m’en étais pas rendu compte.

Il y a l’enfance qui colle aux basques de l’auteur. Et plus tard, la présence de la mère du narrateur qui fera qu’il lui sera difficile de trouver un lieu pour habiter avec Hélène, l’épouse pendant quinze ans qui ne veut pas percevoir cette présence maternelle. Il faut donc s’éloigner de ces localités. Là encore, il ne réalise pas. Et l’on suit, les déambulations pour trouver le nid idéal pour l’amour. 

Dans ces pages, c’est l’univers de l’auteur qui s’impose, les cafés où l’on boit une bière, ceux qui gardent la présence de celles et ceux qui y sont venus, les librairies, (tant d’écrits, tant de mots) les cinémas où le rêve s’inscrit fugacement et est projeté sur les écrans. Fabrice était mangé par la lecture. L’auteur l’a imité, y a trouvé son plaisir. La maladie de Fabrice a tout changé. L’ami a prévenu Tu verras. Quand on est dans cet état on revisite son passé.

En poursuivant la lecture d’Aujourd’hui, je me suis interrogée. Fabrice a en quelque sorte guidé l’auteur au fil des pages. Cela n’a pas cessé puisque le voici à arpenter des chemins de vie ordinaires. Des chemins qui, par la grâce de son talent, les rendent universels et touchent au sublime de nos humanités.

Le Neveu d’Anchise, par Maryline Desbiolles, éditions Seuil

Maryline Desbiolles a obtenu le prix Femina en 1999 pour Anchise… L’histoire d’un vieil homme, apiculteur, veuf depuis longtemps de son inoubliable Blanche pas loin de la vallée de La Roya, à proximité de Nice…

Quand est arrivé Le Neveu d’Anchise, j’ai tressailli. Je n’avais rien oublié.

Ce nouveau roman était-il différent, une suite ? À travers l’histoire du Neveu d’Anchise, la discrète et talentueuse Maryline Desbiolles revient sur ces lieux et sur les personnages qui interrogent, questionnent les destinées, les origines. Il y a, pour qui est féru de mythologie, un lien à faire avec Anchise, berger descendant de Tros, le fondateur de Troie et la déesse Aphrodite qui a jeté son dévolu sur lui, pas vraiment par Amour, mais pour se venger de Zeus. Énée, naîtra. Il sera élevé par les nymphes jusqu’à l’âge de cinq ans avant d’être confié à son père qui devait se taire, mais si heureux d’avoir été choisi par la déesse, révéla le secret, d’où la foudre envoyée par Zeus.

Dans le roman de l’auteure, Aubin, le Neveu d’Anchise est d’abord petit garçon qui a connu son oncle, se souvient des abeilles et va jouer dans la maison qui devient ruine. Les abeilles sont abandonnées, on va raser la maison. Et le lieu sera une déchetterie. L’enfant continue d’aller y rêver et récupère une trompette… Dans ce paysage éclaboussé de soleil, de blancheur (la pureté) il y a la mère, si belle, malgré ses rondeurs. Il ne la voit pas grosse. Non, elle a la peau douce d’une mère qu’il veut aimante… Lui, en tout cas, l’aime.

Dans ce lieu d’enfance, court un chien noir… familier autant qu’inquiétant. Dans ce lieu, où Aubin grandit, voit ses parents se séparer, un nouvel homme arrive, attentif à son corps. Son exemple incite la mère d’Aubin à se transformer pour plaire au nouvel homme. Dans ces pages, il y a la musique, Adel, le gardien des lieux à qui l’histoire d’Aubin est confiée. Il y a le désir d’Aubin, ces moments inoubliables de douceur assis à côté d’Adel…

Superbe roman jusqu’au dénouement, « l’étreinte » finale d’Aubin (comme la foudre de Zeus) qui force l’émotion. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Pourquoi ? Pourquoi ? 

Ne vous privez pas de ces pages, surtout pas.

Le Coeur à l’échafaud, par Emmanuel Flesch, éditions Calmann-Lévy

J’aime découvrir de jeunes auteurs grâce à leur premier roman. Je ne risque pas d’oublier celui d’Emmanuel Flesch qui nous plonge au cœur de notre société avec l’histoire de Walid Z. au cœur du Palais de justice de Paris. 

Dans le box des accusés, un jeune homme qui risque la peine de mort par décapitation… Le choc bien sûr. Que s’est-il passé ? Qu’a commis Walid ? La peine de mort a bien été abolie ? Je lis, j’avance dans l’histoire de ce roman choral, car ses proches, ses connaissances, prennent la parole, donnent leur point de vue, au fond comme dans tout procès. Les témoins se succèdent. Très vite, la peinture de l’époque nous saute au visage, nous griffe, nous lacère. L’extrême droite est au pouvoir.

