Les enfants de Cadillac, par François Noudelmann, éditions Gallimard

On peut être philosophe, enseigner à l’Université de New York d’où l’on dirige La Maison française, avoir écrit de nombreux essais traduits dans plusieurs langues, entre autres chez Gallimard, Flammarion avoir réfléchi sur Édouard Glissant, puis sur Sartre (2020) et avoir publié Pour en finir avec la généalogie (Léo Scheer) et justement être rattrapé par cette science à l’occasion d’un colloque à Sainte Anne. 

C’est le cas de François Noudelmann qui offre un premier roman très personnel. Son narrateur a voulu comprendre son père et son grand-père. Que lui ont-ils transmis ? Le grand-père Chaïm, venu de Lituanie avait fui les persécutions. Là-bas, comme dans l’empire russe, on pourchassait les juifs. La France l’accueille. Reconnaissant, Chaïm s’engage en 1914 aux côtés des soldats français. Comme s’il avait une dette à payer. Son matricule porte bien la mention « Juif, engagé volontaire ». Il combat et reçoit une bombe de gaz moutarde. La moitié du cerveau endommagé, il laisse une épouse, mère de famille et mourra bien après dans un asile à Cadillac en Gironde dans une terre réservée aux anonymes. 

Albert, le père du narrateur n’a guère plus de chance. Pendant la seconde guerre, Dénoncé comme juif, il est fait prisonnier envoyé dans les camps. Il mettra plusieurs semaines pour revenir à pied de Pologne. Si l’auteur de ces pages savait certaines choses, il n’éprouvait pas le besoin d’en connaître davantage. Or, le passé le rattrape. Il cherche, enquête. 

C’est bien parce que ses ancêtres étaient juifs que ces malheurs sont survenus. Et voici la question de l’identité qui le rattrape. Qu’est-ce qu’être juif, surtout quand on ne pratique pas cette religion ? Est-on marqué du sceau du juif à sa naissance ? Pourquoi les juifs sont-ils haïs ?

L’auteur nous bouleverse quand il raconte cet étrange pèlerinage à Cadillac juste au moment où l’on commençait à réhabiliter la mémoire de ce peuple meurtri. Il arrive à Cadillac et l’on rénove… La terre accueillant les inconnus morts dans l’oubli et où se trouvait Chaïm est livrée aux pelleteuses. La dépouille du grand-père est réduite en poussière. Chaïm ne reposera pas en paix. Il va rester un mort sans sépulture. Déjà que la France ne l’a pas compté parmi les soldats « morts pour la France ». Il était dans un asile après la bataille…

Il découvre cependant le nom de Chaïm (il y en a 3000) qui figure sur une stèle funéraire avec les dates qui lui correspondent. Ouf !

L’auteur a sans doute éprouvé des sentiments contradictoires. Mais les allers et retours entre la France et l’Amérique ont tissé chez lui, une soif, une appartenance à une terre, la terre de France, une histoire de famille qui existe grâce à Chaïm…

Magnifique ouvrage qui dit tant de choses sur l’humain et ses errances.

François Noudelmann sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à une table ronde « Remonter le cours de l’histoire » au Forum Radio France, France Bleu-Ville de Nancy, animée par Sarah Polacci, le dimanche 12 septembre à 14 h aux côtés de Thierry Hesse pour « Une vie cachée » (L’Olivier) et Emmanuel de Waresquiel pour « Tout est calme, seules imaginations travaillent » (Tallandier)

Le fils de l’homme, par Jean-Baptiste Del Amo, éditions Gallimard

Jean-Baptiste Del Amo ne manque pas d’originalité, de talent d’écriture, d’une certaine poésie, même et quand, il se lance dans des histoires où la jalousie est reine et transporte de pauvres humains sur les cimes de la folie.

Voici un roman à trois personnes, osons dire quatre, car la nature, une montagne hostile est un réel personnage qui tend ses griffes et contribue à la prison qu’offre cet homme dingue qui, six ans après avoir laissé femme et fils, vient les rechercher pour les emmener vivre dans une maison quasiment en ruine, là où il a grandi. Il pense avoir été trahi pendant son absence. Il lui faut sévir ?

