Béni soit le père, par Rosa Ventrella, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Les Escales

Comment ne pas être bouleversé par ce roman ? Rosa Ventrella y raconte l’histoire de Rosa ou Rosé de ses deux frères Michele et Salvatore, de sa mère Agata et de ce père Gueule d’ange, car il est très beau, mais rustre, violent, ne cherchant qu’à humilier son épouse qui pleure en cachette, se soumet, puis réussit à sourire, comme si de rien n’était. Si seulement elle avait pu naître garçon, songe-t-elle. Dans la vie, les femmes paient toujours le prix fort du malheur.

La narratrice, c’est la jeune adolescente. On sait qu’elle est née dans le quartier pauvre de San Nicola à Bari. Le grand-père maternel a accueilli la famille. Le père est plutôt instable… Il aurait pu faire autre chose que réparer les filets de pêche au moment où Rosa commence son récit, mais il est buté et tellement sûr de lui, surtout pour réduire les autres à rien.

Rosa va rencontrer Marco. Est-ce une vie autre qui s’annonce, sera-t-elle meilleure ? Elle l’épouse et le suit à Rome et donne naissance à Giulia… Pour elle, ce qui était la promesse d’une vie plus belle se transforme en presque cauchemar. Elle marche sur les traces de sa mère… Marco n’est pas celui qu’elle a cru.

Et vient l’AVC qui atteint sa mère et qu’elle veille. Et les souvenirs d’une vie plus que bousculée, meurtrie à l’extrême font l’assaut. Rosa se sent appelée sur les lieux d’autrefois. Le retour à l’enfance pour ausculter un passé douloureux jusqu’à la haine. Ce qui sauve Rosa, c’est son travail à la librairie. Elle aime l’odeur des ouvrages, la danse des mots qui s’unissent et célèbrent les émotions.

Ce roman est en grande partie la vie de l’auteure, sa quête, sa volonté de comprendre et d’oser, peut-être, le plus difficile, le pardon.

On pense à l’œuvre de d’Elena Ferrante et on referme ce livre lentement, l’émotion à fleur de cœur, et les larmes au bord des yeux.

Mon pauvre lapin, par César Morgiewicz, Éditions Gallimard

Ce pauvre lapin, c’est le héros du roman, d’abord étudiant à Sciences Po et qui n’a pas choisi la bonne filière. Du moins, il ne s’y sent pas bien. Il faut dire qu’un des professeurs, l’horrible Gottlieb veut dresser les élèves à n’avoir pas de stress pour espérer être admis au concours de l’ENA. La classe n’est là que pour les éliminer. Pas de chance pour lui en sueur, mal dans sa peau. Ce pauvre lapin va tenir quelques semaines et s’enfuir quand il ressent dans le bras gauche une affreuse douleur. C’est sûr, il fait une crise cardiaque, dont il ne peut pas parler ni à la pharmacie tenue par un pharmacien méprisant, ni aux urgences de Cochin où il n’ose même pas se rendre, par peur du ridicule. Et s’il mourrait, là, sous la pluie. Autant rentrer chez soi pour oser s’éloigner enfin. Quelle chance, il a une grand-mère installée une bonne partie de l’année en Floride à Key West. Il pourra y écrire. Key West, c’est un lieu pour l’écriture. Reste que ça n’est pas facile du tout. La grand-mère et ses copines, de riches veuves plutôt argentées, l’accueillent à bras ouverts. Les copines lui envient ce petit-fils si proche d’elle.

Mais il faut qu’il travaille. Où, comment, avec qui ? Écrire c’est bien, mais ça met peu d’argent dans le porte-monnaie…

Ce premier roman, très autobiographique, est un roman initiatique bourré d’humour. L’auteur ne se trouve aucune excuse et pratique avec un certain grand art l’autodérision, il joue à déconstruire sa vie, à regarder les miettes. Tout est grave, et rien ne l’est si on peut en rire. Comme le fait de ne pas parvenir à s’épanouir sexuellement. D’ailleurs, est-ce obligé ? Sauf pour être comme tout le monde et se faire quelques souvenirs… Les quelques semaines prévues à Key West risquent bien d’être plus longues que prévu, car Trump, à ce moment-là, Covid oblige, va bloquer tout le monde, mais pas la plume de ce pauvre lapin qui ose le rire, le meilleur des remèdes aux ratés cardiaques qui reviennent de temps à autre.

