ELLE PARLAIT AUX FLEURS, par Janine Boissard, Éditions Fayard

C’est toujours un plaisir de lire Janine Boissard dont la plume est à l’écoute de la vie et dont les histoires nous emportent et nous transportent. La vie des familles, les métiers à risques qu’elle peint après s’être sérieusement documentée au point qu’elle a souvent été adaptée à la télévision pour le bonheur de tous, font d’elle une valeur sûre dans la littérature populaire au sens noble du terme.

Elle nous revient avec la courageuse vie d’Élisa, moins de trente ans, veuve d’Hervé décédé brutalement d’un accident. Élisa a deux jeunes enfants et venant d’un milieu modeste ne peut compter sur ses parents pour l’aider.

Sur elle, veille Thomas, le frère d’Hervé. La vie peut-elle renaître, voire les battements de cœur ? Il y a une méchante, la belle-mère, qui, sans doute jalouse du charme, du courage et de sa passion pour les fleurs va tout faire pour pourrir d’Élisa. (Horrible femme)

Mais tout s’explique Janine Boissard ausculte le pourquoi du comment, tente d’expliquer, nous donne à voir. Petit bémol, je ne comprends pas que les enfants pas encore ados, sortent le soir. Ils sont sympas, ont de la répartie, mais quand même.

L’écriture de l’auteure est vive, moderne, gonflée de rires et de larmes.

Un bon roman, mais pourquoi diable l’éditeur nous colle une 4ème de couverture fausse ? Élisa veuve d’un Didier décédé d’un cancer ? Et pourquoi l’éditeur, sur son site, (je ne dois pas être la seule à avoir pointé cette magistrale bourde) n’a rien corrigé ?

EXTINCTION DES FEUX, par Olivier Chantraine, Éditions Gallimard

 C’est une histoire d’aujourd’hui que narre Olivier Chantraine.

Serge, reporter de guerre, élève seul son fils depuis la disparition de Laura. Pour survivre, il joue aux jeux vidéo, bidouille ses articles, fait croire qu’il est sur le terrain. Matthieu, son fils, a pris en charge la domesticité de la maison et la survie de ce père en pyjama. Il lui a offert Tess, une chienne pour l’obliger à sortir en allant la promener. Mais rien ne semble pouvoir changer le cours des choses, pas même le couple de voisins Cynthia et Alain qui tentent de le sortir de cette mélancolie.

Cynthia lui saute dessus et l’oblige à des ébats sexuels épuisants dont il ne veut pas.

Dans le même temps, survient une pandémie. Serait-ce l’eau que l’on traite la coupable ? Alain tombe malade.

Matthieu, amoureux d’une militante écolo, n’ose pas lui dire qu’il travaille dans une société qui traite les eaux et pas de la plus belle façon qui soit.

Laura revient dans les tourments de Serge. On la découvre mal dans sa peau et, sans cesse, Serge se reproche de n’avoir pas pu, pas su l’aider.

C’est le roman d’une société en quête de sens, une société sans but et qui court à sa perte. L’argent ou le sexe ne comblent pas le grand vide existentiel, mais rien n’est impossible, des lueurs existent, faibles, mais elles peuvent dissiper la nuit et chasser les fantômes.

LES ENFANTS DE HARETZ, par Rosa Ventrella, traduction d’Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Les Escales

C’est une histoire bouleversante que nous raconte Rosa Ventrella, celle de deux enfants tchécoslovaques, Margit, 11 ans et Janos, 7 ans qui voient leur vie paisible voler en éclats quand les nazis envahissent Prague en 1939. Ils sont juifs, leurs parents s’inquiètent. Autour d’eux, on regarde les parades militaires, mais très vite, le drame se profile. Avant d’être déportés à Terezin, les parents confient Margit et Janos aux voisins. La mère a été victime de viol par les nazis, devant les enfants.

Hélas, la générosité des voisins est de très courte durée, les enfants sont jetés dehors violemment et fuient vers la forêt. C’est une errance dramatique autant que douloureuse. D’autres enfants errent comme eux. Un grand de 15 ans organise leur vie et va les conduire vers l’Italie, après être passés par la Pologne.

