Les Caprices d’un astre, par Antoine Laurain, éditions Flammarion

Antoine Laurain, déjà auteur de plusieurs romans, s’est révélé avec Le Chapeau de Mitterrand (couronné de plusieurs prix). Ses livres connaissent un beau succès et sont traduits à l’étranger/ Quelques-uns ont été adaptés au cinéma et à la télévision.

Voici le nouveau qui ne décevra pas, puisque l’auteur réussit à relier l’époque de Louis de XV à la nôtre…

Il y a un peu plus de 250 ans Guillaume Le Gentil de La Galaizière (il a existé), astronome de Louis XV partait pour Pondichéry pour observer l’exceptionnel passage de Vénus devant le soleil… Il ne revient que onze plus tard… On l’a même cru mort. Un vieux sage lui a bien dit en constatant son obstination jusqu’à l’obsession, en le voyant refaire ses calculs afin de vérifier de ne s’être point trompé… Tu ne cherches pas une étoile, mais l’amour… Il y a là matière à un beau récit… Qui existe et que nous offre l’auteur. Mais Antoine Laurain a la bonne idée de faire se croiser la quête de Guillaume avec celle de Xavier, un agent immobilier rendu à son célibat depuis son divorce et qui doit veiller sur son fils de onze ans… Or, il se trouve que dans un appartement vendu un placard n’a pas été vidé… Qu’y trouve-t-on ? Un extraordinaire télescope avec lequel Xavier va regarder chez la voisine d’en face… Il y voit même un zèbre…

Magie de cet outil exceptionnel qui a plus de deux cents ans ? Un jour, la jeune femme observée, frappe à sa porte… Il pense être démasqué… Pas du tout, la jeune femme, elle-aussi rendue à sa vie de célibataire et maman d’une petite Esther, veut mettre en vente son appartement.

Au fond, la quête de Xavier a quelque chose à voir avec celle de Guillaume et sans doute aussi celle de la voisine d’en face… L’ensemble compose un beau roman, fin, superbement écrit, tel un conte dont le mot fin peut rimer avec amour et toujours. Merci Vénus…

Ne ratez pas cette lecture. 

Le portrait disparu, par Guillemette de La Borie, éditions Calmann-Lévy

Ah, la jolie histoire que nous conte la plume délicate et sensible de Guillemette de la Borie. Guillemette de la Borie a mille cordes à son arc, journaliste, auteure pour la jeunesse, biographe, essayiste et romancière. Elle sait installer une histoire, telle une conteuse et inviter lectrices et lecteurs sur des chemins de beauté. C’est le cas ici.

Tout commence par une vente aux enchères à laquelle se rend Alyssia, la petite-fille d’Apolline Chamassy. Un seul tableau l’intéresse. Il est signé d’Anton Drovic et il révèle Les deux jeunes filles, belles comme le jour que la nuit risque d’enténébrer.

L’auteure nous raconte l’histoire d’Apolline, dont le père est originaire du Sud. Montauban n’est pas loin et la villa Miramas a été son berceau, mais le travail a conduit cet homme à Paris. 

Au moment, où commence l’histoire, Apolline a douze ans, s’ennuie un peu dans ce bel appartement bourgeois parisien où règne la domestique puisque Apolline a perdu sa maman. À l’étage, juste avant la guerre, vient d’emménager une famille nombreuse venue de Hongrie. L’aînée de cette joyeuse fratrie, Dorothée, un prénom francisé, on comprend pourquoi, a l’âge d’Apolline. Et c’est le tourbillon de la vie, avec ses fantaisies, ses rires…Mais au sein de cette famille, si les meubles manquent, il y a l’art, les peintures, les artistes. Les fillettes s’entendent si bien, qu’elles iront pendant la guerre, ensemble suivre leurs études dans le pays du papa d’Apolline. 

