Les petits papiers de Marie-Lou, par Corinne Javelaud, éditions Calmann-Lévy

L’auteure nous emporte dans le bordelais au cours des années soixante-dix et brosse le portrait de Marie-Lou, jeune et jolie serveuse dans un restaurant, mère célibataire d’une non moins ravissante Dora. Toutes deux vivent chez Luce, mère et grand-mère veuve de guerre. Marie-Lou n’a pas connu son père. Près d’elle, Clovis, le cousin qui vient de partir sur les chemins de Katmandou.

Pour l’anniversaire de Dora, Marie-Lou lui offre une jolie poupée en vitrine chez un ami antiquaire. Dora la désirait plus que tout. Et sitôt la poupée Millie installée dans la chambre de Dora, d’étranges phénomènes se produisent. La poupée serait-elle ensorcelée ? Un médium recruté déclare qu’elle est habitée par l’âme de quelqu’un qui a été assassiné. Dans le même temps, Marie-Lou est victime d’un accident de voiture et est miraculeusement recueillie par Virgile, le gardien d’un domaine viticole. 

Ces incidents réveillent des mémoires endormies et Luce commence à parler à sa fille de cette terrible période que fut la guerre, l’Occupation, la Résistance à laquelle son père Josué participa. Pourquoi tant de silence ? Que voulait cacher Luce ? Et la terrible Aude ? Clovis est-il l’homme qu’admirait Marie-Lou ? 

Cette guerre a laissé bien des traces et les cicatrices sont à peine refermées. Surtout lorsque des héritages ont été captés. Le nœud de tant de mystères est sans doute plus sombre et plus douloureux que l’énigme posée par la poupée Millie qui sert surtout de révélateur.

C’est tout l’art de la romancière de nous conduire dans une belle région viticole sur les traces d’un savoir-faire hors du commun et d’y parvenir avec une juste mesure, tout en claquant le bec des redoutables démons du passé, bien plus nocifs que les milliers d’esprits à la solde de Satan qui ne sont sans doute que l’incarnation des mauvais penchants humains, que je vous laisse le soin de découvrir.

Là où tout se tait, par Jean Hatzfeld, éditions Gallimard

Cet ouvrage, Là où tout se tait, est le sixième qu’écrit Jean Hatzfeld sur le Rwanda. Personne n’a oublié le génocide des Tutsis, il y a vingt-cinq ans. Comment ce beau pays des Mille Collines a-t-il pu sombrer dans la barbarie ? Huit cent mille morts en trois mois, dont les trois quarts furent des Tutsis massacrés à la machette par les Hutus. Jamais on n’a connu telle tragédie, de mains d’hommes. Il fallait couper, massacrer et laisser les défunts aux animaux sauvages. Parfois, ils étaient jetés encore vivants dans les fosses creusées à la hâte.

Jean Hatzfeld, qui a grandi à Chambon-sur-Lignon, lieu qui s’est rendu célèbre pour avoir sauvé de façon très organisée des enfants juifs pendant la guerre, est journaliste et écrivain. Il est retourné au Rwanda qui cicatrise ses plaies. Il est parti à la recherche des rares Hutus qui ont résisté à la folie, certains protégeant leur femme tutsie. On les appelle abarinzi w’igihango, les gardiens du pacte du sang ou parfois Justes. Mais ceux qui ont survécu restent à l’écart, suscitent la méfiance, ils incarnent pour les Hutus, la trahison. Et que disent d’eux les Tutsis ? Ils ont repris leur vie et refusent d’admettre que certains Hutus ont résisté, sont méritants.

Ces pages sont des paroles pour la mémoire et bouleversent le lecteur. Elles racontent leur histoire avec leurs expressions tissées de métaphores. C’était déjà le cas dans les autres ouvrages de Jean Hatzfeld… 

Voici l’histoire d’Isidore, Tutsi marié à Domitille une Hutue. Il a résisté, a levé son bâton devant la horde…  « Cessez de couper vos avoisinants tutsis, renoncez à tout ce sang que vous vous apprêtez à verser, il vous reviendra en châtiment. »  Il sera abattu. Isidore s’est couché dans son sang. Ils sont montés en file, ils ont continué leur besogne jusqu’à l’église comme vous savez. Que reste-t-il de cet homme ? A-t-on parlé une fois pour Isidore dans les cérémonies ? Jamais. Écrit son nom pendant la Semaine de deuil ? Jamais. A-t-on planté une croix pour lui au cimetière ? Non.