Ni la femme, ni le fils ne peuvent résister à cet homme. Le craignent-ils ? Oui, sans doute. Lui désobéir serait sans doute signer leur arrêt de mort. Alors mère et fils, chargés de ballots intransportables (métaphore sans doute des héritages des générations passées en ce qui concerne le mal surtout) mettent leurs pas dans ceux de cet homme qu’il faut suivre.

Il y a peu de dialogues dans cette histoire, les trois protagonistes n’ont même pas de prénom, c’est le père, la mère, le fils… Une foi, la mère va tenter de fuir avec le fils. Elle comprend qu’il faut voir un médecin si elle veut sauver l’enfant qu’elle porte. Mais épuisée, elle renonce. Et il faut retrouver les Roches, ce lieu maudit…

Rien n’est dit du désespoir du fils ? Car il doit bien exister. C’est le lecteur qui imagine, car les lignes tracées par l’auteur surprennent, choquent, bouleversent. Comment est-ce possible ?

Quelle fin pour cette histoire ? Une naissance va-t-elle intervenir ? Sera-ce la perle de lumière espérée ?

L’auteur explore des thèmes qui lui sont chers comme la transmission de la violence d’une génération à une autre (d’où les premières pages en italiques évoquant les funérailles dans une tribu chez nos ancêtres les plus lointains) ou encore les liens entre un homme et son fils, l’homme qui se croit tout puissant et qui ne comprend pas qu’au lieu d’élever l’enfant vers le meilleur, il le plonge, comme sa mère dans une animalité dépourvue de douceur (Règne animal était le précédent roman de l’auteur). 

L’auteur sera présent au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera le dimanche 12 septembre à la Préfecture, à la table ronde « Emprise » animée par Florence Bouchy du Monde des Livres en compagnie de Céline Coulon pour « Seule en sa demeure » (L’Iconoclaste) et Manon Fargetton pour « Tout ce qui Manon est vrai » (Héloïse d’Ormesson).

L’éblouissement des petites filles, par Timothée Stanculescu, éditions Flammarion

Un vrai premier roman qu’on ne peut lâcher. Timothée Stanculescu fait revivre nos adolescences. Les jeunes se souviennent, les filles particulièrement puisque c’est Justine qui raconte qu’il n’est pas toujours aisé de sortir de l’enfance pour atteindre les rives adultes. Il y a cet entre-deux parfois délicat et difficile à vivre.

Justine vit seule avec sa mère à Cressac en Charentes. Un lieu tristounet et l’été qui s’annonce ne lui apportera rien qui puisse vraiment lui donner le sourire. À Cressac, morne vie, sans relief. Sauf, cet été-là… Océane, quinze ans, une copine de collège qu’elle a connu à l’école primaire a disparu. Et si l’été s’anime du fait de cette disparition qui attire journalistes, enquêteurs, curieux, les couleurs des lieux ne seront pas que ciel bleu… Une ambiance trouble et troublée.

Pour Justine qui fait des tours de vélo dans le village et pense beaucoup, cette disparition est un curieux voyage. Elle s’interroge. C’est quoi un père toujours absent ? Et cette mère qui employait un homme plutôt sympa pour entretenir le jardin… Un peu brusque pour dire les choses. Non, il ne reviendra pas… Justine avait cru entrevoir une lumière magnifique… Et le premier baiser, jusque-là, pour elle, rien ne s’est passé. Elle voudrait grandir, éprouve une certaine impatience tout en s’interrogeant sur le monde des grands qui se dessine… Mais qu’y gagnera-t-elle de plus ?

Le roman est conté au JE avec une foule de détails qui marquent, interpellent, renvoient tout un chacun à ce qu’il fut ou a oublié…

Et toujours les interrogations quant à la disparition d’Océane… C’est une part d’enfance qui disparaît… Et la mienne, se demande Justine, où est-elle ?

L’auteur réussit parfaitement avec tendresse et délicatesse à peindre ce voyage intérieur, cette quête d’une gamine sans concession qui regarde, observe éprouve parfois solitude et incompréhension, même si, de temps à autre, elle pressent quelques éblouissements à venir.