Il y a l’histoire. Celle des tableaux et œuvres d’art qui disparurent ou furent sauvés pendant l’Occupation quand les nazis pillaient demeures et musées, mais il y a autour de cette belle amitié, une réflexion sur ce qu’apporte l’art dans toute vie. Comment un regard peut faire une œuvre (Picasso). Les citations d’artistes et écrivains posées en exergue de chaque chapitre invitent à l’espoir et à la quête de beauté dont aucun humain ne peut faire l’économie. Dans ces pages Egon Schiele, Klimt, Picasso et des auteurs de Valéry à Camus à Zola en passant par Shopenhauer rivalisent d’intelligence. J’aime celle de Joan Ruskin : L’art est beau quand la main, la tête et le cœur travaillent ensemble… Guillemette fait souffler dans ce livre à ne pas manquer, un supplément d’âme. Et ça…

Une si longue haine, par Martine Delomme, éditions Presses de la Cité

Louise est probablement en fin de vie dans une demeure qui n’est pas la sienne près de Sarlat, mais où elle a élevé les enfants de sa cousine Nicole, une femme que l’on va découvrir sèche de cœur. Nicole a épousé en secondes noces Bernard, veuf, lui aussi. Chacun a un enfant. Il y a Charlotte la fille de Bernard, il y eu Cédric, le fils de Nicole et Grégoire, l’enfant qu’ils ont eu ensemble.

Dans la maison, où elle est allongée en attendant l’ambulance qui vient la chercher pour les séances de chimio, Louise pense à Charlotte. Vingt ans sans l’avoir revue. Charlotte a fui… Mais qu’a-t-elle fui ? Elle donne encore quelques nouvelles deux à trois fois par ans à la tante aimée. Louise se reproche de n’avoir pas su veiller sur elle comme elle l’aurait dû. Charlotte est devenue libraire à Arles. L’amour des livres lui est venu grâce à Louise. 

Finalement, Louise ose l’insensé, reprend contact avec Charlotte, qu’elle veut embrasser une dernière fois. Pour Charlotte, c’est comme un traquenard qu’on lui tend. Mais peut-être est venu le moment de dire, de mettre les choses au clair.

De belles retrouvailles avec Bernard, le père handicapé qui n’a jamais su résister à Nicole. Nicole est une horrible femme qui ne pense qu’à elle. Le mari, les deux fils dont l’un est un monstre… Bernard renoue avec sa fille tout en tendresse, il cultive les fleurs et lui offre le plus beau de la vie.

Haine, oui, jalousie aussi ! L’argent est maître mot et c’est le seul mot qui enthousiasme cette Nicole qu’on déteste.

Face à ce tableau sombre, celui d’une violente déchirure, d’une histoire qu’on a voulu taire, la belle âme de Louise fera venir le temps de l’apaisement et de la réparation.

Le Grand Monde, par Pierre Lemaitre, éditions Calmann-Lévy

Pierre Lemaitre n’est pas un débutant… C’est un conteur « à sa façon » précise-t-il. Lauréat du prix Goncourt avec Au-revoir là-haut, l’engouement s’est créé autour de lui. Deux autres romans ont suivi cette histoire qui fait partie des Enfants du désastre, une fresque relatant l’entre-deux-guerres. Cette trilogie lui a fait prendre conscience, précise l’auteur, que son écriture était arrivée à maturité. D’où l’idée de se lancer dans une saga, celle de Le Grand Monde, ancré dans les Trente Glorieuses. Il précise qu’il a lu les auteurs des épopées qui ont marqué la littérature, Victor Hugo, Dickens, Tolstoï en passant par Zola jusqu’à Lucien Bodart, Joseph Kessel, et tant d’autres qui ont su peindre une époque… Les lectures font les écrivains, on l’a compris.

L’histoire commence au sortir de la guerre de 39/45 avec la famille Pelletier à Beyrouth. Des Français à la tête d’une savonnerie dont les cuve portent des noms célèbres, celles de quelques cocottes. « Ce n’est plus une savonnerie, mais un bordel », dira madame Pelletier mère. Il y a Jean, le fils aîné, dit Bouboule, son épouse Geneviève. François parti à Paris à l’École normale supérieure, (du moins c’est ce que croient les parents). Étienne, lui va à Saigon, c’est la guerre d’Indochine. Il ne part pas par patriotisme, mais pour retrouver son jeune amant qui a disparu.  Hélène, la fille, une adolescente qui se cherche et échouera, elle aussi à Paris. 