L’auteure, bien documentée, décrit cette tragédie qui dure plusieurs années, d’où notre émotion. Mais ce qu’évoque l’auteure avec talent, c’est la générosité qui peut subsister au cœur des laideurs. Il n’y a pas eu uniquement d’horribles fascistes en Italie, mais des gens avec une belle âme qui ont agi avec grandeur et dignité pour restaurer une enfance perdue. On découvre la maison de Selvino, lieu de mémoire aujourd’hui, qui a accueilli des centaines d’enfants rescapés de la Shoah. J’ajoute que ce récit est écrit à hauteur d’enfant, (c’est Margit, la narratrice) d’où l’émotion surtout lorsque Margit s’interroge beaucoup plus tard : ai-je bien fait de rester en vie ? Et lui revient un chant d’enfance chantée par sa mère en yiddish « sur la route il y a un arbre ». Un superbe récit, à conseiller, mais surtout à garder pour ne jamais oublier.

DEUX INNOCENTS, par Alice Ferney, éditions Actes Sud

Avec Deux innocents Alice Ferney signe un roman puissant impossible à oublier et qui vraisemblablement s’inspire d’un fait réel.

Tout commence avec l’entrée de Gabriel Noblet, jeune adolescent de dix-sept ans, un peu différent, à l’école de L’Embellie sur laquelle règne Annick Joyeux.

Claire Bodin est enseignante dans cet établissement. C’est une femme équilibrée heureuse d’aider ses élèves à progresser, à trouver leur place, malgré leur handicap.

Les élèves l’apprécient et elle a foi en leur devenir. Gabriel aime être dans cette classe et son besoin de tendresse, d’être, va agacer sa mère. Moralise-t-elle à l’excès ce qui n’a pas lieu d’être au sein de sa famille, Gabriel met fin à ses jours.

L’auteure décortique, analyse, passe au scalpel cette situation. La famille Noblet a besoin d’un coupable (ça évite à madame Noblet de s’interroger). On va en justice, on brise des vies.

Que signifie aimer et aimer bien ? On peut aimer, éprouver de la tendresse, ouvrir ses bras sans qu’il y ait le moindre désir sexuel. De toute évidence, il faut une coupable.

Deux innocents, le titre de ce roman, pose les vraies et bonnes questions concernant l’éducation.

 L’auteure explore les moindres faux plis pour débusquer la vérité. Elle montre la machine judiciaire implacable, prête à briser les êtres sous la puissante roue de son fonctionnement en quête d’une justice implacable et trop souvent imbue d’elle-même.

Le vertige nous saisit. 

Alice Ferney narre une histoire qui fait hélas fi de la tendresse mais qui conduit à l’essentiel au questionnement en toute sincérité.

UNE JOURNÉE À L’ENVERS, par Martine DELOMME, éditions Presses de la Cité

Nous voici dans le temps et des fêtes et Chantal s’apprête à ouvrir son institut de beauté dans une galerie commerciale. Elle a pris le café avec Richard, le directeur du centre. Ce fut l’occasion d’échanger avec lui à propos d’un récent attentat. On veut croire, espérer. La lumière et la magie de Noël tout proche, offrent de quoi se réjouir, quand soudain, on entend une explosion, des tirs. C’est la panique. 

Les issues sont bloquées dans la galerie, les terroristes veulent des otages. Chantal ouvre l’arrière-boutique où se réfugient huit personnes dont un retraité qui a perdu sa femme dans la panique, une femme enceinte, une femme étrange. Un commandant mène les négociations, et si la plume de l’auteure va s’attacher, certes à peindre ce huis-clos, elle va en fait montrer qui sont ces personnes que l’attente angoissée révèle.  

C’est le temps des confidences, des amours et des trahisons, des choix de vie plus ou moins réussis, des regrets. 

Si la vie ne tient parfois qu’à un fil, l’auteure peint ici, une superbe page d’humanité. L’intime prend le pas avec délicatesse et nous bouleverse. 

UN OEIL DANS LA NUIT, par Bernard Minier, éditions XO

Bernard Minier renoue avec son flic fétiche, Martin Servaz qu’il va plonger dans une énigme où jusqu’à la fin de cette histoire, qui se déroule sur quelques jours, il se mettra en grand danger.

Tremblez lectrices et lecteurs, l’auteur s’est nourri de 200 films d’horreur pour être dans une ambiance aussi folle que démoniaque. Comment en est-il ressorti ? Survivre à de telles scènes est plus que de l’héroïsme.

