Ti-Çat de Mahébourg ou le Grand Retour, par Anne-Marie Wimmer, éditions Ponte-Vecchio, Collection Bussana

Outre ses nombreux talents artistiques, dont celui de peintre, photographe, quand elle prend la plume, Anne-Marie Wimmer captive, enchante, et ce, dans un large éventail de sujets. Chez elle, tout est prétexte à percer les mystères, à comprendre le monde, les agissements des humains, comme ceux du vivant en général. Elle a été journaliste, chroniqueuse à Radio-France, mais a gardé l’âme d’une exploratrice de zones d’ombre, jusqu’à sortir de l’oubli quelques grandes figures, dont celle de Laure Diebold-Mutchler, compagnon de la Libération et qui fut la secrétaire de Jean Moulin.

Qu’on ne s’imagine pas une auteure triste, obsédée et fouineuse, quêteuse de l’impossible, mais non, Anne-Marie a le sourire accroché aux lèvres et quand cette Alsacienne vous parle de l’Île Maurice, le lieu du bonheur, elle ne trahit pas l’Alsace. Que non ! En amoureuse de la vie, elle a besoin des deux terres et de mille autres lieux.

Dans cet ouvrage, Ti-Çat (mon petit chat en créole) l’auteure nous raconte cette rencontre, cette cohabitation, cette histoire d’amour, où le chat fait ce que bon lui plaît. Il est vrai que ce n’est pas un chat ordinaire (sa maîtresse ne l’est pas non plus et selon le proverbe, qui se ressemble, s’assemble…) il a choisi la bonne demeure, celle d’où il pourrait voyager. Il adore.

Inutile de prévoir un panier en voiture. Il s’installe sur le siège et trône… Il s’appelle Ti-Çat de Mahébourg, ça en jette, parce que c’est le lieu où il a été trouvé. Lieu d’une belle rencontre. D’ailleurs, monsieur le félin exceptionnel n’hésite pas à se trouver d’autres demeures, chez le boulanger-pâtissier par exemple, chez une voisine où il sait gratter à la porte afin que celle-ci s’ouvre en majesté pour lui… Petit et grand roi.

Il faut savoir écrire, ne pas lasser pour consacrer au petit félin plus de deux cents pages qui, bien évidemment, racontent Anne-Marie, ses amours, sa tendresse, un manuscrit perdu, retrouvé par moitié, ses voyages, son île paradisiaque si chère à son cœur, et qui, sans doute, a fait celle que nous connaissons. 

Je disais qu’Anne-Marie a de nombreux talents, c’est vrai, c’est une conteuse fabuleuse. Miaou pour toujours ! Un livre comme une caresse… de chat. Chat c’est sûr.

La danse du panda, par James Gould-Bourn, traduit de l’anglais (Royaume-Uni) par Anne Damour, éditions Préludes

Est-ce qu’on peut imaginer la vie d’un papa qui est bord du gouffre après la perte de son épouse ?

Depuis un an, Danny est seul avec Will, son fils de douze devenu aphasique depuis la mort de sa mère. Les malheurs semblent poursuivre Danny. Le voici sommé de payer les mois de loyer qu’il est incapable de régler, puisqu’il a perdu son emploi. Or, Danny cherche à rebondir, il veut s’en sortir. Il a remarqué que les artistes de rues parviennent à gagner correctement leur vie. Dans sa main, cinq livres, les dernières de sa fortune !!! Il achète un costume défraîchi de panda et peut se produire et renflouer ses finances. Ce n’est pas qu’il soit doué. Il se sait piètre comédien, piètre danseur, mais il amuse.

C’est alors que dans le parc où il exerce, il est le témoin d’une agression. C’est Will, son fils qui est la victime. Il se précipite et ce qu’il n’espérait plus se produit. Will parle… Will parle au panda géant. Will ignore que dans le costume se cache son père. Will raconte sa tristesse, celle qui l’englue depuis la disparition de sa mère. À cette peine, s’ajoute le harcèlement dont il est victime en classe. C’est bien connu les harceleurs tapent d’abord sur les êtres sensibles et fragiles.