Autant le dire tout de suite.  En 575 pages, les aventures, rebondissements, meurtres sont multiples. Les destins des uns et des autres passionnants.

On peut aimer, à certains moments les personnages, et les détester. Geneviève n’est pas l’épouse douce et gentille et pourtant elle va faire son chemin et s’installer dans l’histoire.

Les destinées se croisent, s’entrecroisent. Cette saga, il y aura des suites, on n’en doute pas, montre cette France réjouie par la paix de retour, mais, où tout manque. Comment se chauffer, comment survivre pour certains quand les logements manquent. Le confort n’est pas dans tous les foyers. Voici les premiers Frigidaires, la télévision. Les marchands de linge. Ne pas rater les promotions. Encore faut-il avoir un peu d’argent.

Tout change, dans cette France qui aspire au progrès, mais les ressorts de l’âme humaine, amour, désamour, trahisons, jalousies, meurtres même, (l’auteur a déjà prouvé sa capacité en matière de roman policier) sont là… Même avec le chat Joseph. Il faut bien une petite boule de tendresse parfois.

Une multitude de personnages, certains cocasses, attachants, drôles… Un peu nous dans les miroirs.

Un ouvrage à ne pas manquer. On va attendre la suite avec impatience.

Par la forêt, par Laura Alcoba, éditions Gallimard

Dans un café parisien, l’auteure rencontre Flavia, photographe de talent pour qu’elle lui parle du drame survenu dans sa jeunesse, quand elle avait six ans. Pour qu’elle puisse évoquer Griselda, sa mère, qui a tué ses deux jeunes frères en les noyant dans la baignoire familiale. Elle était à l’école quand le drame s’est déroulé. De sa mère, Flavia peut dire, elle était aimante, très aimante. Alors pourquoi, comment ? 

L’auteure qui enquête avec délicatesse, recueille les souvenirs de Flavia. Elle rencontre aussi, toujours dans le même café « Au Bûcheron », d’autres témoins et survivants de cette tragédie.

Et elle note, note sur le cahier. Des mots sont couchés pour dire l’indicible et permettre des retours en arrière. Mais peut-on expliquer un tel geste ?

Griselda et son mari Claudio sont des réfugiés argentins. Ils ont fui la dictature. C’est Claudio qui était recherché et Griselda a tout vendu pour l’aider… Mais il n’était pas libre… L’auteure peut évoquer l’enfance de Griselda, un père pharmacien, les violences sexuelles, les tentatives de suicide… Comment on se construit avec un tel passé ? Est-ce que l’amour peut sauver. Celui de Claudio ? Peut-être ? Mais quand le passé est rempli d’ombres et de froidure ?

L’arrivée en France, l’apprentissage difficile de la langue pour Griselda qui vit avec Claudio dans une loge faisant partie du domaine d’une école où les hivers apportent la neige et où il faut mettre le sel pour qu’elle fonde, puis du sable quand le sel manque…

Claudio est devenu peintre en bâtiment… À sa façon, Griselda aussi, elle qui se maquille outrageusement. Dérisoire vêtement de protection ? Comme pour entrer en scène ? Théâtre qui la fait verser dans l’horreur… 

Flavia trouve un couple merveilleux qui s’occupe d’elle, après le drame, et la conduit en forêt (d’où le titre). Une forêt lieu des contes où tout peut être dit, où les mots s’épousent… Griselda fut-elle une nouvelle Médée ?

Le mérite de ces pages, c’est la force de la narration, la beauté de l’écriture, les mots trouvés pour exprimer ce qui n’a pu être dit… Le mérite de ces pages, de la part de l’auteure, c’est de partir d’une histoire vraie, douloureuse, tragique, de ne porter aucun jugement, mais d’aller vers cette souffrance, bien sûr pour la comprendre, mais surtout pour apprendre à la nommer et à tracer par la forêt un chemin de vie.