Une réussite.

L’auteure sera présente au Livre sur la Place du 10 au 12 septembre 2021 et participera au Palais du Gouvernement le dimanche 12 septembre à 15 h, à la table ronde animée par Karine Papillaud, « un corps qui s’appartient » aux côtés d’amanda Devi pour « Le rire des déesses » (Grasset), Héléna Marienské pour « Presque toutes les femmes (Flammarion)

Délit Mineur, par Chantal Forêt, éditions Christine Bonneton

En haut Chantal Forêt – Puis Jeanne Cressanges et Chantal Forêt

Les éditions Christine Bonneton se sont lancées dans la publication de romans. Une excellente idée ! Leur catalogue compte désormais l’ouvrage de Chantal Forêt, auteure de quatre romans, dont certains couronnés de prix. 

Que raconte Délit Mineur ? L’histoire de Romain Favart, romancier-critique littéraire à la tête d’une célèbre émission littéraire à la télévision. Ne cherchez pas de ressemblances avec quelques célébrités du genre que les dingues de bouquins suivent de semaine en semaine.

Romain, dans sa jeunesse, a eu un merveilleux ami Cyril, fou de voitures, joyeux aussi. Cyril admirait Romain qui se rêvait écrivain. Pourquoi lui a-t-il remis une bonne centaine de pages ? En fait un roman intitulé Délit Mineur ? Pour s’amuser ? Pour titiller son ami de toujours ?

Pour Romain, c’est l’étonnement voire la surprise, lui qui n’arrive pas à avancer ses écrits (à peine une quinzaine de pages)… Il lit son ami, il est ébloui. Ah, le chenapan qui, tout en s’amusant, parvient à faire ce que lui quête désespérément… Le triste hasard fauche la vie de Cyril qui va laisser une jeune Italienne éplorée que Romain va consoler… Tout en s’emparant du manuscrit en le retravaillant et…

Longtemps après, alors que Romain est en pleine gloire, a épousé Livia dont il a eu une fille Franca, des rumeurs, des lettres anonymes… Romain n’est pas celui que l’on pense. « Le célèbre écrivain et animateur Romain Favart ne serait pas l’auteur de son premier roman… Romain Favart, un menteur, un imposteur ? ». L’étau se resserre dangereusement.

Qui a intérêt et pourquoi ? La vie de Romain, devenu riche propriétaire d’un appartement de grand standing parisien, d’un château qu’il restaure, vacille.

Le mérite de l’auteure –elle excelle dans le genre– c’est de cerner au plus près les portraits des héros. Nous avons celui de Romain, avec ses failles, un rien de cynisme, son désir de grandeur, se sortir de la quincaillerie de province, comme celui de Livia arrivée d’Italie dans les bagages de Cyril. Elle est la femme de sa vie. Nous avons encore celui de la famille de Cyril, sa sœur Sophie, beaucoup plus jeune qui fut folle amoureuse de Romain, surtout depuis sa célébrité. Le monde littéraire parisien, parfois égratigné, mais pas trop… Celui des réseaux sociaux d’aujourd’hui et le monde d’avant, à l’aube des années 1990… 

Ce qui est intéressant, c’est le comment et le pourquoi de la littérature. Comment se construit le roman vrai ? Qu’est-ce qu’un auteur ? Quelqu’un qui a plus d’imagination que d’autres ? Comment se nourrit-il ? Est-il un pilleur de vies ? Une éponge ?

Au fil des pages, on ne s’ennuie pas un instant. L’auteure tire le fil, tisse son histoire et nous captive.

Bravo !

L’auteure est invitée par la Librairie Quai des Mots à Épinal le JEUDI 16 SEPTEMBRE 2021 à 15 H

•Jeanne Cressanges, l’auteure qu’on ne présente plus, parlera de ce roman qu’elle aime beaucoup.

•Une lecture à deux voix aura lieu de quelques belles pages avant la séance de dédicaces.

