Pas les mères, par Katixa Agirre, éditions Globe, traduit de l’espagnol par Lise Belperron

La littérature a souvent brossé le portrait des mères qui disent que la maternité les a rendues fortes, puissantes. Mais la littérature s’est aussi nourrie de portraits de femmes qui ont commis des infanticides. Il y a les grands infanticides, les meurtres (Médée), il y a aussi ces mères qui pour une raison qu’elles ne connaissent pas elles-mêmes, commettent l’irréparable, masquent la vérité et, découvertes, sont incapables d’expliquer le pourquoi du comment ou tout simplement qui délaissent, abandonnent…

Katixa Agirre nous raconte l’histoire d’une romancière dont la notoriété est en pente ascendante. Au même moment, elle apprend qu’une ancienne connaissance, mère de jumeaux a noyé ses enfants. Pourquoi ? Ce fait divers ébranle l’Espagne et la romancière qui vient d’accoucher de son premier enfant s’empare de ce fait divers et décide de raconter, de creuser l’histoire.

Pourquoi Jade-Alice a-t-elle agi ainsi ? En même temps, l’auteure parle du bonheur ou du non-bonheur d’être mère, c’est parfois confus. Elle en appelle aux œuvres littéraires, évoque Doris Lessing qui abandonna ses enfants nés d’un premier mariage en Rhodésie pour s’installer au Royaume-Uni en disant : « Je vais vous préparer un bel avenir. » Or cette auteure parlait aussi de la maternité en la définissant comme l’Himalaya de l’Ennui

Au passage, l’auteure s’attache aux peintures mettant à l’honneur des maternités, et fait le rapprochement avec ce que son héroïne ressent face à Erik dont elle doit aussi s’occuper tout en étant écrivaine… D’ailleurs, qu’est-ce qu’une bonne écrivaine ? L’ouvrage donne quelques clés.

Est-ce que la maternité est si belle, si joyeuse ? La romancière parle de ses espoirs et avec franchise, livre ses craintes. Un malheur, un accident (qui délivre) est si vite arrivé.

Être mère, le devenir n’est pas chose aisée. Ce roman n’est pas un réquisitoire, mais une enquête vérité pour traverser la nuit et dire quelque chose de la lumière qui est si difficile à cueillir.

La fureur des mal-aimés, par Elsa Roch, éditions Calmann-Lévy

Elsa Roch clôt-elle cette quadrilogie commencée avec Ce qui se dit la nuitOublier nos promesses, et Le Baiser de l’ogre ? Quatre saisons pour quatre histoires où l’on retrouve le commissaire Marsac, se ressourçant au square du Vert-Galant. Une étape nécessaire face aux horreurs du métier avant de rentrer chez lui. Sait-il en se laissant choir sur un banc que le Mal qu’il pourchasse va lui sauter au visage et au cœur ? Il y a une poubelle à deux pas… Et un cadavre dedans…

L’auteure n’est pas devenue psy pour rien avant de se livrer à l’écriture. Une rencontre a fait changer sa vie quand elle a rencontré une petite fille autiste. Les troubles de cette maladie, longtemps méconnue, l’ont façonnée. L’adolescence bousculée l’intéresse. Le pourquoi du comment et surtout quel remède face à la nuit ?

Sous sa plume qui peint les cabossés, ceux que la plupart fuit, il y a ce désir de ne pas baisser les bras. Un désir qui pousse Amaury Marsac à agir, à déchirer les voiles sombres, à comprendre. 

Ce que nous raconte l’auteure est de cet ordre. Son roman comporte deux périodes, l’aujourd’hui et l’année 1995 qui nous montre Alex, 15 ans bien décidé à en finir avec les siens. Quelle est cette rencontre qui le pousse à la retrouver « elle » ? À deux on est plus fort… Est-ce si vrai ? Ou se perd-on davantage ? Voici Alex dans la rue, comme poursuivi par le ramassage opéré par le CHAPSA à Nanterre (Centre d’Hébergement pour les gens de la rue). En ces lieux, on trouve un peu de chaleur quand il fait froid, on peut s’y laver, y dormir si on ne tombe pas sur quelques durs, habitués des lieux, qui font régner leur loi, à savoir dépouiller et humilier le nouvel arrivé.

