On vend l’art éphémère avec un papier authentifiant qu’un bout de trottoir ou de ciel entouré est un morceau d’art en devenir… Si si, à prix d’or.
L’auteure de la « La fabrique des souvenirs », Clélia Renucci fait beaucoup mieux. Elle a imaginé un monde où les souvenirs se vendent aux enchères grâce à une application « Memory Project » mise au point par un chercheur français dans les années quatre-vingt-dix. C’est-à-dire qu’on peut explorer le cerveau en extraire des souvenirs qui seront vendus aux enchères.
Gabriel, fou de culture, programmateur à Radio Académie se rend chez Christie’s et achète le souvenir d’une représentation de Phèdre en 1942. C’est Marie Bell qui jouait la pièce de Racine. Mais ce que Gabriel remarque, c’est la nuque d’une spectatrice. Il est séduit. À 70 ans d’écart, il tombe éperdument amoureux d’Oriane, violoniste célèbre.
Nous le voyons vivre à Paris, mener sa vie, rencontrer les uns et les autres. Il y a Sara, une copine qui elle aussi tente de raviver les souvenirs de son père qui s’éloigne du réel. Elle cherche à acheter des souvenirs qui aideraient le vieux papa à se souvenir. Nous faisons connaissance avec Antoine, comme un frère pour Gabriel. Antoine qui a fait le tour du monde et vend ses souvenirs « un trek à Katmandou ». Mais Antoine a partie liée avec l’Amérique…
Car il y a l’histoire de Rose outre-Atlantique, (les chapitres alternent) Rose, l’enfant que Joyce sa mère, artiste déjantée a quasiment abandonnée enfant pour la confier à une copine quand elle a suivi un musicien encore plus déjanté… L’histoire de Rose nous interpelle, elle veut être sur scène, avoir la première place… Pourquoi ? Pour montrer une autre facette de l’art à sa mère qui peut-être au loin la reconnaîtra ? Mais qui fut Joyce ?
Le roman parle de l’art, de la mémoire, d’une impossible passion, des liens entre générations, des liens à restaurer, des hommages à rendre. Il y eut des héros mais l’histoire les a oubliés. Est-ce l’art qui peut quelque chose ?
Pour son deuxième roman, Clélia Renucci, ne déçoit pas. Son premier roman avait reçu le prix du premier roman… Il faudra compter avec cette auteure.
Cléclia Renucci sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « L’art sublimé » le samedi 11 septembre à 18 h au Forum France Bleu-Ville de Nancy. Elle sera aux côtés de Laure Dautriche pour « Paganini, le violoniste du diable » (Tallandier) et Michel Bernard pour « Les bourgeois de Calais » (La Table ronde) et Jean-Baptiste Andréa pour « Des diables et des saints » (L’Iconoclaste)
Françoise Chandernagor s’est lancée en 2011 dans un cycle romanesque historique « La Reine oubliée », une trilogie où elle prévoyait de nous offrir, Les enfants d’Alexandrie, (merveilleux et soigné), Les dames de Rome en 2012 (tout aussi séduisant) et nous étions en attente du volume suivant pour 2013 ou 2014… Or, rien… Surtout qu’on ne fasse pas de reproche à cette auteure talentueuse à plus d’un titre. La raison, elle l’a donnée. Au moment de la sortie du volume 2, la maladie l’a empoignée… Elle confesse avec sourire avoir été fort bien soignée… La voici sortie d’affaire. Ouf !
À la vitrine des libraires, le volume 3 est là. C’est « L’Homme de Césarée ». Qu’on se rassure, nous n’avons pas oublié les précédents volumes et l’on plonge avec bonheur dans cette histoire dont je vais vous parler. Mais surtout, l’auteure a promis de nous offrir une suite… Pas de trilogie, mais une « quadrilogie » et peut-être plus … L’histoire l’emporte plus loin qu’elle ne l’aurait voulue. On s’en réjouit.
Voici dont l’histoire de la fille de Cléopâtre. Séléné, seule enfant née du couple Cléopâtre et Marc-Antoine. Séléné a vingt ans et la voici envoyée à Césarée, un port qui pourrait ressembler à celui d’Alexandrie pour épouser Juba, orphelin comme elle, pion politique, devenu roi de Mauritanie. En fait, Auguste n’a qu’une hâte, se débarrasser de cette jeune fille qu’il aura vue pendant dix ans à Rome, depuis la mort de sa mère Cléopâtre.