Deux grains de sucre, un soupçon de secret, par Brigite Piedfert, éditions Calmann-Lévy

Que sait-on des maîtres confiseurs du dix-septième siècle ? Que sait-on de ceux qui ont pu approcher les hautes sphères en concoctant de merveilleux desserts pour le roi quand il visite son royaume ?

Voici le siècle de Louis XIII qui s’en va rendre visite au peuple de Normandie. Le meilleur doit lui être offert, et c’est le jeune Simon del Prado, que les édiles de la ville choisissent. Simon, qui lui, est tenté par les beaux yeux d’Adeline à qui il voudrait offrir un ara qui pourrait parler, et dire le doux nom d’Adeline… Il est venu jusque sur le port. Pour cinq écus, une fortune, il a pu acquérir le bel oiseau… Jour de chance ?

Maintenant, il se doit de fabriquer un chef d’œuvre sucré pour le roi. Il sera le confiseur du monarque… Or, il fait des jaloux Adrien de Méchefeux est un négociant influent. Les œillades adressées à Adeline ne lui conviennent pas davantage. 

Pourquoi la cargaison de sucre attendue en provenance du Nouveau Monde est-elle saccagée ? Simon en avait besoin pour réaliser ce qui était promis au roi ? Où trouver cette matière indispensable ? Il n’a d’autre ressource que de s’adresser à son ancien maître d’apprentissage. Or, Salvador est un Juif converti qui a fui les persécutions en Espagne. Les ennemis de Simon peuvent jubiler. Simon se jette littéralement dans la gueule du loup, en l’occurrence, l’Inquisition.

Il faut immensément de talent pour se lancer dans une histoire sucrée à souhait dans une époque de grands troubles. L’aventure est là. L’histoire aussi. Celle tragique pour beaucoup de l’Inquisition… L’histoire des Juifs d’Espagne, dont beaucoup se sont convertis officiellement au catholicisme, mais qui, en secret, ont continué à pratiquer le judaïsme. C’est toute l’histoire des Marranes qui est ici révélée. 

On ne lâche pas le roman de Brigite Piedfert. On tremble jusqu’à la fin. Simon échappera-t-il aux pièges tendus par Méchefeux ? Adeline joue un rôle de femme forte. Et avec elle, il n’est pas question de laisser des crimes impunis… 

Le sens de nos pas, par Claire Norton, éditions Robert Laffont

Claire Norton, déjà auteure de quatre romans fouillant la vie, cherchant le sens, dénichant le soleil, nous propose avec Le sens de nos pas, une histoire émouvante. Celle d’Auguste, un vieil homme de quatre-vingt-cinq ans qui rencontre sur le banc de Jeanne, qui fut la femme de sa vie, Philomène, une très jeune fille de quinze ans. Elle devient son phénomène…

Tous deux ont le cœur en lambeaux. Lui a accompagné Jeanne jusqu’aux portes de l’invisible et Philomène a soudain perdu sa mère dans un accident de voiture terrible. (L’accident, les dernières pensées de cette jeune maman de quarante et un ans sont racontées dans le prologue). Ses dernières pensées sont pour Benoît, le mari et Philomène, sa fille. Mais elle ne le saura jamais. Pourquoi sa mère partait-elle vers Tours ou Amboise ? Philomène a toujours eu peur que ses parents se séparent. C’est si fréquent de nos jours. De là à s’imaginer que, peut-être, cet accident ne serait qu’un suicide…

Le roman raconte l’histoire de Philomène, mais aussi celle d’Auguste et de Jeanne et de leur fils Simon, marié à une femme au cœur sec, qu’Auguste nomme Cruella… Jeanne est morte des suites d’un cancer et Simon n’est pas venu. Mais après la mort de Jeanne, il vient s’installer dans la grande maison… Et Auguste a du mal à se sentir chez lui… Il surprend des conversations. Ainsi donc, on veut le caser en EHPAD ?

