Le coeur en arrière, par Arnaud Dudek, éditions Les Avrils

Voici l’histoire de Victor qui vit seul avec son père ouvrier, taciturne un rien alcoolo. La mère est partie et fait parfois quelques réapparitions avant de reprendre la poudre d’escampette. Elle a peu à voir avec la maternité. Mais il se trouve que Victor va subir deux chocs, la vue d’un sportif qui s’entraîne et un document d’un autre sportif. Il se dit que c’est cela qu’il veut faire. Son père l’inscrit à un club et le voici parti, il court saute, haut, très haut. Un entraîneur le repère. Il perçoit le diamant brut à polir. Victor en est ravi. Il va aller de médailles en médailles… Et s’il tentait les J.O….

Mais toute médaille a hélas son revers. Qui sait les sacrifices consentis pour être un grand champion ? L’entraîneur ne voit que la performance et se soucie bien peu de la personne qui l’exécute. Portrait sans concession d’un maître-penseur qui ne pense qu’à la vitrine et que les jeunes sportifs affublent de noms qui en disent long sur le personnage qui peut être le Papa, Jésus ou quand tout va trop mal et que le bourreau se révèle : le Cinglé.

Heureusement pour Victor, il y a toute de même une rencontre avec Calypso, belle comme le jour et la nuit à la fois… 

Un roman qui montre bien sûr les liens père-fils, le monde du sport, l’envers du décor. Jusqu’où conduit le désir de s’élever et de vaincre ? Ce à quoi il faut si souvent (trop) renoncer. Un sportif de haut-niveau se prépare dès l’enfance et l’adolescence. Autant d’étapes niées par les entraîneurs qui oublient que les sportifs ne sont pas que des machines à gagner, à récolter des médailles faisant jouer les hymnes nationaux. Ils sont des humains.

L’auteur aborde ces domaines avec une rare intelligence, une plume alerte. Une lecture poignante, bouleversante.

Les dernières heures, par Ruth Druart, traduction de l’anglais par Raphaëlle O’Brien, éditions City

J’avais déjà lu de Ruth Druart, L’enfant du train, roman bouleversant qui, pour un premier roman, fut un best-seller. L’auteure nous revient avec Les dernières heures et on retrouve sous sa plume une époque qu’elle aime ausculter. Celle des êtres pris dans les tenailles de la guerre de 39/45.

En 1963, Joséphine vit en Bretagne avec Élise, sa mère et sa grand-mère, Soizic. Elle a tout juste dix-huit ans et aimerait se rendre en Angleterre avec sa classe et son meilleur camarade Hervé. Refus de la mère. Il faut un passeport. Elle n’en a pas. Ce n’est pourtant pas si difficile à faire, il faut juste un extrait de naissance. Or, ce document Joséphine ne l’a jamais vu. Profitant de l’absence de sa mère, la jeune fille va fouiller la petite valise des papiers et photos cachée sous le lit maternel. Et ce qu’elle découvre la stupéfie… Celui qu’elle croyait être son père, Frédéric, et mort à la guerre en 1944, est décédé, mais en 1940. Et elle est née en 1944 !!! Parmi les papiers se trouve une lettre signée S… Une autre lettre surgit signée de Sebastian Kleinhaus. Joséphine comprend. Elle est la fille d’un Allemand. D’où la fuite de sa mère, la coupure avec une partie de la famille…

Le mérite de l’auteure est de nous montrer, à travers les questions de Joséphine, la vie d’Élise sa mère en 1944 à Paris. Sa rencontre dans une librairie à Paris avec ce jeune Allemand qui a des origines françaises… Élise est une jeune femme qui combat pour la liberté et s’occupe à l’UGIF des enfants juifs qu’il faut envoyer dans le Sud avant de leur faire passer la frontière les conduisant en Suisse. Ce jeune Allemand perçoit l’injustice et la folie du nazisme… La poésie, la littérature française, la cause des enfants les rapprochent. Lui, qui traduisait les lettres de dénonciation, se trouve placé face à un dilemme déchirant. Trahir son pays ou renoncer à l’amour d’une jolie française.