•La rencontre s’achèvera autour d’un « pot bourbonnais », puisque Jeannes Cressanges et Chantal Forêt y ont des attaches.

Bébé, par Olivier Rasimi, éditions Arléa, collection La rencontre

L’histoire de Bébé, le nain de Stanislas, a intéressé Olivier Rasimi, musicien de rock et fan de Saint Augustin. Olivier Rasimi avait déjà publié aux éditions Le Passage un livre qui n’était pas passé inaperçu Le silence de la chair. Il aime les rencontres et s’était aussi intéressé à Cocteau, publié chez Arléa… 

Bébé, c’est une autre rencontre. C’est celle de Nicolas Ferry, ce nain pas plus haut que trois pommes, né à La Plaine dans une famille vosgienne et qui ne mesura jamais plus de 89 centimètres. Comment est-il arrivé à la cour de Stanislas à Lunéville ?

On raconte que trois dames de la noblesse passaient par là. S’étaient arrêtées et émerveillées de voir cette poupée vivante, plutôt jolie, âgée de quatre ans à cheval sur une chèvre. Elles revinrent à Lunéville et firent part de leur découverte avec l’idée que Stanislas, ex-roi de Pologne, duc de Lorraine et Barr, attristé par un deuil dans sa famille pourrait l’adopter. La compagnie de ce nain le divertirait. À l’époque, les monarques des cours européennes s’entouraient de personnages parfois extravagants, dont les nains. On les montrait, c’était une attraction, un divertissement.

Nicolas Ferry vint donc à la cour de Lunéville. Il eut pour lui les beaux jardins du château construit par Léopold. Il eut même sa petite maison et fit rire Voltaire, Madame du Châtelet et tant d’autres habitués des lieux. Il lui arriva de croiser Joujou, un autre nain venu de Pologne. Il en fut terriblement jaloux, car Joujou (dont parla Eve de Castro dans un livre publié chez Robert Laffont en 2014) était légèrement plus petit que lui, mais très cultivé, musicien… Bébé ne pouvait rivaliser avec les dons de Joujou. Bébé semblait avoir de l’esprit, être poète, mais c’était involontaire. Il lui suffisait de faire des farces, d’être bouffon pour se faire remarquer et aimer de Stanislas. Il resta un enfant jusqu’à ses vingt-deux ans, âge de son décès. Il assista Stanislas jusqu’à sa mort, puisque Stanislas mourut des suites de graves brûlures après sa chute dans le foyer de la cheminée. 

Le mérite d’Olivier Rasimi, c’est de réussir la peinture de la cour de Lunéville, de nous faire aimer Stanislas, épris des arts et de littérature, de décrire les jardins du château qu’il peupla d’automates. On venait de partout voir le rocher animé, on se promenait sur le canal. 

L’écriture de l’auteur séduit par sa précision et sa poésie. Il donne à Bébé sa part d’éternité :

« Contrairement à la plupart des êtres humains, les nains sont éternels parce qu’ils ont le courage et la détermination de maintenir en eux l’éternité. Non pas l’immortalité puisqu’ils meurent comme vous et moi, mais l’éternité puisqu’ils sont voués dès leur naissance, si l’on peut dire, à une forme d’innocence perpétuelle… »

Ne passez pas à côté de ce beau récit.

Revenir à toi, par Léonor de Récondo, éditions Grasset

Léonor de Récondo a décidément tous les talents… Musicienne, violoniste baroque, elle se produit dans le monde entier et a enregistré plusieurs disques, elle écrit aussi… En elle, est une musique, celle des mots. Elle a déjà publié huit romans qui ne sont pas passés inaperçus dont AmoursPoint CardinalLa leçon de ténèbres qui ont reçu des prix prestigieux. 

2021 devrait être une belle année pour elle avec ce roman de rentrée Revenir à toi, qui est un voyage, celui d’une réconciliation, celui où enfin certains secrets enfouis vont être révélés et favoriser une renaissance.

Magdalena est comédienne et s’apprête à aller jouer au festival d’Avignon. Son agent lui téléphone : « On a retrouvé ta mère, voici son adresse ». La mère, c’est Apollonia, disparue depuis trente ans. Pourquoi ? Magdalena n’hésite pas, saute dans un train, sans bagage, et se rend dans la maison modeste d’un éclusier dans le Lot et Garonne.

