Ces orages-là, par Sandrine Collette, éditions JC Lattès

Beaucoup a déjà été dit ou écrit sur les pervers narcissiques. Ces hommes capables d’amour et d’attention pour happer une proie et qui, peu à peu se révèlent, lancent les filets, guettent, le rire aux dents, les réactions de la proie qui est devenue le petit chat… Parce que le gros chat, c’est le pervers, un monstre diabolique qui épuise la souris. Le gros chat, c’est le chasseur, un jeu où il y a le gagnant et le perdant. Un jeu de nuit, dans la forêt, à minuit. Combien de temps peut tenir, survivre la proie lancée devant l’odieux et misérable chasseur ? Mais ce n’est qu’un jeu, n’est-ce pas Clémence ?

Son bourreau, c’est Thomas, si bien de sa personne, si doux. On se sent en sécurité à côté de lui, a dit la patronne de la boulangerie à Clémence qui s’est sauvée. Elle a réussi, ouf, avec la peur qui lui vrille les tripes. Peur qu’il la retrouve, peur de céder à ses demandes. C’est arrivé, une fois, deux fois. On s’explique, je vais changer.

Le talent immense de Sandrine Collette qui n’écrit jamais le même livre, même si elle aime fouiller le tréfonds des âmes, c’est de mettre lectrices et lecteurs dans la tête de son héroïne. Impossible d’échapper aux tourments de Clémence qui fut une petite surdouée et qui, pour avoir des copines, a pris plaisir à rater ses devoirs, à avoir des absences, alors qu’elle savait tout. Déjà une personne soumise ? Elle est devenue boulangère et elle aime son métier. Faire le pain, servir les clients…

Le talent de l’auteure, c’est de peindre peu à peu les univers, de la blancheur de la farine aux nuits obscures qui font si peur à Clémence. On comprend peu à peu pourquoi.

Son talent, c’est de nous dire –et on est bouleversé : Clémence n’est plus la fille de sa mère : elle est le chagrin de tout ce qui a été perdu.

Son génie, c’est de mettre sur le chemin de cette gamine (elle n’a pas trente ans) Manon, la seule avec qui elle va garder le contact, Flo qui rêve d’ouvrir sa propre boulangerie et Gabriel le vieux voisin de la maison dans laquelle elle tente de se reconstruire. C’est lui qui déclare qu’il ne faut pas craindre la nuit parce qu’après vient toujours le jour. Il dira aussi : Quand vous serez grande et forte, alors, vous pourrez pardonner.

Un bien long chemin à parcourir. Grande, forte ? Et si elle l’avait toujours été ?

Superbe livre, bien construit dans un style très personnel, hein ?

Migrations, par Charlotte McConaghy, éditions Lattès, traduit de l’anglais par Anne-Sophie Bigot.

Sur terre beaucoup d’espèces ont déjà disparu, les ours, les loups, les animaux dans la Savane. Il ne reste plus d’oiseaux, sauf les Sternes qui migrent chaque année d’un pôle à l’autre. De l’Antarctique à l’Arctique mais jusqu’à quand ? 

Franny, l’héroïne de ce roman, est ornithologue. Elle décide de suivre la migration de ces oiseaux. Sera-ce la dernière ?

Si l’angoisse est là, prégnante, l’auteure de ce roman (c’est le premier) grâce à des flash-backs, dessine des paysages plus ou moins tragiques, éveille les consciences. Sans être un roman catastrophe, même si on la frôle et si on se trouve sur ce chemin, l’auteure parvient à montrer ce monde, le nôtre dans toute sa splendeur avec, entre les lignes, cette mise en garde… Ce monde risque de disparaître et c’est un sérieux rappel à l’ordre pour celles et ceux qui osent dire : bien sûr, on sait, mais que peut-on ? Après moi le déluge…

Franny veut agir. Quand elle arrive au Groenland, elle n’a qu’un but, (officiellement) trouver la dernière volée des Sternes arctiques et la suivre. Il lui faut d’abord convaincre le capitaine Ennis de la prendre à bord de son bateau. L’auteure décrit avec talent la vie en compagnie d’un équipage si peu conventionnel. Franny ne l’est pas davantage, pour d’autres raisons. Un lourd passé, un passage en prison… Les migrations ne sont pas uniquement celles des oiseaux, mais parfois liées à l’intime de l’être humain.