Il faut beaucoup de talent, d’analyse avec finesse d’une situation apparemment inextricable pour offrir aux lectrices et lecteurs, non seulement une grande histoire d’amour, mais surtout une bouleversante leçon d’humanité.

Bravo à l’auteure !

Tibi La Blanche, par Hadrien Bels, éditions L’Iconoclaste

Hadrien Bels s’est distingué dès son premier roman avec Cinq dans tes yeux. Il y parlait de Marseille. Avec Tibi la Blanche, il nous emporte à Thiaroye, dans un quartier proche de Dakar au Sénégal.

Trois copains attendent les résultats du bac. Un sésame leur donnant la possibilité de partir poursuivre leurs études en France.

Voici Issa, lui n’attend pas un bac avec mention, mais il s’est assuré la réussite grâce à un Bic marabouté, un Bic qui n’écrira que les bons résultats. Donc, il a confiance et si dans sa tête le bruit de la machine à coudre prend parfois le dessus, il sait qu’il pourra poursuivre et devenir styliste.

Neurone connaît son intelligence, ses capacités. On dit que c’est une bête à concours… Il aime les études, mais il aime encore plus Tibilé, Tibi, de son diminutif qu’on appelle aussi Tibi la Toubah ou Tibi la Blanche ou encore Tibi la Française, car nul n’ignore qu’il est prévu qu’elle aille en France. Son père clame à celles et ceux qui veulent bien l’entendre, qu’elle est la plus intelligente de ses enfants… Neurone n’a d’yeux que pour elle. Il a refusé qu’un club de football s’empare de lui… Il a préféré rester à l’école pour continuer à rencontrer Tibi. Si ce n’est pas de l’amour, ça y ressemble, non ?

Alors ces résultats du bac que diront-ils de ces trois jeunes gens ?

L’auteur peint ce quartier avec bonheur. Il a dû passer quelque temps en ces lieux pour restituer les expressions, les couleurs, les odeurs… On voit celles et ceux qui vont à l’église et espèrent en la bonté du Dieu sur la croix, d’autres qui étendent le tapis de prière orienté à l’Est et supplient Allah, comme l’un de nos héros… Mon Dieu, faites que j’aie mon bac, tandis que dans la rue on se prépare au sacrifice de la vache…

Et on rêve, si on a le bac, ce sera Bordeaux, Toulouse… Ça va coûter cher… Oui, mais on travaillera en même temps, on livrera des repas à vélo. Il paraît que ça paie bien. 

Que de rêves et d’espoirs se dessinent !

Un roman alerte, riche, coloré, presque fiévreux et qui se dévore.

Clara lit Proust, par Stéphane Carlier, éditions Gallimard

Il est des livres qui ont le pouvoir de changer les destinées et les vies. On parle beaucoup de Proust depuis quelques mois. En fait, la seule évocation de Marcel Proust provoque des tilts chez bien des personnes. Il arrive même que, sans l’avoir lu, des êtres en aient été marqués, s’en souviennent. Marcel est dans la mémoire collective. Ainsi des rencontres peuvent s’opérer. On peut voir surgir Marcel, comme un coup de baguette magique. Une apparition susceptible de transformer une vie.
C’est ce qui arrive à Clara, jeune coiffeuse. Un jour, parmi les shampoings et bigoudis, un client, le grand monsieur élégant jusque dans son silence, a oublié Marcel… le premier tome de À la recherche du temps perdu… (Il doit bien rire depuis les étoiles et se dire : même en de tels lieux, je puis encore être utile et éblouir).