La vie va lui jouer un dernier tour, mais son rayon de soleil sera bien la rencontre de Philomène. Je ne suis en dire plus, sauf, qu’avec finesse et délicatesse, Claire Norton sait accrocher, émouvoir. Non, pas de pathos, les choses de la vie, une réflexion profonde qui interpelle tout un chacun, car à travers cette histoire, elle parle de nos vies, de nos approches, parfois égoïstes…

Ne ratez pas cette belle histoire et, que personne n’oublie que, sur le chemin de toute vie, un oiseau peut, non gazouiller, mais tintinnabuler. Et ça, c’est le merveilleux chant de la vie. Auguste a su transmettre et nos cœurs peuvent accueillir.

Le syndrome du canal carpien, par John Boyne, traduit de l’anglais, (Irlande), par Sophie Aslanides, éditions J.C. Lattès

John Boyne ne manque pas d’humour et, dans ce nouveau roman, il pointe les réseaux sociaux et nos addictions qui apparaissent sur nos téléphones mobiles. Quelques grammes dans nos mains qui font qu’elles ne sont occupées qu’à cela. À peine 200 grammes de métal, de verre, de plastique. Le tout s’éclaire et sert de boussole (souvent mauvaise).

L’auteur nous entraîne chez les Cleverley, une famille britannique peu ordinaire. Papa est un chroniqueur célèbre de la BBC, avec un bel ego. Il anime avec talent, il se considère tel un trésor national. Il se vante de connaître la terre entière, enfin, surtout les célébrités. Maman est une romancière. Elle a écrit deux romans elle-même. Elle voudrait être connue et reconnue. Est-ce la fatigue, elle s’en remet à d’autres plumes et signe seulement les histoires qui sont les siennes. La honte ? Mais non, pas du tout. Et puis, il y a trois enfants. Certains déjà adultes. L’un est devenu enseignant dans le collège qui fut celui de bien des maux pour lui quand il était harcelé. Sa sœur Elizabeth se réveille et s’endort bercée par les like et followers. Un permanent contrôle de sa popularité. Des statistiques à n’en plus finir… Le plus malin, c’est bien Achille, un rien de perversité. Prêt à toutes les roueries pour arnaquer ici et là…

Alors, heureuse la famille Cleverley ? En apparence, on pourrait dire oui… Mais, bien vite, les failles apparaissent et on se prend les pieds dans le tapis d’une vie creuse, plate, avec tant de faux semblants. Les héros (en sont-ils ?) prendront-ils conscience de la platitude de leur vie ? Les réseaux sociaux ne reflètent rien d’autre que l’intolérance, ne révèlent rien de très positif et ne tirent pas davantage vers le haut. Le prêt à penser chic ne fait pas choc. On pourra dire que ce roman est truffé de grosses ficelles. Mais le fait est qu’on ne le lâche pas et on se surprend à s’esclaffer, à s’exclamer, à approuver aussi. Une envie de boxer cette famille qui ressemble à tant d’autres et parfois même à nous. John Boyne sait appuyer là où ça pourrait faire mal. Il le fait avec humour. L’humour peut-il sauver tout un chacun de ses travers ?

Les douces choses, par Alice Dekker, éditions Arléa, collection 1er/mille

Si elle est attachée de presse indépendante, Alice Dekker est aussi une femme de lettres, fort sensible. Après Glorieuses résurrections et Chardin, la petite table de laque rouge, cette femme sensible aux arts et à la peinture flamande, nous offre Les douces choses. En racontant le jour d’un emménagement dans une vaste demeure comprenant un salon bleu, lieu d’un nouveau départ avec Charles, l’homme aimé qui la protégera, elle songe à Louise de Vilmorin, première fiancée d’Antoine de Saint-Exupéry et dernière compagne d’André Malraux à Verrières-le-Buisson où elle repose. 

Le texte d’Alice Dekker, dans lequel elle s’interroge sur son enfance, ses grands-parents d’origine hollandaise, sur cette propriété familiale qui flamba, fait écho à la vie de Louise de Vilmorin, dont elle admira l’élégance. Ce texte personnel est comme une lettre adressée à la femme de lettres que fut Louise, et dont certains se moquèrent ou se targuèrent de quelques pics comparant ses écrits à une sorte de friandises sucrées saupoudrées de crème Chantilly. 

C’est un double portrait qui se fait jour en 160 pages et évoque la place des femmes, le droit à choisir leurs amours à les vivre comme elles l’entendent. Quelques petits coups griffes lancés au paraître dont les personnes bien nées faisaient usage. Les convenances…

Cette Louise de Vilmorin qui émerge, aimait aimer, mais n’était pas une femme où les lits qui l’accueillaient pouvaient se vanter de quelques excentricités ou prouesses. Tout passait par l’écriture, les lettres.