C’est une prise de conscience inouïe pour ce père. Il doit absolument maintenir le lien avec son fils. Mais combien de temps pourra-t-il tenir dans ce rôle de panda qui écoute et console ? Comment révéler à Will que le panda est son père ? Il ne faut pas le blesser plus qu’il ne l’est. Ne pas trahir, ne jamais décevoir.

Ce roman est unique. Il peint les cabossés de la vie mais avec tendresse et humour. Sans humour, pas d’amour, oserai-je dire. Ce roman montre le désir d’un homme combattant pour sa place de père qui veut aimer, guider. Ce roman pointe les espoirs d’un jeune garçon pour être enfin comme tous les jeunes de son âge. Ce roman est un merveilleux conte sur les liens père-fils. Rien n’est jamais perdu dès l’instant que l’amour est là.

Un ouvrage à ne pas manquer.

L’allégresse de la Femme Solitaire, par Irène Frain, éditions Le Seuil

Irène Frain sait s’emparer des histoires vraies de femmes connues ou inconnues du grand public pour les révéler avec le talent qui est le sien. Celui d’une auteure qui use de sa plume, comme un peintre et un photographe le feraient avec pinceaux et objectifs. C’est dans le détail passé inaperçu que se trouve la vérité, celle devant laquelle on est passé.

Dans ce roman, elle nous plonge en 1853 dans la rade de Santa Barbara, un port jusque-là insignifiant, sauf que cette année-là les baleines ont quitté le port bien tardivement. Un signe ? Elle nous montre un chasseur de loutres marine, le capitaine Georges Nidever et son second Charley Brown. Les habitants accourent quand il mouille les eaux du port. À chaque fois qu’il jette l’ancre de sa goélette, c’est pour rapporter un exploit. Et cette fois, l’exploit est une personne : « La Femme Solitaire » ou « La femme qu’on a perdue ». Une Indienne abandonnée dix-huit ans plus tôt à San Nicolas, une île d’un archipel triste, sauvage qui va de San Barbara à Los Angeles.

Irène Frain entend parler de cette histoire et surtout, elle découvre que tout est vrai. Elle apprend que cette femme délaissée mérite son roman. « Parole à ne jamais prononcer devant une romancière », sourit-elle. Cette histoire est pour sa plume. Elle va raconter sept semaines au cours desquelles les uns et les autres vont essayer de comprendre l’histoire de cette femme étonnamment belle, qui parle un langage inconnu, chante, danse malgré une légère claudication. Elle a quelque chose que peu de personnes possèdent : la joie. Tout son être en est irradié.

On aime le portrait du docteur Shaw que l’auteure peint pour nous. Il va nouer avec cette femme unique un lien très fort. Il a envie de la connaître, de la comprendre. Qu’a-t-elle à nous révéler ? Quelle fut son histoire pendant dix-huit ans ? Pourquoi fut-elle abandonnée ?

Son combat, car c’en est un, se heurte à bien des préjugés, sociaux, religieux… Les femmes n’ont-elles pas ce qu’elles méritent ? Comment se fier aux diablesses coupables d’avoir fait perdre le paradis à l’humanité ? Et cette Indienne que sait-elle ? Ce goût de la musique d’où lui vient-il ? La musique sauve de tant de malheurs…

La Femme Solitaire est le visage, l’étendard des peuples opprimés, le portrait de celles et ceux dont on n’a pas le temps de soucier. Elle est le voile qu’on déchire au milieu de la nuit pour montrer la lumière et indiquer que nos routes n’ont pas fini de s’étirer jusqu’à d’improbables rencontres qui nous parlent de nous.

L’écriture de l’auteure est belle et poétique et nous interroge avant de se nicher en nos âmes. Cette Femme Solitaire irradiant l’allégresse a tracé une route fabuleuse que nous n’osons pas emprunter.