Des portraits forts, rudes, rugueux, enveloppés de voiles noués avec des nœuds de marins impossibles à défaire pour qui n’est pas du milieu maritime. 

L’auteure a un talent fou pour décrire avec poésie, férocité et fragilité la majesté de lieux condamnés. Ce vol des Sternes bruit étrangement à nos oreilles, nous condamne à tourner page après page cette histoire tel un requiem pré-écrit par nos folies.

Ne ratez pas cette lecture, conseillez-là, poussez les portes avant qu’il ne soit trop tard.

Une miss pas comme les autres, par Syvie Baron, éditions Calmann-Lévy

Elles font partie d’une association dynamique où les femmes, dans un milieu encore dominé par les hommes, ont décidé de montrer et prouver qu’elles pouvaient tout aussi bien faire, sans rien perdre de leur féminité. Ces Culti’Actrices, du Cantal s’appellent Marion, Chloé, Alison, Suzanne (plus âgée mais qui partage leurs points de vue) et Léa, pour les principales.

Léa, c’est l’héroïne… Fille unique, héritière de la ferme Chastang, elle est passée par l’école d’agriculture et a damé le pion aux mecs. Certains, dont Julien, fils d’une autre exploitation, lui en tiennent plutôt rigueur. 

Et voici que, grâce au présentateur vedette de France 3 local, est lancé un concours : Miss Territoires… Ce concours veut se différencier du célèbre Miss FranceMiss Territoires doit mettre à l’honneur les femmes des campagnes qui font des choses. Les unes ont pu créer un fromage, d’autres veiller à l’écologie, s’opposer aux sociétés de chasse qui ne respectent pas les territoires ou les animaux. Des audacieuses ont l’idée de créer des fermes auberges écologiques… Léa, qui porte bien des idées de renouveau et agace son père, aime ses bêtes, les bichonne, les met à l’honneur sur son site, est pressentie. Poussée par les copines, elle se présente et promet de tenir la dragée haute aux dominateurs. Face aux persiflages, elle danse la vie.

Elle se présente… Mal lui en prend, c’est le début des soucis, des gros soucis… Qu’on s’attaque à son chien est une chose, mais qu’on s’en prenne à Alison qui perd la vie, en est un autre… Tout s’accélère et l’on voit se répandre un climat pesant, angoissant, jusqu’à la disparition de Léa.

On admire le talent de Sylvie Baron qui a l’art de tricoter des histoires locales comme personne. Elle montre bien la ruralité d’aujourd’hui. Elle brosse des portraits féminins qui sentent le vrai. Les dialogues sonnent juste et lectrices et lecteurs ne peuvent lâcher ces pages jusqu’au dénouement inattendu. Le coupable n’est peut-être pas celui que l’on croit.   

Hommes des tempêtes, par Frédéric Brunnquell, éditions Grasset

Frédéric Brunnquell est auteur et réalisateur de films documentaires souvent récompensés et diffusés dans de nombreux pays. Passionné de navigation, il rêvait de grands espaces et de partages avec les hommes qui partent pour de longues semaines à la pêche. Un jour, il a pu embarquer à bord du Joseph Roty II, un monstre d’acier de quatre-vingt-dix mètres de long avec cinquante-cinq marins venus d’horizons bien différents. Ces marins s’en allaient pêcher le merlan bleu au nord de l’Atlantique. Ce bateau avait été construit pour la pêche à la morue en 1974. 

Ce qui le frappe, c’est que ces gars partent sans un adieu ni de leur famille ni des Malouins. 