Notre Clara se saisit de l’ouvrage et va le lire et sa lecture va transformer sa vie et les potins recueillis au salon de coiffure vont se faire entendre différemment. Elle va analyser (comme Marcel) ses semblables. Marcel Proust observait celles et ceux qui l’entouraient. Il pouvait parler de sa domestique comme de la duchesse de Guermantes… Guermantes, toute une histoire ! Ce premier tome plaît tellement à Clara qu’elle va commander et acheter la suite. Elle va de lumière en éblouissement.

Le roman comporte trois parties. Clara, Marcel, et un court épilogue où intervient, longtemps après, Isabella, la fille de Clara. 

Entre temps, on assiste à la rupture des amours de J.B, avec Clara… L’annonce… Tout ce qu’elle avait deviné et qui risquait d’arriver. Une histoire s’achève, mais je t’ai beaucoup aimée et t’aime encore. Mais je continuerai ma route avec quelqu’un d’autre. (J’ai cité de mémoire) Clara n’a même pas le temps d’avoir du chagrin, même si elle digère la pilule.

Sans doute que la lecture de Marcel l’aura aidée.

Ce roman est délicieux, bourré d’humour et d’extraits « proustiens ». Je rassure, rien de barbant, bien au contraire. Notre temps au fond n’a guère changé… Nos battements de cœur sont toujours tissés d’ombre et de lumière et, si les livres sont à portée de main, nos âmes sont moins blessées. 

À lire !

June, par Emmanuelle de Boysson, éditions Calmann-Lévy

Que sait-on du sulfureux Henry Miller ? Quelques titres nous viennent à l’esprit dont Tropiques du cancer. Il eut une muse, June Mansfield (nom que June s’était choisie parce qu’elle admirait Catherine Mansfield).

June est un personnage de roman, une adorable menteuse qui n’a cessé de mentir aux autres et à elle-même. Jeune juive, originaire des pays de l’Est au sein d’une famille venue s’établir aux USA, elle a usé de ses charmes, dans les dancings et bars, entraîneuse, vaguement prostituée pour gonfler un portefeuille souvent plat mais lui permettant de vivre ou faire vivre ceux qu’elle aimait. Ce fut d’abord sa famille et cet homme qu’elle persuade de devenir écrivain. Henry est passionné de littérature. Elle voit en lui un écrivain. Elle profitera de sa lumière. Mais les chemins sont parfois ardus.

Henry Miller aime cette jeune femme de presque dix ans sa cadette et passe sur toutes ses frasques. Elle l’inspire… Il se penche sur sa machine à écrire. June est bien montée sur les planches, son vieux rêve, puiser en elle, pour interpréter de grands rôles, mais elle s’est très vite lassée. Seul compte Henry Miller. Il y a aura aussi dans leur vie Anaïs Nin…

Emmanuelle de Boysson brosse une peinture de la société américaine des années 1930, très précise. Elle montre la prohibition, le milieu intellectuel qui se dit chic et les quartiers pauvres sans oublier les lumières de ce Paris des années trente, puisque June s’y rend et s’en éprend. Elle y vient avec Jane, une fille plus fantasque qu’elle. 

Cette biographie romancée commence lorsque June, déjà âgée s’est réfugiée dans le ranch de son frère en Arizona et qu’à ses pieds se trouve une immense malle contenant ses souvenirs, photos, courriers… Elle se souvient, et par ce biais, lectrices et lecteurs découvrent un personnage très attachant qui a pris un malin plaisir dans sa quête de liberté à se travestir, au point de ne plus savoir les limites entre réalité et fiction.

Sorcière de la nuit, par Charline Malaval, éditions Préludes

Charline Malaval a bien du talent. Professeure de Français, elle a enseigné au Brésil, à l’Île Maurice, en Bulgarie, au Vanuatu et en Lettonie (Actuellement elle est en poste au Luxembourg). Alors qu’elle se trouvait en Lettonie à prendre un pot avec des amies, elle découvre que pendant la guerre de 39/45, au sud de la Russie, des femmes ont été pilotes d’avion et ont participé à la guerre, notamment à la terrible bataille de Stalingrad. 