Le questionnement surgit, pourquoi cette femme est-elle partie, abandonnant son enfant ? Une mère n’abandonne pas ses enfants. Magdalena s’est construite sans elle, avec bien des difficultés, il est vrai et n’a pu vivre ou survivre qu’en se donnant à l’art, au théâtre, aux héros de tragédie. Elle a joué Antigone d’Anouilh qui bien évidemment a transposé Sophocle. 

Ce temps des retrouvailles mère-fille est celui d’une reconquête pour la mère, d’une renaissance pour la fille. Quand tout est trop difficile, quand la relation est trop bancale, c’est le répertoire théâtral qui surgit et aide. L’art peut tant de choses dans nos vies bousculées, meurtries. Et au bord du canal, qui joue un rôle tel un véritable personnage, peut naître un chant, celui de la délivrance et de la réconciliation avec l’autre, mais aussi et surtout avec soi-même.

Superbe !

Léonor de Récondo sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « Dans le tourbillon de la vie » à 12.00 à la Préfecture, le dimanche 12 aux côtés de Christine Montalbetti « Ce n’est qu’une existence » (Pol) et Catherine Solonoff « Reconnaissance » (Zoe) – Table ronde animée par Laure Dautriche, auteure et journaliste à Europe 1.

Ce qui gronde, par Marie Petitcuénot, éditions Flammarion

Cet ouvrage pourrait être classé dans les essais. Qu’est-ce que c’est qu’être mère ? Une interrogation qui intéresse tout un chacun. La société sait, a son idée sur le sujet de la bonne mère, celle qui peut tout, qui est capable du meilleur pour ses enfants, forcément. 

La mère les a mis au monde, ils viennent de son ventre… Le meilleur des papas ne sera jamais cette mère, il n’a pas vécu, malgré le désir d’être père et celui d’ouvrir les bras, ce que la femme a perçu. Le ventre qui se transforme, se tend, bouillonne et ce qu’une femme offre ensuite à leur progéniture.

Marie Petitcuénot voit le temps passer dans ce récit. Elle regarde cette mère de trois enfants. Des enfants aimés, mais que restera-t-il de ce temps, depuis la naissance dans une maternité aux peintures écaillées, un personnel du style un peu adjudant ? Oui, quelque chose gronde en elle. Ce n’est pas négatif. Mais ce quelque chose qui gronde fait qu’elle prend la plume, comme pour se libérer.

Les baisers s’effaceront, on en gardera le souvenir, les paroles aussi, mais les écrits resteront. Alors elle écrit. Il y a urgence. Il faut laisser une trace de l’amour, car elle aime. Il ne faut pas en douter.

Une mise au point indispensable pour l’auteure qui pense avoir offert le meilleur entre lessives et repas, emploi du temps à gérer, celui familial et celui de l’école et des loisirs. Le monstre domestique surgit sans cesse, d’où les migraines. Comment lutter ? Les enfants ne lui pèsent pas, non. Ils ne sont pour rien dans cette fatigue. Mais elle a l’impression, elle la femme, la mère, de disparaître. 

Comment être mère et demeurer femme, rester lucide et libre pour le bien de tous ? Elle dit écrire ses actes de résistance, non pas aux trois enfants, mais face à la société qui d’une manière attend la mère parfaite sans en donner les codes et le mode d’emploi. Du reste, le faut-il ? Ne sont-ce pas les mentalités qu’il convient de faire évoluer.

Les femmes se reconnaîtront dans ces lettres adressées aux enfants. Mais oui… Si ces lettres sont le grondement d’une difficulté d’être, elles restent un élan, un cri d’amour.

La femme et l’oiseau, par Isabelle Sorente, éditions Jean-Claude Lattès

Isabelle Sorente, critique littéraire à France Inter, offre son neuvième roman pour cette rentrée littéraire. Un roman dense, riche de personnages et d’autant d’histoires. 