À bord, Frédéric découvre la rudesse de leur vie, mais aussi l’authenticité. La liberté, c’est celle que l’on arrache aux difficultés quand on repousse les limites de son confort.

Il n’est pas mieux loti que les marins et n’a pour dormir qu’un hamac bannette de deux mètres de long sur soixante centimètres de large. Il obtiendra un rideau pour se préserver, avoir l’impression d’un minuscule chez soi. Il découvre la rude condition de ces hommes qui traquent le poisson. Parfois il y en a peu, parfois trop et il faut rejeter le trop, la mort dans l’âme, rendre à l’océan ce qu’on lui a pris.

Il vit les repas partagés ou non. Le chef cuisinier est amoureux du bien manger. Il parle de la maison qu’il se prépare avec son épouse, de la vaste cuisine avec îlot central. Avant d’être marin il a fait l’école hôtelière. Un autre confie, si je ne n’avais pas été marin, j’aurais été routier, je ne peux pas rester en place. Un autre encore évoque ses trente-cinq ans de vie de marins. Il a commencé comme mousse : puis novice, matelot léger, aide ramendeur, ramendeur, second d’usine et ici sous-directeur de production. Écoute, je ne vais pas te raconter ma vie… Ils sont ainsi ces hommes d’équipage, pudiques. L’auteur doit se faire admettre. Il sait que : Les marins sont là pour gagner leur vie, pour pêcher, et la surface de la mer ne garde aucune mémoire de leur venue. Ils n’écrivent pas sur l’océan. Sans doute le cinéaste le peut-il ? En tout cas, l’équipe aura à vivre un ouragan. Une navigation hivernale dans l’Atlantique nord qui sera pour tous, surtout pour l’auteur, une incroyable aventure humaine.

Après avoir lu le récit de Frédéric, j’espère pouvoir voir les images. Il n’a pas écrit sur l’océan, mais c’est tout comme, j’attends de suivre, image par image, ce vécu dont il a donné le goût et la beauté lettre par lettre.

Tu peux rentrer chez toi, par Michaël Elias, éditions JC Lattès-Le Masque, traduction de l’anglais (États-Unis) de Claire Breton

L’héroïne, c’est Nina, une enquêtrice, 31 ans. Elle aime les chats Ryans Reynolds et les couchers de soleil…

Nina, c’est une fille bien, mais alors qu’elle enquête sur une disparition, elle fait une découverte… L’homme recherché est découvert dans un entrepôt, ficelé à un diable. Il a une balle dans la tête. 

Elle enquête et les parents de cet homme accusent Susan, son épouse. Une horrible manipulatrice, disent-ils. Sauf que… l’alibi de Susan pourrait tenir, elle avait fui et se trouvait dans un lieu d’hébergement pour femmes battues.

Nina cherche, remonte la piste. Ce serait possible si ce centre Artemis était répertorié.

L’affaire se complique, il y a déjà eu plusieurs meurtres non élucidés, des hommes tués par des femmes réfugiées à Artemis. La police a baissé les bras. Pas Nina. Elle en aura le cœur net. Après avoir trouvé l’adresse, elle se fait passer pour une femme battue… Pas si simple, elle vient de mettre le pied dans un engrenage dont on se demande à la lecture comme elle va s’en sortir. Les bonnes intentions ne suffisent pas…

Mais Nina n’en a cure. Même si elle doit risquer sa vie, la justice, la vérité sont à ce prix. N’est-elle pas une jeune femme devenue flic au départ parce qu’elle voulait retrouver l’homme qui a assassiné son père ? Cette soif, cette quête chez elle, sont de puissants moteurs qui font frissonner lectrices et lecteurs. La vengeance est un étrange carburant qui conduit jusqu’aux limites de l’impossible parfois. Et dans ce roman, une fois n’est pas coutume, si les femmes sont bafouées, niées, elles seront celles qui sauront régler leurs comptes aux odieux mâles. 

Il faut saluer l’auteur de cette histoire : c’est un homme. Bravo !