Quel est donc le présent de Marsac et de ses compagnons d’enquête que l’on a plaisir à retrouver ? Près de lui, Vigier, Vigne, Raimbauld et bien d’autres. Qu’est-il arrivé à cet homme apparemment bien sous tous rapports pour qu’il ait été ainsi massacré, éviscéré ?

Et « Elle » qu’Alex veut extraire de chez les dingos ? Pourquoi ? Qu’espère-t-il ?

Comme dans tous les romans sombres, noirs, policiers, thrillers, il est impossible de tout révéler. Et si certains affirment que l’auteure, qui écrit très bien, un style vif, fleurant la poésie, ne joue pas forcément sur l’intrigue, c’est qu’elle s’attache à l’humain, aux caractères des uns et des autres, à leurs motivations. Le monde est vaste, chaque être est unique. En ce domaine, l’auteure l’est. Elle nous interpelle et nous séduit.

Des diables et des saints, par Jean-Baptiste Andréa, éditions l’Iconoclaste

Joe ne joue du piano que dans les gares, et les aéroports, certains jours. Il ne joue que Beethoven. Parfois les voyageurs s’arrêtent un instant, d’autres passent. Il semble attendre quelqu’un… depuis cinquante ans. On lui fait des propositions. Il devrait rencontrer telle personne, on va le recommander à… Il n’entend rien… Il joue. On le croit encore jeune cinquante ans. Il en a soixante-neuf… Il attend celle dont il espère la venue, celle à qui, il enseignait le piano. Une rose à nulle autre pareille.

Or, il va se confier et évoquer sa vie depuis la terrible maladie (être orphelin) qui l’a saisi cinquante ans auparavant et qui l’a envoyé dans un sinistre orphelinat religieux. Comment ne pas croire aux diables et accessoirement aux saints, dans ce lieu destiné à user en faisant marcher au pas.

C’est une plongée dans l’enfance maltraitée après le terrible accident d’avion qui lui a pris ses parents et sa sœur. 

L’auteur évoque ce professeur Olon Rothenberg à nul autre pareil. C’était avant… Avant l’accident. Olon ne jurait que par Beethoven, le connaissait mieux que quiconque. Piquait des colères terribles pour une note qu’il estimait mal jouée, un rythme qui était mal tenu. Beethoven était la musique, tous les musiciens. Même devenu sourd, il entendait encore. La musique, c’est une affaire de ressenti.

Reste que la majeure partie du roman est comme une sérénade, qui se fait marche funèbre. Elle évoque la vie ou la survie de ces très jeunes gens en ces murs épais où les coups pleuvent. Parfois l’un des enfants est envoyé à l’hôpital. Ils ont appris à mentir, à dire que tout va bien, qu’ils sont tombés dans l’escalier, dans le local des douches.

Impossible de vous raconter cette histoire qui saisit le lecteur, l’étreint et le transporte sur la lumineuse montagne des arts le temps de quelques variations, d’un impromptu, les seuls capables d’offrir un voyage à nul autre pareil.

L’ouvrage a bénéficié de l’aide du Centre National du Livre et obtenu le prix RTL LIRE 2021

L’auteur sera présent au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « L’art sublimé », aux côtés de Laure Dautriche, Clélia Renucci et Michel Bernard, le samedi 11 septembre à 18 h 00 au Forum France Bleu-Ville de Nancy.

Rêve d’indiennes, par Colette Vlerick, éditions Calmann-Lévy

C’est une histoire de tissus que nous conte Colette Vlérick. Sous Louis XIV, à la demande des maisons de tissage de Lyon, il est interdit de porter ces magnifiques cotons tissés en Inde et que l’on appelle les indiennes. Or, les couleurs chatoyantes plaisent. Cette interdiction perdure jusqu’au 18ème siècle que choisit l’auteure pour nous raconter l’histoire de Louise et de Nicolas en Bretagne.

