Suite en Do Mineur, par Jean Mattern, éditions Sabine Wespieser

Jean Mattern nous raconte l’histoire de Robert Stobetzky à qui Émile, son neveu, a offert un voyage à Jérusalem ? Pourquoi, Robert, cinquante ans, a-t-il accepté ce voyage ? Il est libraire à Bar-sur-Aube et les livres, parfois, souvent, comme la musique suffisent à combler sa solitude. Mots et notes s’épousent. 

Au fil des pages, Robert plonge dans sa vie. Une enfance interrompue, comme celle de son frère Maurice. À dix ans, les deux enfants sont devenus orphelins, ballotés de familles d’accueil en centres pour enfants. Maurice a fait sa vie en Champagne et Robert est resté à Paris avant de rejoindre son frère.

Robert nous décrit les années soixante-huit, soixante-neuf. L’homme marche sur la lune et la comédie musicale Hair est sur scène. C’est là qu’il rencontre la belle Madeleine, une Lyonnaise. Leur histoire dure trois semaines. Intense, vibrante, surtout pour Robert, jusqu’au jour où la belle s’enfuit. C’est mieux ainsi, dit-elle. Il est juif, elle est catholique. Des questions qui ne l’ont jamais effleuré. 

Se remet-on d’une histoire qui tourne court si vite ? Surgit la musique de Jean-Sébastien Bach, la Suite en Do Mineur… Une révélation, un coup au cœur…

Et si Robert apprenait la musique, s’ajustait au violoncelle, si semblable au corps d’une femme ? Johann, le jeune professeur de Bar-sur-Aube, sera son maître et son ami… De longs mois d’apprentissage jusqu’aux confidences. La vie de Johann mérite un roman dont il serait le héros…

Robert reste hanté par le souvenir de Madeleine qu’il poursuit (en toute discrétion) jusqu’à Sète où plane l’ombre de Valéry, le poète des lieux… Madeleine encore qu’il semble apercevoir en arpentant la Via Dolorosa… Vingt-six ans ont passé sans qu’il parvienne à tourner la page. Ce qu’il a pu confier à Johann, le maître de la musique, il s’en ouvrira à son neveu Émile. Il se souviendra des conseils de Johann « La musique n’exprime pas seulement la tristesse, ou la colère ou le chagrin, tous ces sentiments – elle y répond aussi. En écoutant Callas chanter J’ai perdu mon Eurydice, il comprend : la leçon de Johann. Orphée déplore la mort de celle qu’il aime plus que sa propre vie. (…) « Dans une suite de Bach, dans une sonate de Schubert, dans un air de Mozart, tu peux entendre tout à la fois la détresse abyssale d’un homme en deuil et la joie voluptueuse de quelqu’un qui a été comblé d’amour. »

Que peuvent littérature et musique dans nos vies ? Sont-elles consolation, allégresse, renoncement, chemins de deuil ? Ou renaissance ?

Un ouvrage délicat, subtil sur le sens de la vie, des origines. À lire !

La Chapelle des Templiers, par Jean Siccardi, éditions Calmann-Lévy

Jean Siccardi ne manque pas de talent et l’étendue de son œuvre le prouve. Historien, passionné d’histoire générale et locale, la Provence a sa préférence, il est aussi poète, aime la musique et s’est volontiers tourné vers la transmission de son art en faveur des quartiers dits sensibles. Sa famille venue d’Italie a épousé les terres de Provence et bien souvent, il en restitue le charme, la tendresse et ses mystères dans ses nombreux ouvrages.

Écrire est une passion chez l’auteur qui nous offre l’histoire d’Eugène Bellême, un solitaire qui vit simplement des maigres revenus de la ferme paternelle. Eugène ne demande rien, sauf rêver sous l’orme, caresser son chien et éventuellement le chat qui passe.

La ferme aurait été autrefois une terre de la puissante commanderie templière en Haute Provence… Enfant, son père lui expliquait la généalogie de la famille et des lieux, mais Eugène n’y comprenait pas grand-chose. 

Quand passe Bertrand Béranger, un homme étrange, apparemment cultivé, épris d’ésotérisme qui prétend être le descendant d’un membre de l’ordre du Temple auquel un ancêtre d’Eugène aurait appartenu, tout change, jusqu’au basculement.