J’ai aimé lire Alice Dekker, retrouver une époque qu’elle ressuscite et la suivre dans cette quête admirative d’une femme qui a connu le tout Paris et reste encore à découvrir. Que de parenté entre ces deux femmes ! Louise accueillait dans son salon bleu de Verrières. Un besoin d’être parmi les beaux esprits et d’être remarquée. Aujourd’hui, Louise est La belle endormie près du cerisier dans le parc de Verrières-le-Buisson. Et Alice Dekker ne veut que de douces choses, pour notre plus grand bonheur.

Entre toutes les femmes, par John McGahern, roman traduit de l’anglais (Irlande) par Alain Delahaye, éditions Sabine Wespieser

Entre toutes les femmes est un roman qui fut publié en 1990 et qu’on ne trouvait pratiquement plus. Les éditions Sabine Wespieser ont eu la bonne idée de rééditer ce roman inoubliable. L’auteur, aujourd’hui décédé, fut très lu en France.

Cette histoire nous plonge en Irlande aux côtés de Michael Moran vieillissant dans sa demeure de Grande Prairie. Michael Moran a fait la guerre d’Indépendance entre 1919 et 1921 et est devenu plutôt acariâtre. Plus de goût à la vie. Ses fils sont partis vivre au loin. Ils ne supportaient plus l’autorité de ce père. Les trois filles se sont installées entre Londres et Dublin et font ce qu’elles peuvent pour le visiter et apporter affection et gaieté en cette demeure sur laquelle veille avec beaucoup d’abnégation Rose Brady, la seconde épouse. Mais Moran est intraitable… 

Quel homme fut-il dans sa jeunesse ? McQuaid, qui combattait à ses côtés, est longtemps venu célébrer le Monaghan Day. Il y venait pour le bon repas, pour partager de vieux souvenirs et boire le whiskey. Sans whiskey, pas de McQuaid. 

C’est alors que les filles de Moran, pour offrir un peu de vie, à Grande Prairie décident, avec la complicité de Rose, de remettre ce jour à l’honneur, malgré la mort de McQuaid. Et, petit miracle, Moran se déride, évoque les sujets jusque-là tabous, plonge dans les prières, comme autrefois… Il se souvient de son ami, dont il ne dit pas forcément du bien. On découvre que, lui, Moran, n’a pas demandé sa pension de vétéran à laquelle il pouvait prétendre. Cette guerre n’a servi à rien, qu’à tuer et à voir mourir autour de soi. Pour rien… Seulement quelques Irlandais mis à quelques postes clés à Londres. Les souvenirs sont là, et la vie des femmes aussi sur cette terre âpre et dure, au sein d’une famille refermée sur elle-même. 

Pour ces femmes, il fut difficile de trouver de sa place, de s’épanouir, d’aimer, de rejeter la haine. Pourquoi toujours se soumettre à ce patriarche Moran, homme revêche, autoritaire ?

Fallait-il agir comme les fils qui trouvèrent leur liberté dans la fuite ? Mais ces femmes sont exceptionnelles, au fil des jours, elles ont appris à sourire et à regarder vers le ciel autrement qu’avec un chapelet en mains.

Un fort beau roman à (re)découvrir.

L’homme que je ne devais pas aimer, par Agathe Ruga, éditions Flammarion

J’avais beaucoup aimé Sous le soleil de mes cheveux blonds, le premier roman d’Agathe Ruga, blogueuse, créatrice du prix des blogueurs. Une jeune auteure, originaire de Lorraine, reçue à la librairie Hall du Livre à Nancy. J’avais eu le plaisir de l’interviewer et cette rencontre lui avait permis « des retrouvailles » avec Suzanne, mon amie d’enfance qui avait été sa maîtresse d’école en maternelle, non loin de Nancy… Au regard, elles se sont reconnues… Petit miracle littéraire grâce à ce premier roman remarqué, attachant… Le chemin d’une amoureuse et jeune maman, grande lectrice déjà. Dans ces cas-là, on guette la sortie du prochain du livre… Il se faisait désirer. 