Mais oui, affirme une de ses amies, l’une a même vécu ici, à Riga, après la guerre. La romancière est piquée au vif, fait des recherches. Tout ce qu’on lui a révélé est vrai. Ces femmes qui ne pilotaient que la nuit, avaient même été surnommées « Les sorcières de la nuit », d’où le titre, mais au singulier, puisque c’est l’une d’elle que l’on suit.

Et voici Charline lancée à la suite d’Ania, l’une de ces héroïnes, Ania qui s’est donnée des ailes. Qui sait que le prix à payer fut si lourd ? Une femme avait-elle le droit et la capacité d’agir tel un homme ?

Dans ce roman, basé sur des faits authentiques, voici (en 2018, les chapitres alternent) l’histoire de Pavel qui assiste désolé et impuissant à la disparition de son meilleur ami. Il se sent coupable, du moins responsable et ne peut se pardonner, d’où sa fuite en Ukraine chez un oncle qui, bien que taciturne va l’initier à la recherche d’artefacts de la Grande guerre Patriotique… 

Quand on cherche, on trouve… Et la découverte, que vont faire ces deux hommes, a quelque chose de sidérant. Les voici face à une épave d’un avion de chasse, dont tout dit que beaucoup d’années ont passé depuis sa chute. À l’intérieur, l’impensable, les restes d’un pilote… Qui ? Que s’est-il passé ?

On se laisse happer par cette histoire qui nous offre la possibilité de relier les fils de l’histoire. La documentation est excellente, précise. Une plongée dans l’histoire d’où l’émotion n’est pas absente. Un bel hommage rendu aux femmes et un état des lieux sur des pays aujourd’hui hélas, à la une de l’actualité.

Le cœur se serre forcément. Merci à l’auteure pour cet excellent travail. 

Un roman qu’on ne peut lâcher. Il donne une dimension unique au courage et rend hommage aux femmes.

Mes fantômes et moi, par Gabriel Byrne, éditions Sabine Wespieser – Traduction de l’anglais (Irlande) par Diane Meur

Comment devient-on un homme de théâtre et de cinéma quand on est né et a grandi dans une famille modeste des faubourgs de Dublin ? 

C’est en 1950 que Gabriel Byrne voit le jour, le premier d’une fratrie de six enfants. Milieu modeste, papa tonnelier et maman infirmière. Gabriel a besoin de rêve, surtout pour se sentir comme les autres. Il n’a pas confiance en lui, son corps lui fait parfois peur. Et s’il restait petit, et si des seins lui poussaient. 

Heureusement, il a une grand-mère qui le traîne dans les salles de cinéma. Là, on peut rêver tout autant que dans la verdure environnante. Il pense même devenir prêtre et sera élève au séminaire pendant presque cinq ans. Mais il est aussi fan de football…

Renvoyé du séminaire, quand il a une quinzaine d’années, il lui faut apprendre un métier. Mais rien ne lui convient… Les vieux démons reviennent dans sa tête. Il se sent à part des autres… Un raté… Il ne réussit rien. Au fond, sa seule passion, c’est le cinéma et le théâtre. 

Le théâtre au sein d’une troupe amateurs, fait de lui une célébrité… Du moins, lui permet de vaincre sa timidité et son manque de confiance en lui-même. Coup de chance, John Boorman le remarque sur une scène et lui propose de jouer dans Excalibur. 