Il y a aussi Eustache, Hutu marié à Édith, une Tutsie. Une grande et belle histoire d’amour. Et Dévote qui descend dans la fosse pour aller rechercher son enfant et lui donner une sépulture digne. Le sortir de ce trou dégoûtant, le laver et l’enterrer en cérémonie avec toutes mes gentillesses de maman ; l’envelopper enfin de ma désolation…

Retourner à la prière, beaucoup s’y sont essayés. C’est ce qui rapproche un petit moment, écrit encore l’auteur qui rapporte cette immense blessure pour que la communauté des hommes n’oublie jamais. Pour le pardon, c’est autre chose…

À lire de toute urgence.

Mensonges inavouables, par Jacqueline Winspear, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Marion Boclet, éditions City

Jacqueline Winspear est journaliste et romancière. Sa série Maisie Dobbs est un succès. Voici une des aventures de cette héroïne dont on peut dire, qu’elle fait songer à Sherlock Holmes ou à Miss Marple. En tout cas, Elizabeth George, grande prêtresse dans le domaine policier, en fait l’éloge.

Dans Mensonges inavouables, Maisie, peu après la grande guerre de 14/18, est devenue psychologue détective. Elle a été infirmière autrefois. Elle n’est toujours pas mariée, mais son cœur bat pour un médecin. Sur ce sujet, elle est très discrète et, au fil des pages, laisse quelques éléments éclairant sa trajectoire et ses désirs. 

Ce qui l’occupe dans cette enquête, c’est le destin d’Avril Jarvil, une très jeune fille de treize ans, issue d’une étrange famille. Orpheline d’un père qu’elle n’a pas eu le temps de connaître, sa mère s’est remariée avec un alcoolique qui l’a envoyée se prostituer. Or, on a retrouvé Avril près du corps de son souteneur avec un couteau planté en plein cœur. Avril ne se souvient de rien. 

Dans le même temps, Maisie est contactée par sir Cecil Lawton, grand avocat qui demande à Maisie de prouver que Ralph, son unique fils est bien mort dans le crash de son avion, pendant la guerre de 14/18. Il est inhumé en France. C’est une promesse faite par sir Cecil à son épouse sur son lit de mort. Elle n’a jamais cru à la mort de Ralph.

Maisie a dit oui à sir Lawton à condition qu’on offre à Avril d’être défendue, car tout l’accuse et le sort de cette pauvre gamine est déjà scellé.  

Très vite, sans à priori, Maisie se trouve embarquée dans une étrange enquête. Elle a pour amie Priscilla, dont le frère a connu Ralph. Lui aussi est mort pendant cette guerre et aurait connu Ralph… 

Avec beaucoup d’humanité, tout en faisant face à ses angoisses personnelles, sa perception au-delà du commun, (il faut un sixième sens pour mener ce genre d’enquête) lectrices et lecteurs cheminent avec Maisie, craignent pour elle. Cette enquête, même treize ans plus tard, dérange, réveille des souvenirs, provoque des rencontres, lève le coin du voile obscur et il faut tout le talent de l’enquêtrice pour parvenir à la vérité et sauver ce qui peut l’être.

C’est un bon roman. Ne le ratez pas.

Nuevo Dorado, à la recherche de la Cité d’Or, par Tristan Ranx, éditions Hoëbeke

Tristan Ranx, pseudo de Éric Jacques Franck Gigot, a une généalogie compliquée. Il serait un descendant du roi Léopold II de Belgique… Peu importe, il est docteur en histoire et grand voyageur, d’où le fait d’être publié par Hoëbeke, collection « Étonnants voyageurs » créée par le regretté Michel Le Bris, décédé il y a peu. Ses vastes horizons nous manqueront longtemps.

Dans cet ouvrage partant « à la recherche de la cité d’or », Tristan Ranx emprunte le chemin des orpailleurs des Guyanes pour s’arrêter aux portes de la mine d’Aurora. D’autres, bien avant lui, ont emprunté cette route, dont le poète Sir Walter Raleigh qui mourut de façon très théâtrale à la Tour de Londres. Il s’était vêtu de ses plus atours, avait posé sa tête sur le billot en disant au bourreau : frappe, homme, frappe.