Louise vit chez son tuteur Philippe de la Gambais. Ce gentilhomme la considère comme sa fille. Elle est la sœur de lait de son fils. Et elle a reçu jusqu’à ses treize ans une bonne éducation. Elle devient de plus en plus jolie au point de rendre jalouse l’épouse de Philippe qui imagine lui faire porter un manteau en indienne pour la dénoncer à la soldatesque… Humiliée, Louise s’enfuit. Philippe de la Gambais, furieux contre son épouse, la fait conduire au couvent et fait rechercher la très jeune fille par Nicolas Viger, à peine plus âgé que Louise…

Et leur fuite est une belle histoire. Nicolas, respectueux, protégeant Louise, la conduit chez les siens, chez Françoise, une belle âme qui se charge d’elle, qui s’emploie à la vêtir et de lui trouver un emploi, pendant que lui s’embauche à la Compagnie des Indes.

Nicolas est fasciné par la fabrication de ces superbes tissus… Il veut tout apprendre, tout comme Louise…

Sous la plume talentueuse de l’auteure, on voit naître les premières manufactures d’indiennes nantaises… Nicolas et Louise pourraient y vivre heureux, mais leur vie est plus compliquée que cela. Il reste tant de secrets à comprendre et à dissiper que je ne puis vous révéler.

Colette Vlérick nous a souvent enchantés avec ses romans situés en Bretagne, terre qu’elle aime et où il y a tant à dire. Elle sait faire revivre ces hommes et ces femmes qui ont façonné de leurs mains avec courage et générosité l’histoire de la Bretagne dont nous héritons.

Qu’elle en soit remerciée !

Sa dernière chance, par Armel Job, éditions Robert Laffont

Il arrive qu’un jour une jeune femme, à peine considérée par les siens qui usent et abusent de sa gentillesse, se ressaisisse et décide de mettre fin à cette sorte d’esclavage domestique dans lequel elle s’est fourvoyée malgré elle. Malgré elle ?

Qui est Élise Dubois si dévouée à sa sœur Marie-Rose gynécologue et à son mari Édouard agent immobilier ? Quel caractère abrite ce corps qui sert les autres, torchent les enfants de sa soeur ? Quel déclic va la conduire à s’éclipser et à entrer dans une brasserie pour y attendre l’homme de la « sa dernière chance ». Une annonce a été passée sur un site de rencontre catho… On peut donc faire confiance. Cet homme ne doit pas chercher l’occasion d’un soir. 

Et quand la sœur d’Élise s’offusque : « mais enfin où étais-tu passée bon sang ? », on perçoit la construction du roman en forme de puzzle. Il faut le talent de l’auteur pour nous en offrir les pièces. Le tableau composé ne sera peut-être pas celui escompté.

L’histoire se passe non loin de Liège. La Belgique est le lieu d’Armel Job, qui, mieux que personne, sait tisser des histoires, dans des lieux où lectrices et lecteurs sont bousculés, jusqu’à se perdre et surtout s’interrogent sur l’humain qui avance si souvent masqué. Qu’avons-nous à cacher ?

Mais qui donc est cet antiquaire moche, il faut le dire, spécialiste dans la chasse aux oies blanches ? Est-il la dernière chance d’Élise ? Une chance lui permettant de se défaire des liens qui la retiennent prisonnière des siens et pourquoi ? Et ce chanoine, à moitié escroc et à moitié timbré. Pourquoi chante-t-il Amen devant une statue de la Vierge. Pieuserie ou admiration béate face à l’œuvre d’art ? La Vierge d’une beauté magnifique est la mère de Dieu.

Il faut être Armel Job, pour gratter là où ça peut faire mal et révéler par petites touches les mille hypocrisies qui habillent tout un chacun. Il est passé maître dans l’art d’agiter les eaux troubles ou dans celui d’aller au-delà de l’eau claire pour faire remonter la vase. Mais il y a chez lui, l’amour, l’amour qui sauve, heureusement.

Une lecture à ne pas manquer.

Avant l’été, par Claudie Gallay, éditions Actes Sud

Elles sont cinq filles. Déjà vingt, vingt-trois ans dans les années 1980. Une époque joyeuse, insouciante même.

Il y a Juliette, capricieuse et prétentieuse, Camille, caissière dans une supérette et qui rêve d’ouvrir son cabinet d’esthéticienne. Brousse, la boulangère que tous les garçons approchent avec succès. Elle ne rejette personne et est sans cesse amoureuse. Boucle d’Or, est la plus sage, mariée et déjà maman. Quant à Jessica, la narratrice, elle est en recherche d’emploi et ne veut surtout pas reprendre l’hôtel des parents où vit encore sa grand-mère qui voit, observe tout en tricotant.