Dr B., par Daniel Birnbaum, éditions Gallimard, traduit du suédois par Olivier Gouchet

Quand un spécialiste d’art contemporain découvre dans le grenier à Stockholm des documents ayant appartenu à son grand-père Immanuel… Quand la lecture de ces documents jette l’ombre et la lumière sur ce journaliste connu sous le nom de Dr B. qui arriva en Suède tel un réfugié dès 1933. Il était juif et fils du chantre de la synagogue de Königsberg (Kaliningrad aujourd’hui). La langue allemande devait lui permettre d’être correspondant de journaux de langue allemande en Europe… Or, la suite s’avère être un mystère…

La lecture de ces documents montre tant de faits… Raconte une histoire trouble et troublante, celle de la Suède, cœur de négociations diplomatiques intenses… Mais pas seulement.

Immanuel s’en détourne-t-il ou bien profite-t-il pour jouer un jeu étrange ? Cette fuite, cet exil furent-ils prévus ou est-ce la situation qui l’imposait, d’où l’opportunité de « servir » ? Même Lucia, son épouse qui tape ses articles ne sait que répondre quand elle est interrogée. D’un côté, Immanuel travaille pour une maison d’éditions à Stockholm tout en aidant des espions britanniques à diffuser des papiers de propagande en Allemagne, mais de l’autre ? Est-ce bien lui qui, à l’aide d’un mystérieux stylo à l’encre sympathique (liquide fabriqué à base de lait, jus d’oignon et quelques gouttes de citron permettant d’écrire sans que l’œil ne puisse déchiffrer la teneur du texte qui peut ensuite être lu en chauffant le papier avec une bougie…) a révélé à des Allemands mystérieux des projets anglais concernant un port très important où transite le minerai de fer dont l’industrie allemande a grand besoin pour fabriquer ses armes de guerre ?  Immanuel a évoqué un frère ? Existe-t-il ?

Je trouve astucieux, courageux autant que romanesque ces pages de Daniel Birnbaum. Une façon de se délivrer d’un poids ? Il ajoute une partie fiction aux faits connus et, sans doute, le plus étonnant est cette parenté qui n’échappera à personne pour qui connaît l’œuvre de Zweig, notamment Le joueur d’échecs qui s’appelle « Dr B. » À ce stade, il est impossible de croire en une coïncidence. L’auteur décrit les lumières suédoises, certaines belles demeures, évoque les tournesols là, où il est accueilli, une époque où le monde cherchait sa lumière. En tout cas, l’auteur prouve que toute vie est un roman.

Ce roman, le premier écrit par ce féru d’art contemporain est illustré de documents et photos, reproductions de lettres. À ne pas manquer.

Négo, par Laurent Combalbert, éditions Calmann-Lévy (noir)

Stanislas Monville est négociateur professionnel. Il est demandé dans les kidnappings, les séquestrations et bien d’autres affaires qui mettent des vies en danger. Il a pour lui des années de service au sein de forces spéciales… 

C’est un homme qui a l’instinct, le flair dans des situations hautement compliquées, voire dangereuses et qui, jusque-là, a réussi, sauf dans une affaire qui l’a marqué en Afghanistan…

Son cabinet privé est renommé. Il vient de sauver un gamin qui a été enlevé au Venezuela, quand on le demande pour une mission qui, au départ, n’entre pas dans le cadre de ses actions. Il s’agit d’une négociation de terrains à acheter pour un grand conservatoire de la biodiversité au monde qui rencontre bien des ennemis. 

On peut avoir envie de sauver la planète, mais se heurter à de terribles ennemis. On peut aussi, sûr de son bon droit qui consiste à penser un monde propre et juste, se laisser entraîner dans des actions pas vraiment reluisantes.

Stanislas est curieux –il l’est toujours. Il a fini par dire oui et à mobiliser son équipe. S’il a pressenti que cette négociation ne ressemblait pas à ce qu’il avait connu, il comprend très vite que le piège a ouvert sa gueule en grand. Trop tard pour reculer !