Mais qui est Walid ? C’est un gosse originaire des banlieues, plutôt bien intégré à la société française. Il est parvenu par de brillantes études, Sciences Po, grâce au programme « discrimination positive », à entrer dans la prestigieuse école. Rien n’était gagné, il a senti la distance avec les autres élèves dont un tiers votait pour l’UNI, le syndicat d’une droite décomplexée, qui chaque année voulait (en vain) revenir à une sorte de « Dehors les gens pas comme nous, l’élite, c’est nous, pas les Noirs, pas les Arabes. » Walid a vite compris et s’est tenu à l’écart. À peine quelques amourettes passé la désillusion des premiers mois, il s’était engouffré dans les études avec une véritable voracité. Les classiques de l’historiographie lui procuraient le même bonheur qu’au lycée les romans russes. Mais parfois, sans prévenir, la solitude lui pesait. 

Au procès, on tente de faire son portrait, on a lu son journal, du moins ce qui intéresse les magistrats, plus occupés d’ailleurs à remettre en place le col de fourrure d’hermine, à lorgner l’écran de leur téléphone et à regarder le bout de leurs chaussures qu’à songer au sort de Walid. Ce procès les enquiquine. Le sort de l’accusé n’est-il pas déjà scellé ? Dans ce pays, on a décidé de redonner leur place aux Français de souche et bien blancs.

On frémit à la lecture de ces pages qui nous interpellent. France, pays des lumières, dans quelle nuit es-tu tombée ?

Emmanuel Flesch enseigne l’histoire dans un collège de Seine-Saint-Denis. Après avoir exercé toutes sortes de métiers entre Paris et Marseille, il sait de quoi il parle.

Ne ratez pas ce roman coup de poing.

Le passeur, par Stéphanie Coste, éditions Gallimard

Seyoum ne se cache pas : de l’espoir, il a fait son fonds de commerce. Il sait la détresse, la misère, le besoin d’un autre ciel des personnes qui arrivent sur les côtes libyennes. Lui-même a le cerveau dévoré par le khat et l’alcool. Alors ???

L’auteure nous raconte les arrivées de la misère et soudain, devant Seyoum, le passé se dresse devant lui. Il se souvient de son pays, de l’Érythrée, c’était là-bas. La dictature, les siens terrassés, détruits à jamais. L’enrôlement. Il revoit cette vie au sein de la famille, les derniers moments de paix : « On va fêter les derniers accords de paix avec l’Éthiopie. Pourtant je ne sens pas de gaieté particulière dans la maison, au contraire. Grand-père ne m’entend pas descendre l’escalier. Il examine son profil dans le miroir de l’entrée. Même de profil… »

C’était à Asmara en 2000. C’est peu après, qu’il découvre ce qui se trame, collé contre Madiha, un soir de promenade. Le père de Madiha et le sien perçoivent ce qui se trame. Un journal va être interdit. Le basculement dans la dictature est inéluctable. Ses yeux s’ouvrent tout à fait. Que viendra cet amour éprouvé pour la jeune fille ? Sera-t-il à même de les sauver de la barbarie ? 

La vie est compliquée. La marche du monde bien davantage. Il y a eu la détention. Seyoum a vécu la torture. Il a pu fuir. Mais qu’en est-il de cet amour ? Était-il déjà trop tard ? Comment faire taire les assauts de la vie d’avant ? 

La vie à tout prix. La vie pour soi ou ce que l’on croit être la vie pour garder la tête hors de l’eau. Un besoin d’exister, de tout quitter, tant pis s’il faut en finir avec l’autre qui devient un objet. Les remords n’ont plus leur place.

Stéphanie Coste, dont c’est le premier roman a vécu en Afrique entre le Sénégal et Djibouti. Son écriture est d’une rare force pour conter des faits que nous connaissons, voulons ignorer. Telle une chirurgienne, elle ouvre, dissèque, plonge dans les chairs. Elle extrait cette folie humaine qu’elle nous donne à voir. Sera-ce suffisant pour que soit trouvé le remède ? Que faire ? Pouvons-nous rester insensibles ?

Un roman nécessaire, indispensable, pour voir enfin.