Il y a un personnage important, un réalisateur de films d’horreur, Morbus Delacroix qui a assis sa réputation en cinq films et s’est retiré dans Pyrénées avec les siens dès l’âge de 35 ans. Depuis, il refuse toute rencontre et entretien. Comment se fait-il qu’il ait accepté la visite de Judith Tallandier, étudiante en cinéma ? 

Et l’auteur en profite pour mettre dans bouche de Morbus une définition de la culture du genre film d’horreur qui n’a rien à voir avec celle des élites et de la bourgeoisie. On fait pas la dentelle et la tendresse et le raffinement n’est pas à l’ordre du jour.

Le mystère et l’horreur s’installent notamment avec un meurtre sordide dans un hôpital psy de Toulouse. Une autre agression est commise tout aussi atroce dans une chambre fermée de l’intérieur (clin d’œil au mystère de la Chambre Jaune).

L’auteur nous trimballe loin dans l’horreur. On voyage des Pyrénées à Paris, en passant par Toulouse, Étretat et jusqu’en Bretagne.

Tout sonne si juste que le frisson s’empare du lecteur jusqu’à lui faire dresser les cheveux sur la tête. L’Exorciste à côté de ce roman, c’était : promenade dans forêt enchantée.

LÀ OÙ MURMURE LE VENT, par Cathy Galliègue éditions Presses de la Cité

C’est l’histoire d’un frère et d’une sœur, de leur enfance jusqu’à leur vieillesse. On voit Gabin frappé par le grand âge et dont les idées et souvenirs jouent à la cachette jusqu’à parfois disparaître. Et comme un petit miracle, certains souvenirs liés à sa sœur Solange, son unique et grand amour, perdurent.

Pourquoi éprouve-t-il le besoin de retourner à La Combe ? Dans le même temps Solange victime d’une chute dans l’escalier espère l’impensable, la visite imprévue. Dans sa tête les souvenirs affluent, ceux liés à l’enfance au vécu avec Gabin.

Comment se rejoindre ?

Et nous voici dans le Jura, pays de froidure, au climat rugueux, comme ses paysages à l’image des habitants toujours à apprivoiser. Qui furent les parents de Solange et Gabin ? Ce fut une famille où régnait la violence dans une terre qui malgré tout, attache et retient, des lieux d’esclavage dont les chaînes sont impossibles à briser. Un lieu d’enfermement et de mort. 

Si Solange et Gabin ont tenu, ce fut grâce à cette histoire d’amour qui les a unis et conduits jusqu’aux années de grand âge, qui les inonde encore de tendresse et de beauté.

L’auteure, qui se renouvelle de livre en livre, décrit ici, une superbe page d’humanité. Les vieux jours sont transcendés, la lumière demeure.

Un superbe roman, émouvant, poignant qu’on n’oubliera pas. 

PRENEZ LE TEMPS DE LIRE LES ÉTOILES, lettre à Jean Cocteau, par Maïa Brami, éditions Arléa, collection Poche

En 2014, Maïa Brami publiait chez Belin cette belle lettre à Jean Cocteau. Ce génie touche à tout (terme qu’il réfutait) poète, peintre, romancier, dramaturge, ami de tant d’artistes et auteurs, Picasso, Proust, Marais, Radiguet, Aragon…, ne pouvait pas ne pas interpeller l’auteure et son sens artistique en maints domaines : auteure jeunesse (et adultes) musicienne, sensible à la peinture et à la cause des femmes.

On sait que Cocteau -qui avait écrit pour Piaf qu’il admirait- est mort quelques heures après la chanteuse en ce mois d’octobre 1963. Son cœur ne supporta pas la disparition de son amie. Mais mourut-il pour autant ? Sur sa tombe, à la chapelle Saint-Blaise-des-Simples à Milly-la-Forêt, quelques mots : Je reste près de vous. Et les œuvres d’art signées par un chat…

L’auteure s’est sentie appelée. Touriste ? Journaliste littéraire ? Elle entre doucement, observe, photographie. Tout est figé, mais bruit d’une extraordinaire présence. Et ce sera sa plume qui nous donnera à voir, à humer et percevoir la force et la présence de ce génie.

Cette lettre est presque une biographie, mais si peu ordinaire, car elle questionne.

Petit bémol, et c’est personnel, pourquoi Picasso, Marais et Cocteau n’ont pas réagi, ou si peu à l’arrestation de Max Jacob par la Gestapo à Saint-Benoît-sur-Loire ? On dit que Cocteau se fendit d’une belle lettre aux autorités allemandes. Picasso aurait tenté d’intervenir pour son filleul (Max Jacob s’était converti et avait demandé le baptême) mais Abetz aurait déconseillé une intervention qui risquait de lui nuire. Max est mort à Drancy, une grande partie des siens avait déjà été déportée. Je reste dans le chagrin.