Bertrand est sûr de lui. Comment lui résister pour entreprendre les immenses travaux qui permettront d’exhumer le fabuleux trésor, dont Eugène n’a que faire… Pour lui, l’or n’est pas le but de la vie. Mais Bertrand sait ce que Eugène ignore…

Ce que montre très bien l’auteur, c’est le face à face des deux hommes qui se retrouvent peu à peu unis dans ces recherches où tant d’hommes ont perdu la vie.

Les questions essentielles affleurent. Qu’est-ce que la vie ? Son sens ? Qui est le maître des lieux ? Dieu ou Satan ? Et quand rôde le vieux curé qui en sait plus qu’il n’en dit et n’est pas un saint homme, Eugène peu à peu se laisse gagner par les discours de plus en plus fous de Bertrand ? Faut-il le mettre en garde ? Qui a intérêt à faire jaillir la vérité ? Car les deux hommes ont partie liée et c’est tout le talent de l’auteur (fort bien documenté sur l’ordre des Templiers et des saints écrits) de montrer la quête sans doute folle, mais pas tant que ça, de deux marginaux assoiffés d’une certaine vérité, celle des origines, la leur.

Laisse courir ta main, par Noëlle Châtelet, éditions Seuil

D’ouvrage en ouvrage, Noëlle Châtelet n’a cessé de tourner autour du corps, celui qui est vie mais aussi celui qui peut se refermer, après l’agitation, être inerte… Avec une maman sage-femme-infirmière, pouvait-elle faire autrement que jouer à l’infirmière petite-fille, puis être l’infirmière des mots, les mettre en scène ? Toujours trouver un sens à l’inexplicable et finir par l’émerveillement… Se tourner vers le vermeilleux ?

Personne n’a oublié La Courte ÉchelleÀ table, Trompe-l’œil, devenu Corps sur mesure (un voyage au pays de la chirurgie esthétique) et cette trilogie de La Dame en bleu, suivi de La Femme Coquelicot et de La Petite aux tournesols (trois couleurs de vie, les trois étapes d’une femme jusqu’à l’art d’être grand-mère). Évidemment, nous avons le souvenir très fort de La dernière leçon (roman Goncourt des lycéens, adapté au cinéma, évoquant le choix de la mort) et Le Baiser d’Isabelle (histoire de cette jeune femme greffée du visage) … Elle est ainsi Noëlle, la vie, les trajectoires, ce que le corps peut dire ou ne pas dire et qui, forcément peut se traduire par des aléas plus ou moins graves…

Elle en fut victime. Clouée dans son lit, elle s’est longuement interrogée, au point d’avoir l’envie de déposer une main courante (ça se fait dans les commissariats) et cette main courante, traduite dans l’ouvrage par Laisse courir ta main (ce sont les écrivains qui la laissent courir.), est un dialogue avec elle-même, un procédé tout à fait original où elle revient sur son parcours, sans concession aucune. Un dialogue vérité, un dialogue libérateur. 

La littérature est un chemin de guérison. Pourquoi écrit-on ? Que va-t-on chercher derrière et au-delà des mots ? Que nous révèlent-ils que nous ne sachions déjà et que nous persistons à cacher pour panser les errances de la douleur ? Faut-il être inspirée ? L’auteure a cette belle réponse : « L’inspiration se joue du temps ordinaire. Elle a ses propres lois secrètes. Il y a quelque chose qui tient du hasard et de l’alchimie. Une attente nécessaire avant que s’impose la nécessité d’écrire ou pas. »

Un livre d’une grande qualité pour ausculter nos vies avec finesse et délicatesse. 

La vie des morts, par Jean-Marie Laclavetine, éditions Gallimard

Jean-Marie Laclavetine, éditeur, romancier, nouvelliste a publié chez Gallimard Une amie de la famille. Il y racontait la mort de sa sœur Annie quand elle avait vingt ans. Un silence assourdissant pendant tant d’années avant d’oser prendre la plume. (J’en ai parlé dans ce blog). Ce livre bouleversant a été couronné du prix Marguerite Duras peu après. Belle récompense.

Cet ouvrage a valu à l’auteur une foule de témoignages, de courriers, permis des retrouvailles, des découvertes. D’où cette évidence, l’écriture rend possible l’inimaginable, la poursuite d’un dialogue, la restauration d’un lien qu’on croyait coupé. Et lui est revenu ce que son père affirmait : la vie des morts est. Elle est, tant qu’on leur parle.