Ce matin-là, par Gaëlle Josse, éditions Notab/lia

Ce matin-là… il y eut la chute d’un corps, celle du père dans la salle de bains devant l’épouse hébétée et une jeune fille qui, à la veille de prendre l’avion pour aller enseigner au loin, son rêve, prend les choses en mains, appelle les secours, veille sur le père. Le frère ne viendra pas ou alors beaucoup plus tard. Elle se sent responsable et renonce à son rêve… 

Puis nous voyons Clara, douze ans plus tard, plutôt épanouie, qui vend de l’argent et de ce fait contribue au bonheur de celles et ceux qui viennent « acheter » cet argent pour vivre mieux. Tout va très bien. Trop ?

Il y a un autre matin, qui laisse Clara sans réaction dans un flot de larmes. Au départ, la voiture qui ne répond plus… L’image est forte, plus rien ne va rouler normalement dans la vie de Clara. Elle craque… Elle ne sait pas pourquoi… Thomas qui voulait vivre avec elle s’éloigne… Mais cela lui est égal… Quand on est dans cet état, le ressenti n’est plus le même, on est quasiment devenu une chose au gré du vent.

Gaëlle Josse décrit une dépression, une fine observation de la personne atteinte et des réactions de l’entourage. « Secoue-toi, arrange-toi, tu ne vas pas rester comme ça ». Des remarques inutiles face à ce séisme qui met à terre.

Comment comprendre Clara ? L’aider ? Toi, de toute façon, il faut que tu donnes toujours tout. C’est Thomas qui avait dit cela…

Peu à peu, du fond de sa nuit et de son errance, les faits enfouis remontent. Ce n’est pas l’un d’eux qui est à l’origine de son état. C’est l’accumulation et sans doute le besoin de Clara d’être en première ligne, non pour elle, mais pour les autres. Une sorte de fuite en avant… Alors qu’il eût fallu s’arrêter, souffler, penser à soi. Avec Thomas, pourtant, elle n’avait pas su tout donner. C’est à son travail qu’elle avait offert le meilleur.

Le chemin de la reconquête de soi est long. Gaëlle Josse confie avoir voulu écrire un livre qui soit comme une main posée sur l’épaule. C’est vraiment ce que l’on ressent de chapitre en chapitre, court, parfois avec une citation poétique, (l’auteur l’est), une comptine, odeur d’enfance qui est une invitation à regarder par la fenêtre pour y cueillir ce qui s’offrir et reconstruire. C’est toujours possible.

Le ton est juste, ce livre est une réussite, une musique pour la vie.

Loin du soleil, par Françoise Henry, éditions du Rocher

J’ai lu avec bonheur et frémissement Loin du soleil de Françoise Henry. Depuis longtemps je suis Françoise. La première fois que nous nous étions rencontrées, c’était en 1998, au Livre sur la Place à Nancy, nous étions toutes deux invitées de France Bleu… J’avais aimé son premier roman, Journée d’anniversaire. Je savais sa discrétion et son immense talent. Elle est comédienne, et aussi auteure de romans, de nouvelles, de pièces pour la radio. Elle est de ces auteurs dont la plume suit le quotidien des gens simples, ceux, dit Sylvie Germain, dont nul n’a souci.

Celles et ceux qui la suivent n’ont pas oublié la Lampe chez Gallimard, ni Le rêve de Martin

Voici Loin du soleil. Greta, au cœur de la campagne observe Loïc, son jeune voisin. Ce gamin n’a pas eu la chance de naître au sein d’un couple fort et normal, pourrait-on dire. Mais, qu’est-ce qui est normal ? Nadine, la maman est du genre neurasthénique, elle a eu une sorte de coup de foudre pour Pierrot, le plombier qui court les environs avec sa camionnette. Lui, est fou amoureux de Nadine, mais il ne sait pas le dire. Dans cette famille, on ne parle pas, on ne s’embrasse pas, tout juste si on se regarde. Nadine est oisive et passe son temps en été à laisser le soleil caresser ses jambes blanches. Greta, ne peut l’accompagner, car Greta a une maladie qui fait qu’elle ne supporte pas la lumière du soleil. Elle doit s’en préserver, mais elle observe Loïc et prend part à la peine qui va le saisir lorsque sa mère part au ciel à l’âge de vingt-six ans. Lui, il pense qu’elle a pris l’avion d’où l’expression des adultes autour de lui « fauchée en plein vol ». Jamais son père ne saura le prendre dans ses bras et expliquer. Il se met à boire, devient violent. Les grands-parents recueillent l’enfant. Mais ce sont d’étranges personnes, bornées, rustres, comme l’oncle.