L’auteur ne fait pas l’impasse sur Raymond Maufrais au XXème siècle qui ne revint jamais de cet étrange voyage. Son père tentera de refaire le chemin avant d’abandonner. L’auteur nous raconte les hommes sans tête. Leur tête est dans la poitrine. Ces faits se sont aussi produits en Asie. Longtemps, on a cru qu’il s’agissait de légendes. La même chose eut lieu avec les femmes amazones. Légendes ou vérité ? 

Ce récit de voyage nous emporte très loin et est bourré de références littéraires, ou d’exploration. Il n’oublie pas Jules Crevaux, médecin lorrain de Lorquin, dont on dit que les Indiens Tobas l’ont mangé à l’âge de trente-cinq ans. Deux de ses compagnons ont pu s’échapper. Pas lui. Mais cette fin horrible n’est peut-être pas la bonne, ces Indiens-là n’étaient pas cannibales. Une historienne dira bien que cette époque (le dix-neuvième) était le far-west. 

Il n’empêche, l’auteur parcourt le monde à la recherche de cartes perdues et d’archives secrètes. Au passage, il nous raconte l’anéantissement d’une cité en Amérique latine par le tristement célèbre prince de Condé. Les populations auraient répliqué en tirant des balles d’or. L’Europe continue-t-elle de rêver à de fabuleuses découvertes ? Ce sont les rêves qui portent les hommes, non ? Mais qui hélas, sont si souvent source de disparition.

Vers le soleil, par Julien Sandrel, éditions Calmann-Lévy

Personne n’a oublié la catastrophe du viaduc de Gênes qui, sans prévenir, a cédé précipitant des automobilistes dans le vide et allant anéantir les maisons et petits jardins construits en-dessous. De quoi intéresser un romancier et tenir en haleine lectrices et lecteurs.

Au départ, rien de tout cela sous la plume de Julien Sandrel qui a déjà fait rêver avec La Chambre des merveilles, un succès phénoménal. (26 traductions et une adaptation au cinéma en cours).

Son héros Sacha est un jeune trentenaire, prénommé ainsi parce que sa mère aimait Sacha Distel. Mais lui, qui vit, de près ou de loin de la scène, préfère une autre référence : Sacha Guitry. Et, comme chacun sait, être artiste ne nourrit pas son homme. 

Sacha, pétillant de vie et d’audace, cumule les petits boulots et le voici qui se retrouve à jouer les tontons auprès de Sienna, la fille de Tess, jeune femme lumineuse. La gamine est délicieuse et l’attachement s’opère. Dans l’histoire, peu à peu, les personnages de ce roman sont esquissés et quand survient ce 14 août 2018 Tess doit se rendre en Toscane rejoindre sa meilleure amie Francesca et son fils Livio. Les retrouvailles avec Sacha et Sienna, déjà arrivés en Italie, auront lieu un peu plus tard.

L’auteur aurait pu s’en tenir à la catastrophe, à l’attente, aux recherches, car Tess et Livio sont portés disparus. Or, ce temps des recherches, est propice aux secrets des uns et des autres qui remontent et prennent le pas. 

Sacha, très attaché à Sienna qu’il appelle de tous les noms de fleurs, myosotis, violette, coquelicot, depuis trois ans, est forcément désemparé. Le chagrin est violent et il tente de le repousser, de nier la cruelle vérité. On ne meurt pas ainsi quand on s’appelle Tess… Comment poursuivre la vie pendant quelques jours encore, cacher la vérité à l’enfant plus qu’il n’est nécessaire ? Il veut la préserver, la voir heureuse, car la vie doit primer dans ce bel écrin qu’est l’Italie. N’est-ce pas cela aimer ? Difficile pour lui dont le cœur est en lambeaux.

On ne lâche pas ce roman, le cœur au bord des larmes parfois. C’est une plongée dans les âmes, le tout rythmé par des haïkus que se récite malgré lui Sacha. 

Julien Sandrel a bien du talent. Il faut que l’espoir demeure, débouche vers le soleil. Et il a bien raison.