On aime Stanislas, montré dans son quotidien (quand il en a le temps) auprès de sa chérie Elia et de leur fille Lara tout juste majeure, elle aussi engagée dans des mouvements pour la juste cause, croit-elle. On aime ses associés très compétents, actifs. Moïse capable en un temps record de débrouiller le plus complexe des dossiers. C’est une équipe fine, soudée, compétente qui ose faire face, même quand elle se trouve dans des situations qui font froid dans le dos.

Ce thriller est nourri du passé de l’auteur, ancien du Raid, formé au FBI et négociateur professionnel. Bien connu de l’ONU, Laurent Combalbert a déjà publié plusieurs essais pour parler de son métier et la série Ranson pour laquelle il fut conseiller technique lui doit beaucoup. Mais c’est son premier roman.

On ne lâche pas cet ouvrage, bien rythmé qui va de rebondissement en rebondissement. Tout est juste et fait frémir.

Si vous n’avez jamais abordé ce genre de récit, osez… Vous ne serez pas déçu. Vous ne pourrez pas le lâcher ? Nuit blanche garantie, mais quelle nuit !

Tes ombres sur les talons, par Carole Zalberg, éditions Grasset

Mélissa avait tout pour réussir. Un parcours exemplaire au sein d’une famille aimante, maman cantinière, papa boucher qui ont fait le nécessaire pour qu’elle réussisse et s’intègre au mieux dans la vie professionnelle. Sauf qu’à l’aube de l’âge adulte, le milieu d’origine est un point fragile. Manquait-elle d’assurance ? Elle craint d’oser faire et de ne pas parvenir à faire, même si elle sait faire. Mélissa dit au début de ce roman : « Mon enfance était un bloc posé au coin de ma mémoire, un terreau rude, minéral qui ne se questionnait pas, qui avait tenu son rôle puisque j’avais poussé droit. »

Où trouver de l’aide ? Une rencontre, un groupe étrange dirigé par un gourou, il n’y a pas d’autre mot, manipulateur. Il est celui qui rassure, malgré sa froideur. Il ne demande pas qui elle est. Elle ne voit pas sa brutalité et sa dangerosité. Elle a l’impression de devenir elle…  Et fait corps avec un mouvement politique extrême. En perçoit-elle les funestes projets ? Survient une action terrible qui conduira à la mort d’un enfant qui ouvrira (enfin) le regard de Mélissa qui ne parviendra à regarder sa vie que dans la fuite.

C’est une quasi-errance qui la conduit jusqu’à New-York, à Key West, un des lieux d’Hemingway avant l’Alaska. Sur sa route, sans se soumettre, elle écoute le tressaillement de sa vie, le frémissement de son devenir. De belles rencontres dont celle avec Jane, (une autre mère ?) qui est celle de Ryan, un médecin, puis avec Ange, le bien nommé…

Ce que ces pages offrent sous la belle plume de Carole Zalberg, que je suis depuis longtemps, c’est le comment éviter les pièges de la radicalisation ? 

Si on ne peut pas effacer les égarements du passé, si cruels fussent-ils (et on ne le doit pas) c’est le comment vivre avec. Avec l’aide d’autres âmes, Mélissa pourra danser sa vie dès lors que l’éveil de sa conscience l’aura saisie. 

Si ces pages peuvent déranger, elles bouleversent. Elles touchent à l’essentiel et offrent la lumière. 

Clandestinement vôtre, par Charles Cédric Tsimi, éditions JC Lattès, collection La Grenade

Un premier roman pour expliquer une quête, un itinéraire. Charles Cédric Tsimi, venu du Cameroun est arrivé en France avec un visa touristique pour suivre des études à l’université de Lyon. Son souhait, c’est d’apprendre… Il multiplie les demandes de permis de séjour… En vain. Le jour où il est convoqué à un test de maîtrise de Français, il n’y va pas par quatre chemins, il adresse le roman qu’il a écrit et que je viens de lire…

Ce roman ne va pas offrir des pages sur la colonisation, sur des essais malheureux, aux prises avec les passeurs.