Par petites touches, Greta observe, s’adresse à l’enfant et le raconte tout en se révélant. Elle aussi à une histoire. Une histoire qui ne peut se vivre que la nuit, comme Loïc au fond plongé dans la nuit des sentiments qui n’ont pu éclore. Il a décroché du système scolaire. Qui aurait pu l’aider à y rester ? Les mots seuls peuvent être une aide, ils servent à dire, à panser les plaies. Encore faut-il posséder le mode d’emploi.

Ce livre est un bijou dont toute bibliothèque doit se parer.

La robe, une odyssée, par Catherine Le Goff, éditions Favre

Catherine Le Goff m’avait enchantée avec son premier roman, La fille à ma place. J’attendais avec impatience la suite de ses écrits. La robe, une odyssée est arrivée et je suis tout autant émerveillée.

L’auteure réussit le tour de force de nous raconter l’histoire des êtres qui ont le rêve chevillé au cœur. Des êtres qui ont cette soif de création et qui se laissent caresser par la beauté. 

Il y a la beauté du geste chez Jeanne, la petite auvergnate, chevrière dans une famille rustre où le père retire les enfants de l’école à douze ans pour les placer ici et là pour récolter leur maigre salaire. Jeanne a la rage au cœur, mais courbe l’échine. Elle sait que lui manquera l’odeur de la montagne, le cou de son fidèle Toby, ses chevrettes qui portent des noms de fleurs. Elle dit cependant oui pour aller travailler chez un notaire, chez les bourgeois. On ne peut résister au paternel capable de rosser jusqu’à la mort… Son heureux caractère fait qu’elle saura tirer avantage de la situation. Ses doigts sont des doigts de fée. Elle fait merveille dans les cuisines. Mais son regard ne s’arrête pas aux casseroles… Elle a vu un couturier venir chez sa patronne, elle a vu les tissus soyeux et comprit que des doigts pouvaient aussi faire fleurir la beauté…

À travers l’histoire d’une robe qu’elle dérobe par vengeance, l’auteure nous conte l’histoire du siècle. La robe est le personnage principal. Paul, le fils de Jeanne, en héritera, la revendra à une cantatrice dont la fille prendra soin avant de se faire happer par la guerre de 39/45…

Ce qu’évoque avec talent, l’auteure qui est psychologue, c’est le pouvoir du vêtement, une autre peau sur les êtres, ce qu’il suscite, ce à quoi il peut conduire. La robe embellit, certes, et si elle peut être un piège féroce, être l’arme de la vengeance, elle peut faire naître plus de justice, de passion. L’histoire se poursuit jusqu’en 2010, elle a commencé plus de cent ans auparavant, mais à aucun moment, on ne lâche la lecture, au contraire. 

Une belle écriture, tout en finesse, qui trace, dessine, pique, coud, embellit. Les mots me manquent pour évoquer un extraordinaire périple qu’on ne peut oublier et dont on se dit : cette odyssée pourrait être portée à l’écran.

Bravo à l’auteure, nous attendons une autre histoire.

Nature humaine, de Serge Joncour, éditions Flammarion

Les dames du Femina ont fait preuve de bon goût en couronnant Serge Joncour pour Nature humaine qui, à partir de la grande tempête de 1999, s’interroge sur une époque troublée et troublante. 

Voici l’histoire d’Alexandre reclus dans sa ferme du Lot où il a vécu avec ses trois sœurs. La tempête a lieu, il pleut des cordes, mais il redoute davantage l’arrivée des gendarmes. Les questions affluent, du moins l’auteur nous le montre ainsi. Pourquoi ? 

Si ce puissant roman montre le progrès, il n’élude en rien les luttes, la vie politique, les autres catastrophes et les séquelles qui ont pu inscrire blessures et cicatrices au cœur d’une famille.

Ce livre presque chirurgical, radiographie trente ans de notre société et ce faisant, dévoile la complexité de chacun, et sans doute celles de son enfance. Celle de la société rurale à qui le progrès avait tant promis quitte à contrecarrer les lois de la nature. « Quant à savoir ce qui se passerait quand les vaches ingéreraient ces graines intelligentes, peut-être que leur cuir refoulerait les mouches, si ça se trouve il n’y aurait plus de mouches avec un peu d’imagination tout devenait possible. Crayssac n’avait peut-être pas tort. Ce monde parfois, il lui faisait peur à Alexandre. »

Oui, il y a cette catastrophe de 1999, comme un couperet qui est tombé et permet les grandes questions sur notre devenir à tous. Quelle est la place de la nature dans chaque vie ? Pourquoi avons-nous eu besoin de la martyriser ? Pour quel mieux vivre ? Qui s’est un jour vraiment interrogé ?

 L’humain a besoin de la nature, mais la nature n’a pas besoin de nous.

Ne ratez ce roman puissant !