D’écume et de sang, par Mireille Calmel, éditions XO

Mireille Calmel est une auteure qui jamais ne déçoit et sait mettre en scène des personnages ayant existé, notamment des femmes. Elle enquête, fouille, scrute, se documente, devient, jusque dans ses tripes, l’héroïne qu’elle nous permet de mieux connaître.

Un jour, au cours d’une fête du livre à Montaigu, en Vendée, elle entend parler de la Dame de Montaigu, Jeanne de Belleville, première femme pirate qui donna des sueurs froides au roi de France. Elle écrit d’abord un court roman pour Prima et garde au fond d’elle, le sujet. Elle porte cette héroïne. Il lui faut comprendre l’histoire qui se passe au quatorzième siècle.

Si Jeanne de Belleville devient celle que nous découvrons, c’est à la suite d’une grande histoire d’amour avec le baron Olivier de Clisson. Au premier regard, elle a su qu’il était l’homme de sa vie et que personne n’y pourrait rien.

La vie de Jeanne peut, au premier abord, paraître dure. Mais il faut se mettre dans sa peau. Ce que fait Mireille Calmel. Elle écrit au Je… Le roman est la confession de Jeanne en 1359, juste avant de mourir. Une confession violente et dans une vérité qui ne peut laisser indifférent. Ni espoir, ni regrets.

Pourquoi cette femme est-elle devenue la pire ennemie du roi de France ? C’est l’histoire d’une vengeance. Le roi est le premier traitre. Il lui a pris l’homme aimé. Il l’a invité au mariage d’un de ses fils. Le baron est un homme d’honneur. Le tournoi suit. Olivier joue pour le roi. Il est le vainqueur. Pourquoi le capture-t-on, le fait-on exécuter ? Pourquoi sa tête est-elle plantée sur les remparts de Nantes, offerte aux corbeaux ? Jeanne sait que, de ce jour, sa vie bascule. Ce roi est un fourbe de la pire espèce. Elle a déjà dû se rebeller contre son père qui lui a imposé un mariage forcé avec un homme brutal. Ce père qui l’a maudite à jamais et dont elle pense, à la fin de sa vie, que cette malédiction a davantage pesé sur elle que l’ire de Philippe de Valois… 

Elle sait qu’elle a tué des hommes. La vengeance ne compte pas, n’a pas de prix quand elle irrigue et hurle dans toutes ses fibres. 4000 Bretons l’ont suivie sur terre comme sur mer. Elle est enragée et on la surnomme « La Tigresse bretonne » ou « La Lionne sanglante ». Elle n’a pas d’autres ressources que d’agir ainsi, et tant pis si elle paraît inhumaine, doit marcher sur son cœur de mère. On a saisi ses biens. Vers qui se tourner ? Le roi d’Angleterre qui combat la France. Les pays sont engagés dans cette terrible guerre de Cent Ans.

Si vous ouvrez ce livre, vous ne pourrez le lâcher. Mireille Calmel a su trouver le souffle de son héroïne jusqu’à couper le nôtre. Une réussite !

Le syndrome de la brasse coulée, par Julia Mattera, éditions Flammarion

Oscar a été champion de natation avec un seul objectif, mettre les siens à l’abri du manque.

Mais vie de champion oblige, c’est compter sans les déplacements. On peut en arriver à négliger ceux qu’on aime le plus. Un jour, sa femme le quitte. La voilà cette brasse coulée… Elle lui a laissé Anthony, leur jeune ado, en lui demandant de mieux l’aimer qu’il ne l’a fait pour elle. Il veut bien, mais n’a pas le mode d’emploi. La natation n’a que quelques gestes pour garder la tête hors de l’eau. 

Entre Anthony, 14 ans et ce père maladroit, rien ne va. À tel point que le fils se réfugie chez Zette, sa grand-mère. Ça tombe bien, elle vient de choisir d’aller vivre dans une maison de retraite. Anthony sera le gardien de la demeure. 