Jessica aime ses copines, mais la préférée, c’est Juliette, sa sœur de cœur. 

C’est une vie heureuse ou presque pour les cinq filles qui se racontent tout, vivent des amours ou des désamours. Elles ne parviennent pas à sortir de l’adolescence. 

Le piment dans leur vie va être cette fête du Printemps organisée par la ville. Que les jeunes talents lèvent le doigt et montrent ce dont ils sont capables. Les cinq filles ont l’idée d’imaginer un défilé de mode.

Et les voici occupées à courir les friperies, à couper, tailler, coudre et apprendre à défiler. C’est tout un art. 

Il est vrai qu’essayer d’être autre les oblige à se projeter dans l’avenir et peut faire oublier les garçons qui ne pensent qu’à la chose et sont quelque peu grossiers. 

Jessica a beaucoup de mal à se remettre de la fuite d’Antoine. Elle se voyait bien avec lui pour toujours. Il serait son homme, celui qu’elle câlinerait et celui pour qui elle mettrait les quiches à réchauffer. Et pff, tout s’est évaporé après le fameux : « faut qu’on parle »

Bien que joyeuses, les cinq amies se promettent de quitter le pays, de faire autre chose, d’échapper à l’ennui mortel en regardant couler le Bourde. 

En presque cinq cents pages, Claudie Gallay nous parle de cet été à venir… Celui qui projettera les unes et les autres dans autre chose. Cet été sera celui de la métamorphose. Il était temps, comme avait dit la mère de Jess. Il faut rentrer dans le rang. Tu vas finir vieille fille, coiffer sainte-Catherine. Oui, mais d’autres faits surgissent…

La peinture de l’époque est réussie. Les dialogues sonnent juste.

Claudie Gallay, déjà auteur d’une douzaine de romans souvent couronnés de prix, ne déçoit pas, ne déçoit jamais.

L’auteure sera présente au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021

Le dimanche 12 septembre, elle participera à la table ronde « Métamorphoses » au Palais du Gouvernement à 10 h aux côtés de Luc Chomarat, « Le fils du professeur » (Manufacture des livres), et Clara Dupont-Monod, « S’adapter » (Stock) – Table ronde menée par Élise Lépine

Celle qu’il attendait, par Baptiste Beaulieu, éditions Fayard

Il n’y a que Baptiste Beaulieu pour nous entraîner dans une histoire d’amour hors norme.

Voici Eugénie D. qui ne ressemble à personne. Une énergie débordante. Elle s’est créé un univers. Elle a des projets rigolos qui interpellent pour tenter de s’extraire de ce vaste monde redoutable. 

Joséphin est chauffeur de taxi. Il a pu arriver jusqu’à Paris. Les morts autour de lui, il connaît. Un père, un frère, des amis d’où sa méfiance face aux humains, sa réserve dans son taxi. Il ne parle pas. Il transporte…

L’auteur nous montre ces deux êtres qui vont se croiser sur un quai de gare… se suivre… Mais qui suit l’autre ? Elle ? ou Lui ?

Baptiste Beaulieu, médecin, croit dans le genre humain, dans ses capacités à faire battre les cœurs qui vont ensuite célébrer une histoire. Il faut pour cela beaucoup de poésie et un regard acéré. Être attentif au quotidien, à un rideau qui se soulève, une porte qui s’ouvre, au vent qui apporte les parfums et aux paroles que le destin va capter pour les transformer. Ce n’est pas parce que la vie a brisé quelque ressort qu’on n’a pas le droit d’aimer. J’ai noté cette très belle invitation d’Eugénie : « Est-ce que vous êtes malheureux, monsieur Joséphin ? Vous savez, je ne suis pas très heureuse, moi non plus… On pourrait s’entraimer ? C’est comme s’entraider, mais avec de l’Amour dedans. »

Tout est dit, ou plutôt écrit. Je ne vous révélerai pas la fin qui tire quelques larmes mais qui reste un bel acte de foi. Verrons-nous Eugénie parler à la montre accrochée à son poignet ? La contemplerons-nous en train de compter les pavés de la rue ou mouiller son doigt de salive et le lever pour savoir d’où vient le vent ?