Et le voici avec L’homme que je ne devais pas aimer… L’histoire d’Ariane, qui a vraiment tout pour être heureuse. Une première union, comme une erreur de jeunesse qui a donné naissance à une petite fille, avant la rencontre avec celui qui sait accompagner (a aussi vécu une histoire d’amour auparavant) et qui est le père de deux enfants conçus avec Ariane. Il est beau, magnifique même, disent celles et ceux qui le connaissent, et il sait choyer l’enfant d’Ariane. Jouer le rôle de père et de repère… avec la fille de la femme aimée, (l’auteure pose d’ailleurs la question sur ce qu’est un père. Il y a le père biologique et les autres, les beaux-pères. Ariane en a eu plus d’un).

C’est peu après la naissance de son troisième enfant que, dans un bar que le couple fréquente, mais dans lequel se rend parfois Ariane avec ses copines, qu’une sorte de mal-être, ou quête un peu folle, voit le jour. Des regards se sont croisés… Impossible… Et une sorte de désir insensé commence à titiller l’héroïne, bien consciente de ce qui lui arrive… En même temps qu’elle s’interroge sur elle-même, sur ce qu’est une femme après la maternité, rôle qu’elle aime. Alors pourquoi cet assaut des souvenirs de jeunesse ? Sa vie avec son père, ses grands-parents, sa mère qui quitta le père, fit des confidences à sa fille : « j’ai eu un amant quand j’étais enceinte de toi). Confidences capables de déclencher l’orage… sans compter les autres hommes, dont Lolo, plus jeune qu’elle de dix ans, grande bringue, bègue pourvu d’un piou-piou sur lequel il appuyait pour dire son désaccord au cours de rencontres familiales. Le cri du piou-piou n’était rien d’autre qu’une façon de dire : stop, pas d’accord, on se tait. Mais Lolo fut féministe. Il encouragea même la mère d’Ariane à reprendre ses études et elle devint journaliste…

Revenons à Ariane et à ses tourments dont elle se délecte en pleine conscience, et dont elle sait que, si elle ne se sauve pas, un séisme va se produire. Qu’est-ce qu’il a ce barman qui pourrait être méchant (c’est lui qui le dit), il est tatoué, elle n’aime pas ? Il a une montre bizarre et déjà un joli bedon… Il s’appelle Sandro. Des origines italiennes, mais dans son rôle de barman, il est parfait.

Ce roman, sans doute tissé d’autobiographie (un auteur n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parle avec ses tripes) pose bien des questions sur le sens de la vie. Ce que nous sommes : le fruit de celles et ceux nés avant nous, des marqueurs terribles, au fer rouge dans la chair, le cœur et l’âme. Comment démêler joies et peines saupoudrées de tant de contradictions ? Vivre est bien compliqué, mais c’est encore vivre.

Le Cercle de la Rose Blanche, par V.S. Alexander, traduit de l’anglais (États-Unis) par Marion Boclet, éditions City

V.S. Alexander a fait un tabac avec À la table d’Hitler, cet écrivain américain qui a un autre nom, aime les roman historiques, dans lesquels, il glisse des personnages féminins. Des femmes de caractère qui, bien évidemment, ont un destin.

Ce nouveau roman plonge lectrices et lecteurs au cœur de la guerre de 39/45 et nous peint les destinées de deux jeunes filles étudiantes à Munich. Il y a Lisa Kolbe prudente et audacieuse et Natalya Petrovich, venue de Russie avec ses parents quand elle était tout jeune. Les parents s’étaient, jusque-là, bien intégrés à Munich, le père pharmacien est devenu préparateur dans une grande officine, rend des services. Quand Hitler est porté au pouvoir, les choses changent. Des livres sont interdits, on parle de sous-hommes, et le père cache les livres interdits, dont Saint Thomas D’Aquin qu’il aime tout particulièrement… 

À l’université, Natalya qui se prépare à peut-être devenir médecin et est déjà infirmière, fréquente un groupe de jeunes qui n’apprécient pas le Reich. Dans ce groupe, Garrick, un homme beau comme un dieu, mais dont tout le monde se méfie, lui fait la cour, se fait pressant… En ces temps troubles et troublés, à qui faire confiance ? Jusque-là, à part les gentillesses d’Alex, aucun homme ne s’est vraiment intéressé à elle. Mais ce qu’elle a vu d’une synagogue brûlée et du rabbin qu’on a jeté dans les flammes l’a profondément bouleversée et, quand son père est arrêté et emprisonné pour avoir, dans sa bibliothèque, derrière les livres autorisés, caché certains ouvrages interdits, elle s’interroge… Le groupe d’amis dans lequel Lisa l’a introduit, lui convient… On ne peut rester sans s’opposer, sans agir. Comme Sophie et Hans Scholl, Alex et d’autres, membres du groupe La Rose Blanche, elle va écrire des tracts et les répandre, à Vienne, à Nuremberg. Si Lisa est téméraire, et forme Natalya à la prudence, elle lui transmet le courage d’oser…