Le mérite de ce récit très fluide, bien écrit et avec un zeste d’humour, c’est de suivre cet acteur qui se raconte, pas de façon chronologique, mais de rester dans une sorte d’émerveillement. Il est devenu cet homme célèbre, mais il vient d’un milieu modeste qu’il célèbre. Il n’élude pas ses addictions. Le milieu des artistes est si propice aux fêtes arrosées, à l’alcool qui coule… Mais il ne manque pas d’humour pour évoquer quelques autres artistes très connus. Qui savait qu’Ava Gardner, si belle, si élégante était capable de jurer comme un charretier ? Il confie ses rencontres et une cuite mémorable notamment avec Richard Burton… Il confie au papier que jamais il n’a voulu briller. Jouer oui… Mais les grands galas, les festivals, ce n’était pas du tout ce qu’il cherchait. Il s’est sauvé de Cannes en 1995, alors qu’on le voulait face aux objectifs. C’était l’époque d’Usual Suspects…

Au fond, sa plume nous révèle davantage ce qui est important dans une vie. Une famille, l’amour, la beauté des paysages… Et pour ce faire, Gabriel Byrne ne manque pas de talent et use d’une sincérité touchante.

Vers la violence, par Blandine Rinkel, éditions Fayard

Je défie quiconque ayant lu le roman de Blandine Rinkel de l’oublier. L’auteure nous entraîne dans une relation père-fille qui oscille entre la haine et l’amour, la fascination jusqu’à l’épouvante et le rejet. 

Gérard, ce père qui charme tout le monde, tel un magicien, use d’étranges pouvoirs auxquels une petite fille de six ans, au début de ce roman, tente de résister. Je te tiens, tu me tiens par la barbichette… Il faut résister, serrer les dents, l’enfant sait que ce ne sera pas une tapette. Regard dans le regard, on se jauge… Qui sera vainqueur ?

Avant que ne commence le roman, dans une sorte de prologue, l’auteure évoque les loups qui avaient disparu, loups qu’on avait piégés, brûlés vifs… et les voici de retour… Le jour où un loup est reconnu, hante une forêt et annonce son retour, c’est le jour de la naissance de Gérard… ce père baby-boomer qui fera trembler Lou…

Mais qui est cet homme que décrit l’auteure ? Quelles furent ses blessures, ses traumatismes ? Elle cherche à comprendre l’histoire générationnelle qui porte ombres et secrets ? Ce que l’auteure évoque avec finesse de cette histoire étrange parfois glacée et glaçante, et qui nous fait, lectrices et lecteurs marcher sur le fil, c’est l’ambivalence des sentiments de Lou qui aime ce père, lui voue une admiration totale, au-delà de ce qui peut être le raisonnable. S’il ne lui a pas légué la douceur, la confiance et la foi, elle considère, tel un héritage, ce qu’elle a reçu de lui : l’absence, la joie et la violence

Ce père se comporte tel un ogre qui veut sa fille uniquement pour lui. Elle ne doit aimer que lui. Il faut du temps à la jeune fille pour voir cet homme, qui n’en est pas une ambiguïté près, dans sa vérité. Chez lui, tout est théâtre, histoires extraordinaires jusqu’au mensonge, car il est l’homme fort. Il réussit tout. Personne ne le fera tomber.

On peut s’interroger, que devient une petite fille avec un tel modèle ?

Le roman est écrit au Je, c’est d’autant percutant que l’écriture est très belle… Elle happe et emporte. L’auteure qui est musicienne et parolière a bien du talent. 

Bravo !

Le grand contournement, par Alexis Anne-Braun, éditions Fayard

Si l’histoire de la ZAD Notre-Dame-des-Landes qui a duré un certain temps, voire un temps certain, d’autres n’ont pas eu cette « chance ». 
Voici celle du grand contournement autoroutier de la ville de Strasbourg, qui, hélas, comme bien d’autres, n’a pas connu le succès.

Ce roman-récit le raconte avec beaucoup d’intelligence et met en présence, Héloïse, celle qui déclencha la ZAD en accueillant sur ses terres celles et ceux pouvant s’opposer à ce projet funeste, pour tous. 