C’est un peu la vie de deux êtres qui se sont trouvés et qui se dérobent à notre regard que nous conte Baptiste Beaulieu. Il faut les suivre pour oser regarder ce monde, le nôtre et le transformer en soleil de vie. Une merveilleuse leçon d’amour !

Bravo !

Haute saison, par Adèle Bréau, éditions Jean-Claude Lattès

Adèle Bréau est bourrée de talent, directrice de mode pour Gala et ex-rédactrice en chef de Elle.fr, elle écrit et a su conquérir un public. Nous n’avons pas oublié La Cour des grandesL’Odeur de la colle en pot et plus récemment un roman qui a cartonné en 2020, Les Frangines.

Elle nous offre un autre bijou pour cet été avec Haute Saison.

L’idée est simple, imaginer plusieurs personnes qui se retrouvent pour diverses raisons dans un club de vacances dont, à priori, elles ne voulaient pas. La promiscuité, les gentils membres, les soirées animées par des humoristes à deux balles et faire la queue, son plateau à la main pour aller manger la même chose qu’à la cantine du travail, non.

Et pourtant… Fanny s’est laissé convaincre par ses copines que les clubs vacances, ce n’était pas si mal et que les enfants s’y faisaient des amis, et trouvaient des activités adaptées à leur âge, ce qui fichait la paix aux parents. Le mari n’a pas dit non… Et comme le couple bat gentiment de l’aile avec le temps, pourquoi pas. 
Matthias est un papa solo un peu taiseux, qui vient avec ses deux filles, mais continue de travailler. Or, à Anglet, pas loin de Biarritz, les connections Internet laissent à désirer.

Chantal, charmante mamie, encore jeune et adepte du sport pour garder la forme est venue avec ses deux petits-enfants de cinq ans et huit ans pour dépanner sa fille. Légèrement coincée, elle constate qu’il est difficile de rejouer la carte éducative. Elle a donné et espère que cette semaine de vacances passera vite…

Et puis, il y a le gérant Germain, obligé à la bonne humeur et toujours prêt à rendre service. Normal, c’est son travail…

Adèle Bréau brosse un portrait plus vrai que nature de ces étés au soleil qui réunissent petits et grands et permettent de faire connaissance. Elle a finement observé les moindres détails, crème solaire abondante, le régal des grains de sable qui s’y collent, l’entrain forcé. Un regard un peu féroce mais dépourvu de méchanceté.

La bonne humeur, le soleil, et même l’amour ont rendez-vous en ces lieux. C’est dire si les avis peuvent évoluer.

L’absente de tous bouquets, par Catherine Mavrikakis, éditions Sabine Wespieser

C’est un journal de deuil que nous offre Catherine Mavrikakis qui évoque la première femme aimée, sa mère. Et elle le fait en cultivant le jardin, d’abord la petite bande de terre au pied de la tombe. Les mains dans la terre, creusant, à quatre pattes comme elle dit, elle se souvient de cette mère qui elle n’a jamais cultivé de jardin, mais la nostalgie et le repli depuis son arrivée au Québec en 1957 quand elle a épousé un Grec complètement en dehors du monde et qui lui donnera des enfants. 

Cette femme n’a pas été heureuse. Plutôt possessive, avare de compliments, repliée sur elle-même, ne pensant qu’à la France, son pays d’origine qu’elle n’a jamais revu. Elle n’a pas forcément rendu heureux ses proches, mais fait extraordinaire, le lien amour de l’auteure pour elle ne s’en est pas trouvé pas altéré. On s’interroge : comment Catherine a-t-elle pu l’aimer, oser s’élancer dans la vie et ne récolter que les reproches ? « Tu ne croyais pas à l’amour, maman. Tu trouvais que c’étaient des histoires que les gens se racontent, trop faibles pour ne pas faire tout un cinéma. » 

L’auteure précise le sens de l’amour entre les êtres. On peut aimer, vivre, écrit-elle, un « amour queer », comme celui de Derek Jarman, amoureux des plantes, cinéaste et qui cultivait un jardin, il en fit un livre qui sert un peu de fil rouge dans l’ouvrage de Catherine. 