De cette reine oubliée que savons-nous ? Elle a existé, c’est certain… Mais si peu d’éléments nous sont parvenus. Et il faut tout le talent de Françoise Chandernagor, non pour inventer, même si personne ne peut mettre en doute ses capacités de romancière. Son talent, c’est aussi celui des recherches qu’elle a menées pour nous emporter dans une époque dont nous avons encore tant à découvrir. Elle sait conter, nous captiver. Nous voici aux côtés de cette reine d’Afrique qui a grandi à Rome, un lieu où on se souciait si peu des enfants. Ce qui peut expliquer le caractère de Séléné aussi mystérieuse que froide, secrète… Mais en elle, bout la passion. Au fond Juba va lui convenir (même après une nuit de noces cauchemardesque). Ils s’adaptent l’un à l’autre et forment un couple solide. Juba est beau, un fier guerrier et un homme érudit…
C’est non seulement l’histoire de Séléné que nous découvrons, mais aussi celles d’autres personnages (Julie, Tibère et Vispania…). Pas étonnant que l’auteure n’ait pu mettre le point final.
C’est promis le tome 4 arrivera à temps et s’appellera Le Jardin de cendres.
Françoise Chandernagor, académicienne Goncourt, sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021.Elle sera reçue à la Préfecture le samedi 11 septembre à 18.00 et sera interviewée par Françoise Rossinot.
Les éditions Presses de la Cité ont eu la bonne idée de republier Pierre Pelot, auteur de La Montagne des bœufs sauvages (ouvrage initialement publié chez Hoëbeke) une édition revue, corrigée, augmentée, d’où le nouveau titre Un autre pas dans la rivière. Les Presses de la Cité avait déjà republié (mais sans préciser qu’il s’agissait d’une réédition) la monumentale fresque, son grand œuvre, C’est ainsi que les hommes vivent (première publication chez Denoël en 2003 quand Héloïse d’Ormesson y travaillait comme éditrice avant de fonder sa propre maison en 2004).
Un autre pas dans la rivière mérite cette réédition. Histoire de se souvenir de l’origine du mot Vosges, la terre de Pelot. Il est né là dans cette région qui s’appelait, dans des temps très anciens, Vougerus. Vou, signifiait bœuf ; guez, sauvage et us montagne, élévation.
On a donc tout compris, ou presque. Ce voyage au cœur d’une terre qui est la sienne dans ce qu’on appelle la région des Ballons, à deux pas de l’Alsace éclaire le lecteur. Il suffit de monter au col de Bussang, d’aller au point désigné comme étant la source de la Moselle, réunion de plusieurs ruisseaux. Pays de tissage, où les parents de Pierre se sont connus, pays des eaux aussi quand le thermalisme vosgien était connu jusqu’à Paris. Il existait même une ligne de chemin de fer partant de Paris pour conduire ces Parisiens assoiffés (je m’amuse) des lieux.
L’auteur ne célèbre pas spécialement ces industries. Il nous conduit là où son regard s’arrête et contemple le paysage, là où vivent aussi bien ces cons de chasseurs qui ont peut-être eu la peau de trois des cinq cerfs qu’il avait vu passer, là où une querelle de médecins a sévi. Là, vivent le vieux et la vieille qui auraient caché leurs sous, sous le matelas et que ces imbéciles de jumeaux, des mômes pas finis, cherchent en profitant de la pandémie pour vendre des masques. Au fil des pages, on rencontre Titi Mutin inclus dans les fêtes de Saint-Nicolas, patron de la Lorraine et qui ressuscita selon la légende les trois enfants tués par le boucher et mis au saloir. Chaque année, le grand saint immortel opère ses visites dans les écoles et les maisons pour vieux (sans doute que les vieux retombent en enfance). Mais tout cela est conté à la façon de Pelot, avec son vocabulaire, son style inimitable pour peindre les lieux (il est aussi peintre) et qui invite au voyage…
Certes, parfois, quelques regrets pointent entre les lignes, mais n’hésitez pas à faire ce pas dans la rivière à ses côtés. Un bain revivifiant !
Il faut de l’audace pour livrer un roman passionnant sur la genèse d’une œuvre. Michel Bernard a-t-il eu des doutes en se penchant sur le statuaire de LesBourgeois de Calais, sculpté par Rodin ? Je vais en parler.