La vie des morts est donc une suite. Raconter à Annie ce que certains sont devenus. Lui faire part de rencontres, lui glisser : tu aurais aimé… Mais ce faisant, il parle aussi de nous, c’est le pouvoir de l’écriture, la réflexion qu’elle suscite. Cette mort n’est pas seulement affligeante ou révoltante. Parfois la mort d’un être adoré est comme une naissance. Bien qu’affreuse, elle ouvre des horizons nouveaux.  Il parvient à ce constat après la relecture de Dumas quand il fait mourir Porthos. Dumas aussi a pleuré. L’important est de faire sortir la personne qui a quitté ce monde « du caveau du silence » dans lequel les (sur)vivants ont pu la plonger…L’auteur revient sur les improbables retrouvailles avec Gilles, l’amoureux d’Annie. La mer lui a fait grâce à lui, mais pas à Annie. Et Gilles, que la vie a envoyé comme prof à Nancy a gardé la montre d’Annie retrouvée à son poignet, arrêtée à l’heure où sa vie a basculé. Mais quel bonheur, quand, grâce à ce récit, des précisions parviennent à l’auteur à propos du grand-père. « Grâce à toi Annie ». Voilà à quoi peut servir la littérature, relier, remettre sur le devant de la scène.

J’ai aimé lorsque l’auteur évoque la remise du prix Marguerite Duras qui eut lieu à Trouville, lieu aimé de Marguerite. Elle y avait écrit un chapitre, celui de W.J Cliffe, jeune aviateur, mort à vingt ans, l’ultime jour de la guerre. « L’enfant de vingt ans qui avait joué à faire la guerre dans son Meteor au-dessus de la forêt normande belle comme la mer ».  Appel ou coïncidence ? Le texte de Marguerite Duras a été écrit après la mort d’Annie. Mais l’auteur au jour de la remise de prix évoque ce drame : Mourir à vingt ans… 

L’écriture sauve. Elle offre le tourbillon et fait valser. L’auteur cite Christian (Bobin) qui a écrit la petite robe de fête… Christian lui a affirmé dans une lettre « qu’il n’y a pas d’autre raison d’écrire que d’aller chercher dans les ténèbres ceux que nous aimons, et les ramener au jour du papier, lentement… »

Au-delà des ténèbres, point le soleil, forcément.

L’auteur sera présent au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021

Instagrammable, par Éliette Abécassis, éditions Grasset

De livre en livre, Éliette Abécassis, qui a beaucoup de talent, de savoir-faire, nous entraîne sur les chemins d’humanité. Parfois, elle remonte le temps, parfois, elle colle à l’actualité.

Nos rendez-vous, précédent ouvrage, offrait au public les amours inaccomplies, les brèves rencontres avant de parvenir à former le bouquet merveilleux. J’avais apprécié ce roman.

L’auteure nous revient avec Instagrammable, ouvrage qui nous plonge au cœur de la vie trépidante, mais pas assurée, d’une jeunesse née dans les années 2000 et qui se croit tout permis. Cette jeunesse se cache derrière le bouclier des réseaux sociaux –impitoyables– sans comprendre qu’elle court droit au massacre.

Les voyez-vous ces ados, le sac à dos chargé des cours sur l’épaule et le portable, hochet-biberon dont ils ne peuvent se défaire ? Ils s’endorment et se réveillent avec. La vie sur ce petit écran est la vraie vie (pour eux) et de ce fait, ils passent à côté des proches et commettent parfois le pire (volontairement ?)

Plus grave voici, les influenceurs qui font fortune (pour certains) avant leur majorité. Combien de temps passé à se maquiller, se refaire brushing et ongles, se mettre en scène avec les produits livrés ? Les grandes marques n’hésitent pas. Le tiroir-caisse fonctionnera comme jamais.

Influenceurs, influenceuses, voici Salomé qui a tout compris, (ou rien compris), les milliers de followers en ont fait une idole. À tel point que, dans son lycée, elle règne, y compris sur la vie amoureuse des uns et des autres. Léo, l’ex-petit-ami en fait la navrante expérience. Le voici chargé de séduire Sacha, qui, pour le coup, est un peu éloignée de ce petit monde. (Elle voudrait bien mais n’y arrive pas.) Or, quand Léo « s’intéresse à elle grave », (faut se faire au vocabulaire) elle tombe dans le panneau. Mais Léo aime ailleurs. Il y a Emma… Mais Emma est-elle pour lui ? Des milieux différents, des week-ends chez les scouts. 

L’auteure nous raconte en fait une version moderne des Liaisons dangereuses. (Avec ce que l’actualité vient de nous offrir à Argenteuil… on peut trembler.)