Les amitiés sont parfois fragiles, mais il faut prendre le temps de lire les étoiles, nouveau titre de cette belle lettre à Jean Cocteau, qui reparaît chez Arléa en poche avec beaucoup de photos de l’auteure.

Merci Maïa Brami !

L’OMBRAGEUSE, par Jessica L. Nelson, éditions Albin Michel

Jessica L. Nelson ne fait jamais rien superficiellement. Les spécialistes de Flaubert, quand ils ont évoqué sa vie et son œuvre, ont parfois fait apparaître un nom, celui de Louise Colet, une amitié amoureuse les liait. Il existe une correspondance qui nous montre un Flaubert encore inconnu, il est jeune et n’a pas publié Madame Bovary, alors que Louise ayant quitté le Sud a déjà publié Les Fleurs du Midi, recueil de poésie qui a fait l’admiration des critiques en vogue. Elle écrira aussi des romans, des essais. C’est cette femme hors du commun qui a intéressé l’auteure.

Ce que l’on aime chez l’auteure de cette « Ombrageuse », c’est la manière dont elle s’est emparée du sujet, montrant l’époque, la fougue de Louise, fuyant les siens avec audace, choisissant son mari Hippolyte Colet qui est l’un des chemins de liberté, même si celui-ci oublie le jour J du mariage. Lui en veut-elle ? L’essentiel est d’aller à Paris, de rencontrer les gens en vue et d’oser parfois l’impensable pour que deux siècles plus tard, on se souvienne d’elle.

Elle a connu Victor Hugo qui fut son ami, Musset et de Vigny. Chateaubriand n’a pas été tendre avec elle. Mais pas de découragement, la politique, les pages sanglantes de l’histoire furent un moteur pou elle, qui luttait pour l’égalité et la liberté d’être et d’aimer. Tout cela aiguisait sa soif de vivre, sa rébellion face au pouvoir politique ou religieux. 

Ses amants furent nombreux, elle ne s’en cachait pas. Elle existait certes pour elle, mais aussi pour toutes les femmes.

Les décors sont là. On perçoit l’immense travail de l’auteure. Les dialogues sonnent juste dans cette fresque fiévreuse et éblouissante. Des pages flamboyantes.

Bravo !

SOUS LE SOLEIL DE SOLEDAD, par Laurence Peyrin, éditions Calmann-Lévy

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Laurence Peyrin nous avait offert « Après l’océan » évoquant la vie de deux sœurs venues d’Irlande et parties aux USA à bord du Titanic, leur survie est un miracle, la vie après cette tragédie, un autre. Ce roman sort chez Pocket en même temps que Sous le Soleil de Soledad, qui ne peut que ravir ses fans, tant l’auteure est talentueuse, a l’esprit vif et sait sortir des sentiers battus pour s’intéresser à des personnages ordinaires, dont elle sait révéler les failles, souvent voie vers l’amitié et un plus d’humanité.

Nous voici en Floride près de Mama Cass, 50 ans, comme la chanteuse pop. Elle a hérité de l’entreprise familiale qui organise des safari-alligators. Les touristes sont embarqués à bord d’aéroglisseurs. L’entreprise est rentable et Mama Cass, grande amatrice de sucre, a plusieurs employés dont le fidèle Oleg son presque jumeau, aussi mince qu’elle est ronde. Près d’eux, Senior, le chien en fin de vie et la vieille cuisinière, Soledad, 70 ans, qui servait déjà la mère de Mama Cass et qui ne devait s’en séparer sous aucun prétexte.

Oui, mais voilà, tout bascule, Soledad meurt sur le tapis du séjour. Qui prévenir ? Jusque-là Mama Cass ne s’est jamais intéressée aux autres et encore moins à Soledad. Mama Cass cherche et trouve les dernières volontés de la domestique mexicaine qui veut qu’on la ramène au Yucatan. 

Un voyage haut en couleurs, telle une renaissance sur des chemins inconnus qui mènent à l’amitié et aux autres qui sont des lumières. Un style alerte, vif, qui happe et retient.

Il n’est jamais trop tard pour aimer la vie et ses parfums.