Zette semble avoir tout compris. Elle voudrait que son fils vienne donner quelques cours d’aquagym dans cette maison de retraite. Ce n’est pas parce qu’on vieillit qu’on n’a pas le droit de faire quelques mouvements dans l’eau. C’est au contraire très bon pour les rhumatismes, les articulations, l’arthrose. 

C’est une autre vie qui commence pour Oscar de retour dans sa région. Un autre monde que celui des anciens. Il y a une vie en ces lieux et des personnes charmantes et il semble apprécier.

En route pour l’amitié avec Mauricette la cuisinière… Il y a aussi des ados rigolotes qui ont du punch et chassent les jours gris. 

Il y a encore des lieux où l’on peut sourire, plaisanter, être heureux et dire presque zut aux grincheux. Le sourire aura toujours le dernier mot. Vieux et jeunes peuvent s’entendre, mais oui. Les liens familiaux peuvent beaucoup aussi. Le regard sur la parentalité est juste.

J’ai bien apprécié l’Alsace et les expressions locales subtilement glissées qui donnent couleur et chaleur au texte.

Ne pas se priver de ces pages de vie vraie.

Offrandes musicales, par Michel Tremblay, éditions Leméac/Actes Sud

Michel Tremblay est un fabuleux conteur d’histoires. Ici, il convoque ses souvenirs musicaux.

L’éventail est ample des années 1954 à nos jours. Il peut tout aussi bien évoquer des opéras, des musiques classiques que des opérettes ou des spectacles de variétés avec une sincérité touchante et attachante. On va de Montréal (son pays) à New-York, de Vegas à Key West. On vit avec lui les spectacles. On sourit, on rit aussi. 

Il nous permet d’assister à un spectacle d’Édith Piaf, à une représentation du Boléro de Ravel, il évoque parfois des goûts, les siens qui s’opposent à d’autres. Pourquoi n’aimait-il pas Barbara, sa diction, sa façon de se pencher sur le piano alors qu’il reconnaît que la qualité du texte et de la musique ? Ensuite, seul chez lui et loin de tous, il se met à l’écouter et à apprécier. Une confession qui touche.

Il y a aussi l’épuisement de ce pauvre Luis Mariano interprétant Le chanteur de Mexico et qui chante presque faux, du moins pas dans le ton mais qu’il veut encourager jusqu’à obtenir un bis qui sera meilleur… (petite rosserie). Mais que dire de Céline Dion, sur scène après son veuvage. La foule est là, par amitié et amour et qui l’interrompt. On est venu pour elle et on ne l’écoute pas… Il y a aussi ces opéras qui font couler les larmes de Michel Tremblay. L’histoire, la musique, l’interprétation peuvent provoquer d’intenses émotions.

Tout cela est relaté avec simplicité et c’est vraiment un cadeau que sa plume nous offre.

Oui, ce sont bien des offrandes musicales inventives, jolies, ourlées de perles de lumière. Croches et doubles croches s’en donnent à cœur joie. Blanches et noires virevoltent dans les airs.

Un bien joli recueil.

Le paladin du Piton de la Fournaise, par Jean-Raoul Ismaël, éditions LBS

Il faut un certain talent, voire un talent certain pour évoquer sa vie en glissant, dans les pages quelques ressorts de la fiction d’où le lecteur tirera sans doute une réflexion.

Jean-Raoul Ismaël évoque l’histoire de Jean-René Malési, né au sein d’une famille modeste à La Réunion. Rien ne le prédestinait à devenir ce qu’il est devenu, un homme riche à qui tout semble avoir souri, malgré des débuts chaotiques. Il séchait l’école. Et quand il est tombé amoureux, rien n’a jamais vraiment abouti… À quelque chose malheur peut être bon. Le voici devenu un homme puissant. Le courage n’a pas manqué, il a su se relever des épreuves et a travaillé dur. Mais les questions peuvent se poser. Est-ce que c’est mérité ?

D’où ce jugement du dernier jour. Face au Très-Haut et à Saint Pierre, l’analyse peut être différente.