Éliette Abécassis montre le désarroi des parents. Non, ils n’ont pas abandonné. Ils sont dépassés par cette folie des réseaux, eux qui n’avaient que les bancs de la fac ou les boums et surprise partie d’un samedi soir pour se dire, tu me plais, je t’aime.

Le ton de ce roman est d’une justesse à couper le souffle. On le referme en se disant, mais que faire ? Mais que manque-t-il à ces jeunes ? Un vrai sourire offert sur le pont Mirabeau qui enjambe la Seine ?…

À lire de toute urgence !

Roses de sang, Roses d’Ouessant, par Janine Boissard, éditions Fayard

Le récent roman de Janine Boissard nous transporte à Ouessant, l’île souvent en proie aux vents contraires. Idéale pour une romancière qui y campe une histoire qui fait quelques clins d’œil à Daphné du Maurier qui écrivit Rebecca, un personnage, que les amateurs du genre, secrets, zones obscures, n’ont jamais oublié.

Son héroïne Astrid vient s’installer dans la maison léguée par son grand-père. Elle y a passé du temps enfant. A été bercée par les légendes des lieux. Elle dessine et doit travailler avec son amie Morgane sur un projet, livre illustré…

Quand elle se réinstalle sur l’île, elle retrouve Erwan qui a fait battre son cœur d’adolescente. C’est le « seigneur de l’île », le propriétaire d’un magnifique manoir reçu en héritage. Quelques années auparavant, il lui avait dérobé un dessin. Un dessin qui, lui confie-t-il, l’a aidé à surmonter quelque chagrin. Mais quel chagrin ? Que lui est-il arrivé ?

Le cœur d’Astrid se ranime et se remet à battre au rythme de l’amour… Mais rien n’est simple. Le manoir est gardé par Marthe, la terrible domestique au service de la famille d’Erwan depuis quarante ans. Même invisible, elle est présente, semble écouter aux portes.

Erwan traîne un secret qui ombre sa vie. Pourra-t-il s’en délivrer ? Astrid sera-t-elle celle qui peut oser l’avenir, espérer ? Les difficultés ne vont pas manquer. Ne dit-on pas d’Ouessant qu’elle est cette île aux roses de sang… comme la chanson de Louis Le Cunff sur une musique de Lucien Merer ?

Janine Boissard est une romancière de talent, personne ne peut en douter. Elle sait se glisser dans la peau de ses personnages. Elle a su évoluer, s’adapter à une époque où l’on vit plus ou moins prisonnier des réseaux dits sociaux. Qui n’a pas son téléphone en mains pour regarder qui a écrit ? Qui se manifeste ? Mais elle ne manque pas de glisser ici et là quelques remarques sur une époque qui va parfois trop vite et utilise un langage excessif pour parler des choses de l’amour. Son héroïne tombe amoureuse… Mais n’aime pas quand sa copine s’inquiète d’elle. Astrid sait qu’elle n’échappera pas à la question « Est-ce que vous baisez ? ». Astrid aime entendre l’aimé dire, mon cœur. Ou attends, pas trop vite… C’est ainsi qu’elle se sent en adéquation avec la chanson de Piaf. Qui mieux qu’elle a pu chanter L’hymne à l’amourLe ciel bleu… peu m’importe si tu m’aimes…

C’est bien une histoire d’amour qui est racontée. On fait corps avec elle. On tremble, on retient son souffle, mais Dieu que ça fait du bien !

À lire  

Le Dernier Testament de Maurice Finkelstein, éditions Seuil

Sophie Delassein est journaliste culture, spécialiste de la chanson au Nouvel Obs et compte à son actif x et x livres sur les chanteurs et écrivains. On va de Sagan à Barbara, Moustaki en passant par Renaud et Perret. 

Avec Le Dernier Testament de Maurice Finkelstein, l’auteure se lance dans un premier roman. Un roman vrai de la vie, la vie vraie d’une famille, la sienne, au moment où il faut faire hospitaliser un couple d’oncle et tante, très âgés et très riches et qui n’ont pas d’enfants. La préférée dans cette histoire de famille croquée sur le vif, c’est Sophinette, Sophie Delassein. C’est elle qui héritera sans doute. Elle en rêve et fait des plans, tout en se ravisant. Mais bien sûr, elle ne va pas faillir à la tâche. Elle protégera Gisèle et Maurice installés à Mandelieu dans le Sud et les rapatriera aux Œillets à Paris, un EHPAD, comme il faut, quoique… Il y a urgence, l’oncle est atteint d’un Alzheimer galopant, même s’il paraît péter le feu.