Le parfum des femmes, par Marie Compagnon, éditions City

Marie Compagnon a connu un très joli succès avec Jamais trop tard pour être heureux, à tel point que, lectrices et éditeur lui ont demandé la suite de l’histoire de Camélia qui, maman de jumeaux à Châteauroux se réfugie en Bretagne, dans une ancienne demeure, après avoir découvert la trahison du mari… Elle se reconstruit grâce à la bienveillance de grand-mère Anna, une vieille dame espiègle qui a l’expérience de la vie.

Le parfum des femmes, son nouveau roman fleure les senteurs de la vie. À nouveau mère de jumelles d’à peine deux ans, Camélia, a trouvé l’amour auprès d’Arthur, dessinateur de BD. Camélia, belle, épanouie est une nouvelle femme. Elle est un nez et fabrique des parfums avec un talent certain. Elle fait aussi l’expérience de la difficulté d’être la femme parfaite, la mère, l’épouse, la femme qui entreprend et veille au bonheur de tous. Le frigo n’en peut plus de la liste des choses à faire, à ne pas oublier.

Les jumelles ont pour prénom Anna et Aela… Anna est audacieuse et intrépide. Aurait-elle « hérité » des qualités de l’ancêtre ? Les prénoms ont-ils une influence sur le devenir des êtres ? Sont-ils un moyen de « transmettre » ?

Le roman nous entraîne à un moment charnière de la vie du couple. Surtout, quand une très grande maison parisienne appelle Camélia et lui demande en très peu de temps de créer un parfum. Quant à Arthur, une grosse commande lui échoit. De la BD à l’animation, il n’y a qu’un pas. Tout se bouscule et au hasard de l’accueil d’une cousine plutôt fantasque, dans le grenier de la belle demeure bretonne d’Anna, Camélia découvre des lettres qui vont des années 1930 à 2013 environ. Elles sont d’Anna qui se confie à une autre femme. Mais que contiennent-elles ? Des secrets de famille, des leçons de vie ? Une injonction au bonheur ?

On ne lâche pas cette histoire. Le ton est juste. Marie Compagnon a l’art de conter des histoires qui font du bien et qui parfument nos vies.

À lire, à offrir pour respirer autrement.

Camille et Paul Claudel, lignes de partage, par Marie-Victoire Nantet, éditions Gallimard

Camille et Paul Claudel sont frère et sœur. Elle est son aînée de quelques années.

Deux fortes personnalités. Paul un immense poète, le converti au catholicisme quand il a dix-huit ans, et Camille, la statuaire, qui fut élève et maîtresse d’Auguste Rodin et dont la raison vacillera.

L’ouvrage de Marie-Victoire Nantet, petite nièce et petite-fille de ces deux génies, raconte les liens les unissant. Elle n’élude rien des personnalités de chacun. Des trajectoires tissées d’admiration comme de doutes. Elle montre l’amour comme l’éloignement entre ces deux êtres habités de génie. Fallait-il ce puissant génie créateur chevillé au corps et à l’âme de chacun pour donner naissance aux chefs d’œuvre qu’ils ont laissé ? Une immense souffrance les relie, touche au sublime.

Elle nous montre les premiers pas de Camille. L’une des premières sculptures réalisées de son frère quand il est encore très jeune adolescent est Jeune Romain. La première publication de Paul est Tête d’Or qui ne passe pas inaperçu dans le monde parisien des lettres. Ce faisant, l’auteure de ce livre, avec finesse, s’attaque aux mythes. Rodin mauvais, Paul qui oublie sa sœur dans cet asile où elle meurt. Or, Paul, contrairement à ce qui a été écrit dans d’autres ouvrages, a visité sa sœur. Peu avant la mort de celle-ci, il revient bouleversé : « elle me reconnaît… elle répète : « mon petit Paul ! »

L’intérêt de cet ouvrage, fin, délicat, c’est bien sûr de montrer la vie privée de ces deux génies, leurs origines (les Claudel venaient de Lorraine, de la Bresse) et comment, malgré les erreurs et ce besoin de se hisser dans la belle et bonne société – les génies ne sont pas des saints (les lecteurs non plus) – la postérité retiendra l’extraordinaire création. Marie-Victoire Nantet revient sur la trajectoire de Camille et de Paul en donnant la parole à Paul après la mort de sa mère Louise-Athanaïse Claudel. Dans son journal, il écrit « Comment cette femme dont le caractère fut avant tout la modestie et la simplicité eut-elle deux enfants comme ma sœur Camille et moi ? ». Paul a bien conscience que tous deux sont différents, hors du commun. Un peu plus loin, il continue de s’interroger, se sent proche de Beethoven, génial compositeur issu pourtant d’un milieu dépourvu de telles lumières.