C’est l’histoire de Vina exclue de son lycée pour avoir menacé un camarade. Sa mère perçoit-elle que des secrets, un pan d’histoire non révélé, pourraient être la cause des choses qui ne vont pas bien ? Elle qui est fort occupée dans sa vie professionnelle, n’a rien vu venir. Alors qu’elle semble avoir coupé les ponts avec sa prime jeunesse, elle reprend contact avec son oncle Thomas. Pourrait-il l’accueillir comme il le faisait autrefois durant les étés quand elle était enfant ?

Thomas est un homme bien, honnête, généreux et ce temps va être l’occasion, pour lui, de parler.

Que savons-nous (sauf les gens de l’Est de la France –et encore les jeunes sourient si souvent à l’évocation d’une histoire trop ancienne pour eux–) des Malgré-Nous, ces Alsaciens et Mosellans obligés de revêtir l’uniforme allemand pendant la guerre de 39/45 ? Beaucoup n’avaient pas d’attirance pour le nazisme, mais il fallait vivre et protéger les familles. D’où la déchirure et l’écartèlement. Certains furent faits prisonniers et envoyés dans ce sinistre camp de Tambov en URSS et vécurent une totale inhumanité, l’enfer, hélas ! Beaucoup ne revinrent pas et certains ne furent libérés que bien longtemps après la fin de la guerre. Totalement oubliés de la mère patrie. La plaie est restée vive chez les Alsaciens. Thomas a vécu cela et s’est efforcé de rester l’honnête homme, le plus humain possible au camp comme par la suite.

Vina écoute le vieil homme et une sorte de miracle se produit. Elle est fascinée par ce qu’elle découvre. Elle aussi peut dire quelque chose de la souffrance, elle aussi peut réapprendre à vivre, autrement et de façon si belle.

Je ne puis en dire plus, mais ce roman ouvre le regard comme le cœur, il offre la beauté de la nature, la poésie nécessaire, indispensables à toute vie. Rien n’est jamais perdu. Rien n’est jamais acquis non plus. Comme l’oiseau qui ouvre ses ailes, l’humain peut ouvrir les bras. J’ai apprécié l’histoire du faucon de Thomas.

Magnifique ! Ne ratez sous aucun prétexte ce bel ouvrage !

Ce beau et grand roman vient d’obtenir le prix Feuille d’Or de la ville de Nancy, des Médias France Bleu Lorraine, l’Est Républicain, France 3 Grand-Est. Il sera remis à l’auteur dimanche 12 septembre 2021 dans le cadre du Livre sur la Place à 12 h au Studio France Bleu. Isabelle Sorente sera ensuite, sur le même lieu, interviewée.

Enfant de salaud, par Sorj Chalandon, éditions Grasset

Ce n’est pas la première fois que Sorj Chalandon évoque la figure paternelle. Nous avions déjà eu l’occasion de la découvrir dans plusieurs de ses ouvrages. Une figure dont on devinait la rugosité, le côté trouble jusqu’à l’absence d’amour. Et pourtant, l’auteur s’est construit sur le manque. 

Cette fois, Sorj Chalandon va loin, très loin et ose la question : qu’as-tu fait pendant la guerre ?

Or, pour le fils qui a entendu son grand-père lui dire un jour : tu es un enfant de salaud, l’interrogation devient la rage contenue. « Oui, je suis un enfant de salaud. Mais pas à cause de tes guerres en désordre, papa, de tes bottes allemandes (…) de cette folie qui t’a accompagné partout. Ce n’est pas ça un salaud (…). La saloperie n’a aucun rapport avec la lâcheté ou la bravoure. Le salaud c’est l’homme qui a jeté son fils dans la vie comme dans la boue. Sans trace, sans repère, sans lumière…

Et Sorj, au début de son « roman », raconte la rafle des enfants d’Izieu à travers les témoignages recueillis par un journaliste en reportage dans la région. Et cette rafle ébranle, donne le ton.