Elle décrit aussi ce qu’est une famille juive qui tient à ses origines, pas forcément par foi, mais pour garder les liens. On célèbre quelques grandes fêtes et surtout, on sait rire et partager cette force.

En même temps, on voit évoluer Sophie qui ne s’épargne pas. Elle est la parfaite Parisienne, donc une connasse qui a tous les codes. C’est elle qui l’affirme. On la rencontre à certains cocktails dans des situations cocasses, comme le jour où sa sœur Arielle la traîne chez M & M et qu’elle rencontre la Ministre des Sports et Jeunesse, qu’elle ne reconnaît pas et avec qui elle va bien s’entendre.

L’histoire de Sophie, joyeuse quinqua qui a fait Robert, son Bob, seule, et qui se colle au monde de la gériatrie avec un humour féroce, déclenche de bons fou-rires chez les lectrices et lecteurs, surtout quand la Covid frappe et qu’il faut protéger les résidents, c’est-à-dire, les isoler. Mais le talent de l’auteure, c’est de trouver la bonne touche sur le clavier de la vie, l’humour n’est pas ici la politesse du désespoir, mais une belle claque de vie.

Je ne vous raconte pas le dénouement final. Il vaut son pesant d’or. Ben oui, on peut dire cela à propos de l’héritage de ce con de momo, comme l’affirme le père de la narratrice. Et pourtant, Momo et Gisèle nous émeuvent…

Le dernier bain de Gustave Flaubert, éditions Seuil

On va fêter le bicentenaire de la naissance de Flaubert. D’où la belle idée de Régis Jauffret de revisiter la biographie de l’auteur de madame Bovary. 

L’ouvrage comporte deux parties essentielles, JE et IL. L’auteur se raconte. Il prend son dernier bain, puisqu’on sait qu’au matin du 8 mai 1880, il décéda peu après ce bain, dans son cabinet de travail, victime d’une attaque cérébrale après une probable crise d’épilepsie.

Flaubert est dans son bain. Il y noie sa vie passée, et comme tous les noyés, juste avant de trépasser, il revoit sa vie. Du moins, c’est ce qui se colporte. La vie repasserait devant les yeux qui vont se fermer pour toujours. 

Le procédé ne manque pas d’intérêt. Flaubert se raconte avec une grande modernité. Il sait déjà ce qu’on écrira, ce qu’on dira de lui, mais il fait quelques révélations que beaucoup ne connaissent pas.

La deuxième partie, IL, c’est l’auteur qui explique Flaubert, ce qu’on sait de lui, de la maladie qui le ronge et le plonge dans des états dramatiques. On constate ses oublis, ses colères et démesures, les hallucinations qui sont les siennes. Emma Bovary apparaît souvent, il converse avec elle, se fâche avec elle. Elle lui a même annoncé sa mort à la fin de la partie JE. Une réaction au livre lancé dans la salle de bains… Comme quoi, les personnages de romans existent…

Mais surtout, on apprend beaucoup de choses sur l’auteur. Son enfance, son père chirurgien qui ne se souciait guère d’asepsie. Les lancette, pour les saignées, jamais désinfectées étaient cause de tant de morts. On sait que Gustave Flaubert fut le père spirituel de Maupassant, mais là encore, l’auteur, fort bien documenté et qui use d’un style très personnel, offre quelques révélations étonnantes voire détonantes. Il va même plus loin, Flaubert bisexuel, peut-être davantage homosexuel, aurait même eu une aventure avec Baudelaire. 

Une plume savoureuse pour retracer une époque foisonnante. On découvre Rouen autrement et une vie littéraire qui ne manque pas de sel, même les Goncourt ont une place, c’est dire.

L’ouvrage s’achève avec le chutier… Il fallait y penser. Petit regret… Ce « chutier » brûle et fait chuter le regard… Caractères minuscules. Deux loupes sont nécessaires pour ne rien louper. Pardon…

À lire ! 

Jacob, par Simon Berger, éditions Gallimard

Simon Berger est un jeune romancier né en 1997. Après un premier roman Laisse aller ton serviteur (Corti), c’est chez Gallimard qu’il publie Jacob

On retrouve le même talent, dire en une centaine de pages un fait marquant, déterminant d’une vie. Dans Laisse aller ton serviteur, il évoquait Bach, les quatre cents kilomètres effectués à pied à la recherche de Buxtehude, ce qui a pu déterminer sa carrière.