Paul a cru trouver la clarté en levant les yeux vers un Ciel qui lui avait parlé, Camille s’y refusait. Ils ont correspondu. Dans une lettre datée de 1932 ou 1933, Camille s’en prend à Paul, avec violence : « Tu me dis, Dieu a pitié des affligés, Dieu est bon, etc. Parlons-en de ton Dieu qui laisse pourrir une innocente au fond d’un asile. » 

La lumière, Camille la cherchait dans la matière que ses mains étiraient, façonnaient. Les corps pouvaient valser, les yeux s’entrouvrir ou se fermer sur le désarroi, comme sur l’inaccessible beauté. 

Deux vies qui inspirent autant la pitié que la fascination. Le roman vrai de la création. D’autres lignes de partage en somme…  À lire vraiment !

Bientôt minuit, par Marie Pavlenko, éditions Flammarion

Voici un ouvrage qu’il faut donner à lire à tous. Que raconte-t-il ? Une page d’histoire humaine dont tout un chacun doit prendre conscience, surtout en ce temps où l’on parle des anciens qu’il faut protéger, covid oblige…

Mais que sait-on des anciens ? Ils nous ont précédés. Ils ont beaucoup donné, de leur temps, de leur savoir, de leur amour aussi, et les jeunes, parce qu’il faut que tout aille vite et à leur rythme à eux, sont agacés par la vieillesse qu’il faut protéger. C’est tellement plus simple de les flanquer en des lieux adaptés à leurs petits pas, à leurs faibles souffles.

Emma et Lucien, pendant des années, se sont aimés en secret. Chacun était marié… Mais ni l’un ni l’autre ne voulait faire de peine. Ils s’étaient cependant promis, s’ils perdaient la ou le conjoint(e), de vieillir ensemble.

Emma sera libre plus vite que Lucien qui, grand âge oblige, voit parfois sa mémoire chanceler. Poussé par sa fille Valérie, super occupée, il entre en maison de retraite.

Mais quelle maison de retraite ! Une prison où tombent les taloches, où l’on tutoie et rudoie les anciens. Où prendre une douche est un problème, où la nourriture sent le carton. Djamila fait ce qu’elle peut… C’est compter sans le dragon des lieux…

Emma n’a rien oublié de la promesse.

Sans tout dévoiler, c’est une plongée dans un monde devenu invisible aux yeux des bien portants. Promis, on viendra dimanche, on te prendra peut-être à Noël. Mais rien de tout cela. Lucien découvre d’autres anciens guère mieux lotis que lui et qui se sont fait une raison. Molly, Dounia, Rose peuvent-elles venir à la rescousse ? À plusieurs, peut-être est-il plus facile de résister, de s’extraire de ces lieux, mais comment ?

Marie Pavlenko confie avoir toujours aimé les vieux, ses grands-parents aux souvenirs inépuisables. Elle s’indigne contre les lieux où l’humanité a disparu. Certains EHPAD en font partie, (pas tous, elle le reconnaît) mais on pourrait étendre cette indignation aux centres de rétention, aux camps-bidonvilles, aux banlieues abandonnées, où l’humanité qui doit primer, rassembler, n’est plus qu’un vieux rêve.

Un livre indispensable pour briser cruauté et lâcheté, pour aimer, permettre d’aimer jusqu’au bout.

L’Ami, par Tiffany Tavernier, éditions Sabine Wespieser

C’est un jour semblable à tant d’autres. Dans un bourg tranquille, deux maisons isolées en bordure de forêt. Thierry entend un bruit inhabituel alors qu’il s’apprête à sortir… Lisa, l’épouse s’éveille. Il sort et la scène qu’il découvre est celle d’un film. Des voitures de police, des hommes casqués, une ambulance. C’est le choc. Tout se passe devant la maison de leurs amis Guy et Chantal. Que leur est-il arrivé ? Qui leur a voulu du mal. Les voleurs ou assassins sont-ils encore dans les lieux ?