De la même veine, par Agathe Portail, éditons Calmann-Lévy, collection Territoires

J’ai déjà eu l’occasion de parler des précédents ouvrages d’Agathe Portail (L’année du Gel et Piqûres de rappel) où d’une plume alerte, vive, souvent incisive et teintée d’humour, elle raconte les aventures du major Dambérailh, spécialiste des enquêtes liées à des secrets de famille et dont on pense se sortir en exécutant le gêneur. Parfois, le major se passerait bien de la vieille tante Daphné, habile dans le genre, je fouille et je trouve même si je vous enquiquine, cher major. Lui, la voudrait au diable…

Nous voici dans le Bordelais, on retrouve les vignes, ou plutôt une entreprise familiale, la tonnellerie Opras que dirigent Philippe et Myriam qui sont frère et sœur. Ils s’entendent à merveille. Trop bien, car les conjoints en prennent ombrage et n’ont que peu voix au chapitre. Près d’eux, Pol, presque frère, lui est devenu dentiste. Bien pratique pour Myriam obligée de se rendre à son cabinet, car une méchante rage de dents lui mange la tête. Elle frôle la rage tout court quand elle apprend que Pol va se marier avec Aline, ça c’est normal, et surtout qu’il va aller s’installer au Canada. ça, c’est nettement moins bien. Très vite, plus rien ne va… 

Voici Philippe, le mari de Myriam qui vient signaler la disparition de son épouse… Mais qu’est-ce qui lui a pris de disparaître ? Le major Damberailh ne rit pas du tout. Il était déjà lancé sur une autre enquête. Katia, dévorée par un chien de combat. Il a flairé le mauvais coup. Ce n’est pas un accident… Et comme il est inquiet pour le devenir de sa fille en soins intensifs après un incident de moto… On peut dire que toutes les catastrophes lui tombent dessus.

On retrouve la narration vive de l’auteure dans ce roman choral… Et comme l’histoire commence avec le point de vue de Myriam… et que le major intervient plus tard… Qui est le personnage central ? Eh bien, tous… Agathe Portail offre des portraits fouillés, faits de tendresse autant que de férocité. L’humour est bien présent jusque dans les situations dramatiques qui ne manquent pas. Le rôle des belles-mères et belles-sœurs qui ont l’art de distiller le poison est bien là. Aline, la femme de Pol aurait-elle occis l’emmerdeuse de Myriam ? Les jeunes enquêteurs piétinent et les prises de bec de quelques-uns sont pointées avec des réflexions parfaitement adaptées. Je ne savais pas que les gens bien élevés du passé assortissaient leurs boutons de manchettes à leurs lacets. Tout un art !

Un bon cru, une belle veine. Bravo à l’auteure !

Patience du quotidien, par Cécilia Dutter, éditions Salvator

Cécilia Dutter est romancière et une brillante essayiste. Elle est aussi présidente de l’association des Amis d’Etty Hillesum, à qui elle a consacré plusieurs ouvrages, dont Etty Hillesum, une voix dans la nuit et Un cœur universelregards croisés sur Etty Hillesum. Etty, jeune femme juive néerlandaise est morte à Auschwitz. Elle est connue grâce à son journal intime d’une grande qualité littéraire et qui montre le chemin spirituel parcouru qui l’a rapproché des mystiques chrétiens.

Après le très beau roman publié chez Tallandier (voir dans ce blog) L’amoureuse, Le roman de Marie-Madeleine, Cécilia Dutter nous offre cette Patience du quotidien, comme une claque adressée à ce monde qui s’agite en tous sens. 

Par petites touches, l’auteure nous invite à regarder nos vies avec patience, comme le fait Dieu avec ses créations. Et si la patience était une vertu cardinale pour oser le quotidien. 

Cécilia Dutter s’appuie sur chaque jour, du lever au coucher, à tout instant, une rencontre avec des amis, une autre quand on est invité en un lieu où l’on connaît peu de monde et qu’il faut, parce qu’on est bien élevé, un verre à la main, s’adresser aux inconnus, se définir, lâcher quelques petites phrases qui vont hérisser le poil de trop de gens superficiels. Ce monde entend si peu le besoin de se ressourcer, de réfléchir. Non, l’auteure ne donne pas de leçon, ne juge pas. C’est justement la patience qui le permet. 

J’aime quand elle parle d’une amie qui va se soumettre au Botox pour offrir un visage toujours séduisant… Comme un devoir, alors les années déposent en chacun autre chose qu’un visuel. Ce qu’on a perdu en attrait peut largement être compensé par une richesse qui sera source de vie. Oser s’accepter, c’est un autre pas vers la beauté.