Le ton de l’ouvrage est juste. L’histoire de La Rose Blanche et des jeunes gens Scholl est vraie. On ne peut qu’être ému jusqu’au bouleversement. L’auteur a parfaitement réussi son ouvrage et nous entraîne dans les affres d’une période qui, hélas, en bien des points du globe, existe encore. Le combat des droits de l’homme, de la dignité n’a, hélas, pas trouvé son achèvement. Il faut veiller, rester attentif. Rien n’est jamais gagné.

Retour à Maryon Park, par Denis Hergott, éditions Gérard Louis

Le titre du récent ouvrage de Denis Hergott Retour à Maryon Park est emprunté au lieu de tournage de Blow up, le film de Michelangelo Antonioni, qui obtint la Palme d’Or en 1967 et qui interrogea longtemps les spectateurs et les critiques. Le film s’inspirait d’un moment de la vie du photographe David Bailey et de sa compagne, mannequin de mode. Ce film est à la fois une histoire bien menée avec suspens, mais aussi une réflexion sur le regard du photographe, sa quête et ce que l’objectif peut révéler de secret, de caché de la vision du monde.

Denis Hergott confesse avoir été interpellé par ce film, comme son héros lorrain, qui a une parenté avec celui de Scottish blues, (récit paru chez Paraiges en 2018). Dans ce très beau texte, son héros sera bouleversé après la projection de Blow up et percevra sa vocation artistique, son désir pour la photo.

Voici donc son héros photographe, grand voyageur, en quête d’exception, du cliché jamais saisi, qui s’offrira à l’objectif révélant l’inouï. Cadeau ? Blessure ? L’homme glisse ici et là ses souvenirs d’enfant avant la projection de Blow up. Serait-il curé, médecin, vétérinaire ou autre belle profession valorisant l’être qui s’y donne ? Rien de tout cela. Pas davantage menuisier comme le papa de Raymond s’occupant d’un soldat russe pendant la guerre. Autre chose était en germe, l’ombre et la lumière qui dévoilent l’insensé.

Très vite, apparaît la bien-aimée, Claire… Dans Blow up, le héros a aussi sa bien-aimée… 

Les voyages sont là. Un photographe emmagasine, mange tous les chemins et dévore tous les ciels. Et vient Indy, le chien berger écossais, adorable compagnon, fidèle et présent. (Il faut connaître l’auteur pour savoir la place qu’a tenu son Indy). Les voyages, les errances, de la Lorraine à Porto donnent naissance à des clichés que l’on range, que l’on ressort, que l’on juxtapose et dont on parle avec un ami, comme Jan. Et si on faisait une exposition qu’on appellerait Blow off… Antonioni n’est pas loin…

Ces pages décrivent avec sensibilité la quête de beauté d’un artiste obligé si souvent de se soumettre aux tâches quotidiennes, comme passer la tondeuse ou rencontrer un proche alors que dans la tête tout danse, tout s’épouse et se sépare aussi, hélas. 

Et l’on reprend la route, au propre comme au figuré. De Porto, on file à Venise et on revient à Maryon Park sur les lieux de l’énigme d’un crime réel ou rêvé, comme toute vie au fond, comme tout appel à la création artistique qui peut laisser exsangue ou élever jusqu’au partage.

Il faut saluer l’écriture de l’auteur désireux de prendre le temps de s’asseoir au pied de l’Arbre, symbole de vie et de mort aussi. « L’Arbre. Et sa verticalité confondante. Reliant la terre au ciel. L’Enfer au Paradis ? Qu’importe son histoire, son ésotérique pouvoir, je n’oublierai jamais celui, planté là, au bord de la route… ».

Une lecture tel l’éclair du flash, qu’on ne peut oublier et que je recommande.