La réalité est bien différente et il va falloir du temps pour que Thierry et Lisa comprennent que leurs amis ne sont pas ceux qu’ils croyaient. Tous deux ne parviennent pas à réaliser que ce couple avec lequel ils ont partagé tant de choses, apéros, repas, fêtes autour du barbecue, coups de mains réciproques, outillage prêté, est un couple démoniaque.

Lisa est si choquée : « J’ai dansé avec eux » qu’elle veut tout quitter. Thierry regarde les meubles : ils étaient là, assis, on riait. Après le déni, le chagrin, la colère, vient la quête de Thierry qui le conduit à un retour sur son présent, puis sur son passé quand il relit, à la demande du capitaine Bretan qui enquête, ses carnets intimes. 

D’abord leur fils parti vivre au Vietnam, puis sa jeunesse marquée par la solitude et la violence. Il a fait l’impasse sur ce passé, mais en ce temps de questionnement, tout resurgit jusqu’au bouleversement. Lisa n’a-t-telle pas lancé : « Tout glisse sur toi ». Et Guy ? Que disait-il de son passé ? Un peu secret, souriant et énigmatique. Comment a-t-il pu commettre ce dont il est accusé ? 

Comment croire qu’on peut vivre normalement si proches de voisins, d’amis ? Les deux hommes partageaient la passion de la vie des insectes… Et soudain Thierry se souvient des précisions données par Guy dans ce registre. Aurait-il dû être alerté ?

Une enquête fouillée, dérangeante, une remise en question pour tout un chacun. Le mal existe, il n’est pas que chez le monstre qu’un jour on découvre. Le chemin de la réparation n’est pas le plus facile.

L’auteure a parfaitement réussi ce roman, dont on se dit qu’il ferait un excellent film. Papa Tavernier peut être fier.

Ouverture fragile, par Guillaume Clapeau, éditions Calmann-Lévy

Tout allait bien avec Marion… Melchior et elle venaient même d’acheter un canapé… Lieu d’assise et plus… Soudain, Marion pense que tous deux se sont trompés et elle court retrouver son Ex. Melchior est abasourdi et lui, le journaliste, beau mec, qui plaît, tente en vain de tourner la page. Il se goinfre de Xanax et autres produits chimiques, alcool, et s’inscrit sur Tinder. Mais rien ne marche. Il consulte une thérapeute… dont le cabinet empeste l’encens et qui décortique les mots… Il sort, se vautre parfois dans la drogue…

Les paradis artificiels n’ont de bons que justement parce qu’ils sont artificiels… Le retour au réel n’en est que plus douloureux. C’est toujours Marion qui le hante. Dur, dur d’être largué…

Alors que le monde regorge de jolies filles. Il reste à se morfondre. C’est Marion, pas une autre.

Il faudra du temps à ce romantique trentenaire désabusé et caustique (c’est souvent le ton de ces pages à l’humour grinçant) pour guérir et espérer retrouver l’apaisement avant les battements de cœur, sans que nécessairement on se retrouve au lit…

L’auteur est éditeur et aime la musique. De nombreuses morceaux fleurissent dans ces pages. Il ne fait aucun cadeau à son héros, mais lectrices et lecteurs finissent par le trouver attachant. Si Melchior pouvait guérir, et oser enfin l’amour… 

La note positive pour Melchior qui émerge de ses entretiens avec Mme Hérisson (qui le hérisse, c’est elle qui lui apprend à décortiquer les mots) c’est la découverte du mot pardon. Indirectement, elle le colle sur le chemin de la reconquête et de l’estime de soi.

Un roman qui peut décoiffer, mais qui correspond tellement à l’errance de tant de personnes en matière d’amour. Les écrans, les réseaux sociaux mettent tout à portée de main. Il n’y a qu’à faire son choix. Mais est-ce la bonne solution ? Et, s’il est difficile de percevoir la jolie musique de l’amour vrai dans ce monde un peu fou, rien n’est impossible, tout reste encore à écrire.