Derek était homosexuel, malade du sida, il vivait avec Keith, son compagnon et pourtant entre eux pas de relations physiques… Elle compare cet amour à celui que vécut Duras avec Yann Andréa… Ainsi peut-elle déclarer : « J’ai pris ma conception de la passion amoureuse dans les livresdans ceux de Duras (que sa mère détestait). Je l’avoue : j’aime l’amour sacrifice (…) En moi persiste une croyance dans l’absolu. Et cette foi que j’avais, tu étais bien contente que je la cultive, puisque je t’aimais.

Ce livre est un chant mystérieux et sublime à l’égard d’une mère que d’autres auraient fuie. « Elle a laissé des traces dérisoires. Elle continue à vivre morte, même si j’ai fermé ses comptes de banque… (…) et s’adressant directement à elle, Catherine lui chante : 

« Mais tu n’es pas vraiment morte, toi, ma rose, ma mignonne.

Tu as disparu comme un arbre ou une fleur qui a fait son temps. 

Tu n’es pas morte… »

L’auteure n’élude rien et parle de cette mère qui a toujours voulu être la préférée, la plus belle, celle qui défiait le temps et voulait garder un visage regardable dans le miroir. 

Catherine l’a accompagnée sur le chemin qui conduit en un pays inconnu. Et si elle manque trop à Catherine, il lui sera possible de la recréer. « Tu restes mon invention ». Seul l’amour vrai a cette capacité. Une sacrée leçon. Un ouvrage à lire et à relire pour oser sourire apaisée.

Les morts ne nous aiment plus, par Philippe Grimbert, éditions Grasset

Philippe Grimbert, psychanalyste renommé, est l’auteur de cinq romans, dont La petite robe de Paul, Un secret, (devenu un best-seller et adapté au cinéma par Claude Miller) et La mauvaise rencontre (adaptation télévisée par Josée Dayan). Avec Les morts ne nous aiment plus, j’ai eu la sensation que l’auteur offrait à ses lectrices et lecteurs une suite La petite robe de Paul et quelque part aussi à Un secret.

Dans cette histoire, l’auteur décrit un psychanalyste très demandé. Il donne des conférences sur le deuil. Il s’appelle Paul… Son épouse Irène, écrit, essentiellement des poèmes. Mais où en est ce couple au bout de tant d’années de mariage ? Une fille est née qui les a faits grands-parents…

Il arrive qu’un grain de sable vienne gripper une machine bien huilée. Soudain, c’est l’accident pour Paul. Un malaise. Il est sauvé par Irène. Le cardiologue qui s’occupe de Paul décèle une faiblesse. Avec un pacemaker qui veillera au bon fonctionnement de cet organe essentiel, la vie reprend pour Paul. Mais c’est compter sans l’accident de voiture d’Irène qui se tue à l’endroit même où ses parents ont trouvé la mort ? Coïncidence ? Volonté délibérée d’en finir ? 

Paul s’interroge et lui, le spécialiste du deuil, se laisse entraîner par un drôle de personnage seul capable de le consoler en faisant revivre Irène, grâce à l’intelligence artificielle, à laquelle Paul ne comprend rien. Ce qui ne l’empêche pas de s’interroger, sur le sens de la vie, l’amour, de la mort en somme qui est le terme pour tout être humain. 

La mort d’Irène est un séisme pour Paul : « Est-il écrit que nous devons tous mourir d’une blessure d’enfance dont nous n’avons pas su guérir et qui, sans cesse prête à se réveiller, dort d’un sommeil de chat au plus profond des souvenirs ? Celle d’Irène accomplissait silencieusement en elle son travail de destruction et j’aurais pu connaître le même destin si un séjour sur un divan libérateur n’avait chassé les ombres qui planaient sur ma famille… » 

Ne pleure pas Paul, on perd toujours ses parents, c’est la lettre d’adieu d’Irène, déposée en évidence sur son bureau et qui se terminait ainsi.

Un roman d’une grande profondeur, fin et délicat, qui interroge tout un chacun. Philippe Grimbert revisite Orphée et Eurydice.

Quand survient l’inéluctable, on a beau être spécialiste de certains domaines, le chagrin, le remords interrogent tout autant. Si les morts ne nous aiment plus, parce que la mort est une fin (pour l’auteur) il n’est pas interdit de continuer à les aimer et à aimer encore.