Nous voici en 1987 à la veille de l’ouverture du procès de Klaus Barbie qu’il a été chargé de couvrir en tant que journaliste. Il se documente, bien évidemment, et il découvre qui fut ce père qui longtemps s’est fait passer pour un héros et qui rejoindra la division Charlemagne puis la 33ème division de grenadiers de la Waffen SS, celle là-même qui défendra le bunker d’Hitler à Berlin.

Peut-on croire ce père qui réussit à suivre les débats au cours du procès Barbie ? Il a obtenu une des places réservées au public. C’est leur histoire dans la grande Histoire. Et le fils accablé par les révélations, par ce qu’il découvre, entend repousser la nuit. Mais est-il aisé de faire venir le jour ? Le père change sans cesse de version. 

C’est autant le procès de ce père si habile à changer de costume pour être toujours sur le devant de la scène de l’histoire, que celui du monstrueux Barbie. Le fils perçoit cet homme, son besoin d’aventures, cette sorte de folie enivrante, réécrivant l’histoire pour exister. Le bien et le mal ont-ils eu un sens pour lui ? Quel degré de conscience ? Patriote et traitre à la fois. Les mensonges s’ajoutaient aux mensonges. Le fils veut comprendre et va ouvrir le dossier du père, le lire, le relire… Tant pis pour toi, pour moi, pour nous. Tes mensonges m’avaient fait tellement de mal que la vérité ne pouvait être pire… 

Une lecture dont on ne ressort pas indemne. Une écriture qui fait perdre pied vraiment, comme pour atteindre la rive de la délivrance… 

Sorj Chalandon sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021. Il participera aux côtés de Marc Dugain pour « La volonté » (Gallimard) à une conversation « Les fils de nos pères », animée par Karine Papillaud à la Préfecture, le samedi 11 septembre de 12 à 13 h.

La Datcha, par Agnès Martin-Lugand, éditions Michel Lafon

Les lieux, les maisons ont une histoire et sont parfois de vrais personnages guidant les pauvres humains que nous sommes.

La Datcha, roman d’Agnès Martin-Lugand en est la parfaite démonstration. 
C’est une maison construite sur ce qui fut sans doute, une ancienne ferme provençale et dont s’occupe Macha, d’origine biélorusse et Jo, qui fut un gamin des quartiers défavorisés de Marseille. Courageusement, avec et par amour, ils l’ont remise en état, l’ont transformée en un splendide hôtel où chacun se sent bien.

Pour les aider, Gaby, un cuisinier, ami de Jo et Hermine, une gamine recueillie qu’il a fallu apprivoiser, à qui, le couple va peu à peu servir de modèle parental.

L’histoire s’étale sur une bonne vingtaine d’année. La Datcha est pour Hermine, un lieu de renaissance, elle qui a été malmenée par la vie, abandonnée, livrée à la rue, aux mauvais garçons… Mais en elle, est cette force de vie, ce besoin de s’arrimer à quelques remparts solides. 

Macha, qui a toujours ce joli mot au bord des lèvres Goloubka, va l’initier à la vie, lui donner le goût des livres. N’a-t-elle pas une magnifique bibliothèque emplie d’auteurs russes et d’autres ? En vingt ans, Hermine apprend la vie et découvre l’amour. La rencontre Samuel y est pour beaucoup, sans doute. Romy et Alex naissent et le couple, même s’il finit par se séparer, reste en excellents termes.

L’auteure dessine et édifie une histoire d’aujourd’hui et trace un chemin de renaissance autant pour Hermine que pour Samuel… Chacun porte sa part d’ombre et de lumière. Macha et Jo ont su accueillir. La Datcha est bien un lieu où renaître, pour chanter et danser, malgré la mort de Jo, le jour venu.

Avec talent, l’auteure brosse des portraits finement ciselés qui parviennent à mieux vivre parce que l’amour est là et qu’ils sont prêts à l’accueillir. Rien n’est jamais fini, tout peut renaître.

L’auteure sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « D’autres vies possibles » le 12 septembre à 10 h 30 au Forum France Bleu-Ville de Nancy. Elle sera aux côtés de Sophie Loubière pour « De cendres et de larmes » (Fleuve) et de Céline Laurens pour « Là où la caravane passe » (Albin Michel)