Héloïse, c’est la châtelaine des lieux, qui ne pouvait accepter que sa demeure soit détruite au profite d’une route qui éviterait Strasbourg. C’est elle qui déclenche le mouvement et appelle des zadistes.

L’ouvrage commence à la fin de cette aventure qui n’aura duré qu’une journée. C’était une grande espérance, on irait vers la victoire.

Héloïse, la châtelaine converse avec Magali, Félix, Siméon. Une conversation qui montre les motivations des uns et autres. Le pourquoi de l’engagement, bien au-delà, de la propriété de la terre. 

Les deux personnages forts sont Héloïse et Magali. Magali, c’est la meneuse, la militante pure et presque dure, mais attachante de la bande. Il y a une sorte de choc des cultures… La révélation des projets et les motivations, selon le milieu auquel on appartient. Entre la châtelaine, un peu enfant gâtée qui veut avancer, et le reste du groupe qui rêve d’un monde meilleur… Certains voudraient un monde plus propre, plus digne (et c’est respectable) sans être obligé de tuer les animaux pour se nourrir. Mais ces désirs se heurtent aux réalités dites « économiques » d’où le fossé, voire le gouffre. 

L’auteur peint la société, pointe ce qui ne va pas entre les hommes et les femmes, l’amour, la mode… 

Le ton est juste. L’analyse de Magali qui évoque « une journée grotesque » mais riche de sens. Oui, la colère et la rage ont été là. Un moteur puissant. Même si la lutte n’a pas porté ses fruits, restent, le vivre ensemble, l’engagement, les rêves… Et de cela, personne ne peut faire l’économie.

Ouvrage remarquable, comme le jardin d’Héloïse que Stéphane B. avait classé « jardin remarquable », en vain. 

Les Presque Soeurs, par Cloé Korman, éditions du Seuil

Ce roman est un ouvrage qui doit figurer dans toutes les bibliothèques.

Grâce à l’auteure liée à ces Presque Sœurs qu’elle n’a pas connues, nous savons –c’est indispensable– ce qu’il est advenu à des milliers d’enfants juifs devenus orphelins après la déportation de leurs parents. Beaucoup ont été séquestrés par le sinistre gouvernement de Vichy. On avait dressé des listes, et ces enfants étaient à la merci des prochaines rafles. 

Mireille, Jacqueline, Henriette, Andrée, Jeanne et Rose sont conduites d’abord en camps d’internements, puis en foyers d’accueil. Cloé Korman enquête qui étaient ces enfants, ces trois cousines Korman qui ont trouvé un peu de chaleur grâce à des plus âgées qui ont veillé sur les plus jeunes. Son père lui a dit qu’elle aurait pu les connaître. 

Alors Cloé veut savoir (comme Anne Bérest l’avait fait avec La carte postale l’an passé) et enquête de Beaune-la-Rolande à Paris. Elle évoque cette part d’enfance sacrée à laquelle tout enfant a droit, mais que l’histoire a massacrée. Comment demeurer sereine ? Comment oser le sourire ? Comment se garder de la colère quand la révolte pointe ?

Elle met ses pas dans les lieux où les filles, et tant d’autres, sont allées. Rue Lamarck, pas loin, était Le centre de tri… Mais de quoi parlait-on ? D’êtres humains, d’enfants ? Elle entend l’appel au petit matin Mina, Lola, Simone qu’on va conduire ailleurs…, trois fleurs issues du même arbre.

L’enquête est minutieuse. L’auteure retrouve des morceaux de vie, comme un puzzle qui s’assemble non sans peine et douleur. Combien de portes closes qui ne s’ouvriront jamais ? Cloé Korman s’est livrée avec courage à un travail inouï et précis. Les petites Korman retrouvent les petites Kaminsky. Un temps très court pour devenir Presque Sœurs, un temps étrange, mais pendant lequel l’espoir, l’amour, les rêves ont pris place… 

Une lecture bouleversante, poignante, à ne pas manquer.