Il raconte la vie au Cameroun, brosse un portrait haut en couleurs de sa famille, dont les multiples tontons ont plus ou moins réussi. L’un s’est bien débrouillé comme cacaotier, un intermédiaire entre les producteurs et les gros acheteurs, il embauche même le neveu, mais ce petit commerce juteux ne dure pas longtemps. On découvre comment les familles sont soudées et se mettent en quatre pour aider l’un ou l’autre.

Et puis, il y a son arrivée en France. De Lyon en passant par Paris, comment vivre et même survivre, trouver où se loger ? Il faut l’humour de l’auteur, sa belle petite tronche pour séduire, il sait en user, pour obtenir des lieux où dormir. On rit aussi lorsqu’il a l’idée de fonder le parti des sans-papiers…

Si ce livre est une fiction, il transpire l’autobiographie. Un écrivain est né… Un écrivain à suivre et que l’on retrouvera sans doute.  

Les Jardins d’Éden, par Pierre Pelot, éditions Gallimard, Série Noire

Quel auteur peut se vanter avoir écrit plus de deux cents ouvrages en cinquante-trois ans ? Quel auteur déclare à la publication de son ouvrage (ça fait plusieurs années que cela dure) C’est mon dernier, je n’écrirai plus. Je mets un terme et me consacre à la peinture et à la vie en Vosges ? Et finalement poursuit sa tâche et œuvre pour notre plus grand plaisir.

Un nom, vite… Pierre Pelot ! Il a touché à tous les genres dans le registre de l’écriture avec fougue, mystère, talent, richesse de vocabulaire extraordinaire, des personnages plus qu’attachants.

Voici un roman (une belle entrée dans la Série Noire) qui nous entraîne dans Les Jardins d’Éden. Pierre fait fort. Le précédent ouvrage nous avait montré ces Braves gens du Purgatoire. Ici, on se retrouve à Paradis. C’est dire si on touche au ciel. Du moins, à celui des Vosges où se déroule l’action.

Le crabe a chopé Jip Sand. Jip a résisté et revient dans sa maison d’enfance pour se rétablir complètement et retrouver Annie, sa fille, qu’on appelle Na. Sauf qu’elle a disparu depuis plusieurs mois.

Jip veut comprendre et c’est bien naturel. Jip a été journaliste et a fait partie des quatre mousquetaires des lieux, les jumeaux Touetti (l’un a épousé Virginia, la mère de Manuella, une fille retrouvée morte à demi dévorée. Il y a aussi Julien dit Titi devenu le maire de Paradis.

Paradis, c’est une station thermale, tout est beau comme il faut, sauf qu’à deux pas, il y a un lieu qui détonne, Charapak, la casse des Manouches où il se passe bien des choses. 

La mémoire revient à Jip… Manuella, c’était l’amie de Na. Et n’en déplaise à ceux qui craignent de le voir remuer une boue malodorante, il veut savoir. La maladie ne l’a pas eu, et ce n’est pas la vérité qui lui fait peur.

On retrouve l’univers de Pierre Pelot, les Vosges, les sombres forêts, un style à nul autre pareil, imagé, percutant, nerveux et vif, baigné de tendresse rugueuse. Une quête enquête qui ramène Jip à quelques comptines.

La poule sur une mur… ou Dansons la capucine… Quand il retrouve les uns et les autres du pays d’enfance et de Charapak. Jip n’en finit pas de penser. Il est sans illusion, mais a le cœur débordant de Na. Il lui doit bien cela : savoir… Où s’en va la réalité quand on n’y prête pas suffisamment attention ? Toutes les réalités ? Où vont-elles donc se cacher ? Où vont-elles donc danser ? …. Dansons la capucine, y a pas de pain chez nous

Avec Pierre Pelot, vérité et danse peuvent s’épouser… Aussi mortelles qu’une balle et peut-être davantage que la maladie.

À lire !