J’aime quand elle évoque une salle d’attente chez un médecin… On y voit la future mère dont le ventre se déforme sous les coups de la vie à venir et on entend ce qu’a vécu Cécilia pour devenir mère.

J’aime quand elle évoque Narcisse revenu dans la paume de chacun sous la forme d’un téléphone portable… 

J’aime, quand, ici et là, sont glissées les citations de Goethe, de Rainer Maria Rilke, Giono, Paul Valéry ou quand elle évoque les vies bouleversées et bouleversantes d’Etty Hillesum, Madeleine Delbrel, Flannery O’Connor…

J’aime dans l’avant-propos ce qu’elle suggère et qui est vraie lumière : « Tendre est ce Dieu qui laisse le temps au temps, sans se languir, sans s’offusquer, sans s’énerver contre l’homme, mais sans jamais cesser d’espérer, qu’il le rejoigne » 

Un ouvrage de 122 pages qui remet doucement chaque chose, chaque idée à sa juste place.

Dans la baie de Talinas, par Daniel Gumbiner, traduit de l’anglais (États-Unis) par Claire Desserrey, éditions Préludes

À vingt-sept ans, Berg n’a encore rien de fait de son existence. Ce n’est pas qu’il soit né dans un mauvais milieu. Il a eu une enfance presque parfaite, des parents aimants, attentionnés et il a reçu, en quelque sorte, l’héritage intellectuel d’un grand-père rabbin, Joel Rothman. 

Le roman commence avec un étrange cambriolage. Berg s’est introduit dans une sorte de ferme qui durant la journée est déserte. Il n’y a pas à forcer la serrure, les fenêtres sont toujours ouvertes. Que cherche Berg ? Il commence par la salle-de-bains, fouille dans la pharmacopée désespérément inintéressante. 

On comprend très vite que le beau jeune homme qui semblait s’être remis sur le bon chemin, depuis plusieurs mois –il a rompu avec les drogues– a comme une impérieuse nécessité, de renouer avec les poisons. Il a bien conscience qu’il ne doit pas. C’est plus fort que lui… 

Peu à peu, il révèle son histoire. Comment en est-il arrivé là ? Il semble avoir été cabossé au propre comme au figuré. Et voici qu’on lui a proposé de garder une maison… Il a dit oui. Il lui est même donné la possibilité de travailler sur les bateaux, de les réparer, ou de les reconstruire afin de promener les touristes. Alejandro peu communicatif l’a pris sous son aile. Tout pourrait changer. 

Talinas, c’est le nom d’une petite ville côtière. Le lieu pour oser enfin regarder l’horizon pour Berg, un lieu pour croire à tous les possibles, et à trouver le sens de la vie. Le vrai, sans ces cochonneries d’opiacés. Si la vie n’a pas été tendre pour Berg, son horizon s’éclaircit grâce à la nature et au travail manuel qui sont ici magnifiés afin que s’ouvre la porte de l’espoir.

Merveilleux premier roman à ne pas manquer et à offrir. Il est plus efficace que n’importe quel comprimé censé faire voir la vie en rose.

Les accords silencieux, par Marie-Diane Meissirel, éditions Les Escales

Il faut oser se lancer dans une telle histoire où le personnage principal est un Steinway. La Rolls des pianos qui va bondir à travers le XXe siècle. Un Steinway, c’est le piano de prédilection de Rachmaninov ou Horowitz… Ce Steinway va unir les destins de deux femmes que tout sépare… Il va surtout révéler un secret ancien. Un secret qui lie ces deux femmes et que la musique préserve, sans doute, pour mieux sauver ce qui peut l’être.

Nous découvrons l’histoire de Tillie Schultz, pianiste… Pourquoi doit-elle renoncer à sa passion pour aller travailler chez Steinway & Sons et être ainsi auprès des chefs devenus « immortels » ? Son histoire est révélée à partir d’extraits de son journal qui court de 1937 à 2015…

Dans les temps beaucoup plus récents, elle rencontre Xia, une étudiante chinoise… animée par la même passion du piano et de la musique. Pourquoi a-t-elle dû cesser de jouer alors que la musique l’irriguait ? Elle a raté son examen. La belle affaire ! Tillie la remet face au clavier et elle va jouer pour la vieille dame, des airs qui furent les siens, mais que, vieillesse oblige, elle ne peut plus interpréter. 