Mais oui bien sûr, il a été un homme juste, a fréquenté l’Église, récité ses prières. Sauf que pour accéder au Paradis, il faut davantage. Il faut, comme l’a enseigné Jésus, voir le pauvre, l’esseulé, sinon direction la géhenne. Transpirant face aux flammes, Jean-René se réveille. Ouf… Rêve salutaire ? Avertissement ?

Le fait est que, cet homme va tout perdre. Je ne vous dirai pas comment et pas par quel malheureux hasard.

Il peut se souvenir de ses débuts, reprendre avec courage sa vie en mains et éviter des erreurs. Qui n’en commet pas ?

Des pages aisées à lire d’où l’humour n’est pas absent et l’écriture ourlée d’expressions de La Réunion donne une couche exotique à la lecture d’une vie inspirée, c’est le moins qu’on puisse dire.

La Souricière, par Danielle Thiéry, éditions Flammarion/Versilio

Danielle Thiery a tous les talents. Non seulement elle fut la première commissaire divisionnaire de l’histoire de la police française, mais elle est devenue, depuis les années 1990, une auteure incontournable dans le registre du polar. De nombreux prix sont venus la couronner, dont le Prix Polar à Cognac, le Prix Charles-Exbrayat et le Prix du Quai des Orfèvres. Une autre consécration pour l’auteure, elle est adaptée à la télévision. Les histoires de la commissaire Edwige Marion passent en série dès ce mois sur 13ème rue.

La Souricière met justement en scène une enquête de la commissaire Edwige Marion. Et si le roman fait référence à d’autres aventures vécues par cette femme à poigne, de cœur et hors du commun, cela ne gêne en rien la lecture de ce roman. Les histoires sont indépendantes. Le seul risque, c’est l’envie de remonter le cours du temps pour rejoindre Edwige Marion dans son passé.

Tout commence avec Vador, un violeur en série qui reçoit une visite. Celle d’un prêtre un peu étrange. Très vite, on s’interroge : quel lien entre cette visite et le suicide de Vador peu après ?

L’histoire commence très fort et bouleverse la capitaine Valentine Cara qui a déjà fort à faire avec une histoire familiale bien compliquée.

Dans le même temps, un homme politique a disparu dans l’ancien Palais de Justice truffé de cellules inutilisées, effrayantes dans cet endroit qu’on appelle justement La Souricière. Âmes sensibles, prudence, attention, car d’un lieu à un autre, on est susceptible d’être confronté à des visions terrifiantes. L’auteure fait fort en mettant en scène un horrible bonhomme qui se fait appeler Hadès (le dieu des Enfers) justicier impitoyable qui s’en prend aux êtres nuisibles. Mais est-ce si sûr ? Et pourquoi ? Quel compte a-t-il à régler ? Comment se débarrassera-t-il de ses obsessions ? Quelle femme revient le tourmenter . Quel fut son passé ? Quel lien avec ce qu’il est devenu ?

Notre commissaire a fort à faire et malgré son flair, le piège s’ouvre. Elle est en cause, mais pas seulement. Avec elle, toute une équipe est en danger.

Un roman subtilement tricoté. Le souffle peut manquer, mais on a envie de connaître la fin de l’histoire.

America(s) par Ludovic Manchette et Christian Niemiec, éditions Le Cherche Midi

En octobre 2020, Ludovic Manchette et Christian Niemiec, traducteurs de dialogues de films (surtout américains) avaient uni leur talent pour signer Alabama 1963. Un premier ouvrage salué par la critique comme par les lectrices et lecteurs et lauréat d’une bonne dizaine de prix littéraires. De quoi leur donner l’idée de poursuivre.

Voici America (s) qui raconte 1973, toujours en Amérique, aux Amériques pourrions-nous dire, d’où le s à América. L’héroïne, c’est Amy, bien triste depuis la mort de Sandy, sa meilleure amie qu’un chauffard a écrasée. À cela, s’ajoute la disparition de Bonnie, sa sœur aînée partie tenter sa chance au Manoir Playboy à Los Angeles. Elle veut devenir Playmate. La grande sœur avait promis de donner des nouvelles. Elle ne l’a jamais fait. Amy décide d’en avoir le cœur net et part avec un sac appartenant à sa mère et un peu plus de douze dollars d’économies. S’il le faut, elle traversera les Amériques sans trop se soucier des parents qu’elle dépeint brièvement. Des gens modestes, où les coups pleuvent sur une mère incapable de se défendre. 