Avec Jacob, le décor est autre. Voici la naissance de Jacob. Mais quel Jacob, celui de la Bible, ou celui qui naît en 1924 dans un camp de Bohémiens ? Il est un Yéniche, né au sein d’une famille qui a choisi de ne plus voyager. Leur camp s’est installé à Clermont-Ferrand, en Auvergne. Comme beaucoup de gens du voyage, on vit de petits travaux et des paniers fabriqués en famille.

La naissance de Jacob Weiss, fils de François Weiss est un événement relaté par l’auteur avec une langue dont il a le secret. Fils de, frère de…  La naissance, comme la déclaration en mairie s’inscrivent dans le grand livre de la vie. Jacob, c’est un beau prénom, qui existe déjà dans la famille. La filiation est importante pour le peuple du voyage. 

L’auteur décrit les us et coutumes de la famille, la fratrie qui s’agrandit, les cousins et cousines, la place de la religion, grâce au curé des Romanichels, curé de Notre-Dame-des-Douleurs. On l’appelle le Ratchaï chez les gitans. 

Jacob est beau et sans qu’on sache pourquoi, le curé décide qu’il fera sa communion à la cathédrale, le lieu des nantis. La famille ne peut pas refuser… Là, il est remarqué par Joseph, un bourgeois qui décide l’emprunter, moyennant deux cents francs par mois, qui seront versés à la famille. Refuse-t-on une telle offre ? Fera-t-elle le bonheur de la famille Weiss ?  De Jacob ?

Ces pages peignent un peuple méconnu, autant en dehors qu’au-dedans de la société et que l’administration française veut répertorier. Régulièrement, il faut refaire les papiers, photos, visites à la préfecture. Chez les Weiss, on se soumet, avec dignité… « La photo existe. Elle doit exister. Tu as existé. Elle est la preuve que tu as existé. C’est d’elle que tout est parti (…) De ta photo qui ne peut pas rester lettre morte (…) de cette photo d’où tu supplies, sans le vouloir qu’on écrive un livre. » Mais la photo n’est-elle pas une part de la capture d’une âme ?

Joseph voulait-il faire de Jacob, un fils, un autre homme qui lirait et comprendrait les poèmes ? Les mots subliment la vie, la transcendent… Mais a-t-on le droit d’arracher une âme à son origine ? 

Je ne puis en dire plus, sauf qu’il faut lire Jacob et quelque part, peut-être, gravir son échelle… C’est magnifique !

Justaucorps, par Audrey Gaillard, éditions Seuil, collection Fiction & Cie

Audrey Gaillard a déjà publié un recueil de nouvelles Ventre vide et coordonne des actions de prévention pour lutter contre l’illettrisme. Justaucorps, son premier roman, ne laissera personne indifférent.

Elle raconte l’histoire de Laurence, seize ans, qui pratique le patinage artistique à un haut niveau. Dix à douze heures par semaine d’entraînement. Un jour, Christophe, son professeur qui a le double de son âge, l’invite à passer dans son bureau. Laurence ne sait rien des relations sexuelles entre un homme et une femme et si l’acte, qui se passe dans le silence et une certaine brutalité la surprend, elle ressent une certaine exaltation par rapport aux autres élèves. Elle est « la choisie ». Elle est entrée dans le secret. On n’en parle à personne. Pas même à Charlotte, la meilleure amie, avec qui, elle aime tant échanger et rire.

La famille voit la jeune fille changer, être étrange. Une image forte frappe lectrices et lecteurs, c’est le changement de papier dans la chambre d’enfant qui fut la sienne. L’arrachage de la peau d’enfance… Comme ce justaucorps, autre peau qu’elle doit garder quand elle rencontre Christophe.

Les sentiments de Laurence évoluent. Questions, interrogations, dégoût. Elle perd pied. Rêves, fantasmes se mélangent jusqu’à l’obsession et troublent une réalité où elle a attendu, en vain, des « je t’aime » qui ne viendront jamais. Elle observe Charlotte… Et si elle avait vécu les mêmes choses.

Une rupture dans ce récit, c’est la cheville tordue, l’entorse… Peut-être le début d’un autre chemin, douloureux, mais nécessaire vers une réparation.

L’écriture de l’auteure est juste, sobre, pas un mot de trop. Non. Le scalpel œuvre. Une nécessité absolue pour que nos yeux s’ouvrent, pour que nous entendions l’indicible, le chant tragique de l’offense infligée.