L’auteure mêle les époques, pis, elle les entremêle… On avance… On s’éclaire de flash-backs, et on voyage de New-York à Hong-Kong en passant par Shanghai et même Bombay. Il faut un peu s’accrocher avec les prénoms étrangers et l’histoire de la Chine et Shanghai… Mais la musique réussit ce merveilleux prodige de gommer quelques aspérités pour ne laisser que les souvenirs des sonates, d’un concerto de Chopin… Tillie raconte aussi sa jeunesse, l’irruption du jazz, pas incompatible du tout avec ce qu’on appelle la musique classique. C’était une musique qui réveillait, donnait l’envie de danser. 

Cette belle histoire saisit autant qu’elle emporte, enivre grâce aux passions musicales lumineuses, ombrées et généreuses. L’auteure maîtrise parfaitement son sujet. Elle écrit avec délicatesse. Un toucher perlé, comme au piano, pour une partition sublime.

Porca miseria, par Tonino Benacquista, éditions Gallimard

Jusqu’à présent Tonino Benacquista nous a toujours enchantés avec des fictions qui ont marqué lectrices et lecteurs. Le cinéma a souvent suivi… L’auteur étant parfois, scénariste ou conseiller. Il a commencé dans le roman noir dont La Maldonne des sleepings, mais c’est La Commedia des ratés qui l’a fait connaître du public et a fait pleuvoir quelques prix (mérités).

L’auteur est bourré de talent. Rien ne lui résiste, le théâtre est aussi un genre où il sévit pour notre plus grand bonheur.

À la vitrine des libraires ces temps-ci Porca Miseria, le juron favori de Cesare, son père…

Et l’auteur de se lancer dans un récit intime, de raconter l’arrivée en France de sa famille italienne. Lui est né en France. Qu’est-ce que c’était d’être un Rital ou un Macaroni ? Il n’a pas le souvenir d’en avoir souffert. Mais il a une façon très personnelle, tendre, cocasse de raconter les siens. Son père, très attaché à la dive bouteille et Elena, sa mère, un peu dépressive, qui a eu tant de mal avec la langue française. Les mots qu’elle ne comprenait pas, étaient classés savants. Au hit-parade de son dictionnaire, c’était Cholestérol et  Contrariété, sans doute, nous dit l’auteur pour la sonorité. Et quand elle use du mot ruine, en italien, c’est la note aiguë de son lamento note l’auteur, et c’est rouiiiina… (équivoque). Mais il y a les sœurs de Tonino (lui aurait presque aimé changer de nom quand ses manuscrits ont été acceptés. Surtout pas, a dit l’éditeur qui y voyait un argument pour mieux vendre. Il y a donc une sœur qui s’appelle Yolande, (le même prénom que Dalida, d’origine italienne mais vivant au Caire) et qui semble avoir abdiqué tout effort en classe ou ailleurs. Indécrottable, disait son vieil instituteur en blouse grise. Pour Clara, c’est autre chose, précise l’auteur :  elle va vivre l’histoire d’amour que sa mère aurait dû vivre… Avec le remplaçant du docteur Baudoux… Oui Elena avait été aimée par un médecin… qu’elle avait éconduit pour lui préférer un rustre. Pourquoi ? 

Ces pages sont aussi pour l’auteur une manière de nous montrer comment il s’est construit, quels souvenirs il a gardé de l’Italie des siens dans les ouvrages, les films… Avec ses sœurs il se régalait de La Strada, cela avait dû être ainsi. Ils étaient chez eux.

Ce livre est un bijou dont il ne faut pas se priver… Une réflexion très actuelle. On veut fermer les frontières, se protéger… Mais de quoi et de qui… Si la France n’avait pas accueilli, nous nous serions appauvris… Au contraire, avec de tels témoignages, nous pouvons être heureux de nous être enrichis.