Le chemin d’Amy n’est pas simple. Très vite, elle est dépouillée de ses économies et ne doit sa chance qu’aux rencontres bonnes ou mauvaises qu’elle va faire. Elle change sans cesse d’histoire, de prénoms, de raisons pour expliquer sa fuite. Le stop est un moyen de transports par lequel elle apprend. Elle rencontre des personnes dont elle ignorait tout. Du routier à la serveuse de bar, des hippies attardés, un vétéran, certains peuvent faire peur. Amy apprend à se défendre. Elle empoigne la vie avec courage et ose aller de l’avant.

Ce road-movie qui dure une semaine est un roman initiatique, truffé de références littéraires et musicales. On passe de L’Attrape-cœur, au Magicien d’Oz, à Alice au pays des merveilles. Quelques clins d’œil à Love Story, au pianiste Rubinstein, à Summertime, un éblouissement savamment entretenu grâce à une serveuse juive…

Le ton est vif, drôle, l’humour vient égayer une histoire qui pourrait être celle d’un roman noir, mais les auteurs préfèrent nous conduire vers la lumière et la liberté avec le sourire.

Ne pas manquer cet ouvrage. Il faut le lire et l’offrir aussi.

Les secrets de Ciempozuelos, par Almudena Grandes, traduit de l’espagnol par Anne Plantagenêt, éditions J.C. Lattès

Aviez-vous lu Inès et la JoieLe lecteur de Jules Vernes, Les trois mariages de Manolita, Les patients du docteur Garcia ? Oui. Vous attendiez donc la suite promise par Almudena Grandes, l’une des grandes plumes de la littérature espagnole contemporaine. La suite, c’est : Les secrets de Ciempozuelos et l’auteure nous promettait une fin avec un sixième volume…

Hélas, mille fois hélas, nous ne le lirons jamais, puisqu’elle nous a quittés en novembre 2021.

Si vous n’aviez jamais rien lu de cette fresque racontant l’Espagne aux prises avec ses démons et esseulée longtemps après le drame d’une révolution qui ne fut que sang et haine, faux semblants, sous couvert de morale et de religion détournée, vous pouvez lire ce cinquième volume. Chaque volume est indépendant.

Les secrets de Ciempozuelos révèlent cette Espagne en 1954. Un jeune psychiatre German Velazquez revient dans son pays pour travailler à l’asile de femmes de Ciempozuelos (près de Madrid). Il va retrouver Aurora, patiente rencontrée quand il avait treize ans au cabinet de son père. Aurora, c’est un cas. Comment oublier ce couple qui avait sonné à la porte du cabinet paternel ? Il avait dit à son père : Il y a un homme normal et une femme bizarre. La femme venait de tuer de sa fille. Cette rencontre sera à l’origine de sa « vocation ». Il sera psychiatre. 

Le roman donne alternativement la parole à German, à Aurora et à Maria, l’aide-soignante, une femme qui attire German et dont elle ne veut pas. Pourquoi ? Que cache-t-elle ?

En parallèle, ce roman dense abrite une multitude de personnages qui ne gênent en rien la lecture de ce pays meurtri, ravagé qu’aucune parole, ou main tendue ne peuvent aider. Le passé est trop sombre. C’est l’histoire d’un pays, mais aussi celle des femmes qui n’eurent pas la parole et n’eurent parfois pas le choix du bon chemin, parce que trop méprisées. 

L’auteure, avec le talent qui est le sien, campe une peinture tendue de voiles noirs, mais où l’amour comme la rédemption sont des chemins de lumière. Des pages bouleversantes !

À ne manquer sous aucun prétexte !