Michel Bernard a osé prendre ce risque. Lui qui n’a pas hésité à emprunter La Tranchée de Calonne, Les rives de Meuse (il vit en Meuse à Bar-le-Duc), Le Bon Sens et Le Bon Cœur (suivre Jeanne d’Arc, dans un périple et une révélation, une histoire tendue, humaine et spirituelle qu’aurait saluée Régine Pernoud, l’historienne chartiste, spécialiste de la petite Lorraine au service d’une France balbutiante), parler de Ravel, ambulancier pendant la guerre de 14/18, de Monet, puis suivre ceux de 14 et particulièrement Maurice Genevois , « panthéonisé » en novembre 2020. Michel Bernard y était. Je n’ai pas oublié cette cérémonie bouleversante et son discours magnifique …
Michel Bernard, ancien Haut-Fonctionnaire écrit, cherche, ausculte et évoque l’histoire pour la restituer à ses lecteurs avec un style d’une grande vérité ourlée de beauté. Le public comme les spécialistes ne s’y trompent pas, puisque beaucoup de ses ouvrages ont reçu des prix.
Voici donc le sujet de son récent ouvrage qui nous montre Auguste Rodin, comme sans doute nous ne le connaissions pas. Bien sûr, aujourd’hui, il y a ses œuvres, Le penseur, La Porte de l’enfer (Dante) … Rassurez-vous, je ne vais pas recopier le catalogue de ses œuvres… Dans cet ouvrage, passe Camille Claudel. On a tant dit, tant écrit sur le sujet amour et désamour entre les deux artistes. Mais sur les débuts de Rodin, quand il commence à émerger, au sein de ce milieu artistique. Il n’a pas le sou. Il ne bénéficie d’aucun appui. On sait si peu…
Il semble bien que, sans le flair, l’intuition du notaire et maire de Calais en 1884 qui décide de faire réaliser une œuvre pour sa ville alors en pleine expansion, Rodin eût dû attendre encore quelque temps avant d’être l’artiste que nous connaissons. Le maire de Calais a vu sa ville passer de 2000 habitants à plus de 14000 en fort peu de temps. On tisse, on brode, on coud. Omer Dewavrin entend donc célébrer le centenaire de la Révolution et il pense qu’un monument propre à l’histoire de Calais serait bienvenu.
Nous avons tous appris justement ce que fut la guerre de Cent Ans… Calais livré aux Anglais et qui sera épargnée si, six Bourgeois, des notables viennent se constituer prisonniers pour être exécutés devant tous. C’est le prix à payer. Le roi d’Angleterre veut frapper fort mais son épouse va retenir sa main et lorsque ces hommes enchaînés viennent remettre les clefs, ils ne se font aucune illusion. La corde les attend… Petit ou grand miracle, ils sont graciés…
Le notaire-maire de Calais veut un monument relatant ce pan essentiel de l’histoire de Calais. Qui, mais qui, pour le réaliser ?
Michel Bernard nous décrit cet homme, on le suit dans ses interrogations et finalement ayant entendu parler d’un sculpteur de talent, pas encore révélé au grand public, il se rend à Paris, rue de l’Université où Auguste Rodin officie.
Et voilà pour Michel Bernard l’occasion de nous montrer Rodin, son atelier un peu foutoir avec des têtes, des bras et des jambes un peu partout. Un modèle qui pose nu… Il nous montre les tâtonnements de l’artiste, qui se documente sur ce qu’il doit réaliser, ajuste ses lunettes, il est myope, mais il y a le toucher, le ressenti.
À midi, ils iront déjeuner dans une gargote qui sent le graillon, là où Auguste Rodin a ses habitudes, sa place et son rond de serviette… Et ce sera pour le notaire-maire, plus qu’une intuition. Il a trouvé son artiste. Intuition confirmée lorsqu’il reçoit l’ébauche en plâtre. Le statuaire est à l’horizontal, ce qui ne fait pas à l’époque… Mais l’émotion est là.
Rodin était en train de sculpter La porte de l’Enfer. Dante… attendra. Mais le maire de Calais attendra aussi dix ans son statuaire. Rodin y retravaillait sans cesse.
Entre temps, est né une belle amitié entre les deux hommes. Près de Rodin, nous voyons sa compagne, épousée quelques semaines avant sa mort, Rose Beuret quasiment illettrée mais dont Rodin ne peut se passer. Nous voyons aussi Camille Claudel, dont il dit « C’est ma meilleure élève ». Près du notaire-maire, il y a Léontine… Toute une histoire.
J’ai dit qu’il fallait oser faire un roman sur la genèse d’une œuvre qui allait révolutionner la sculpture. Mais j’ajoute, il faut surtout du talent et du génie. Or, Michel Bernard possède les deux. Qu’il en soit remercié !
N’hésitez pas à lire ce beau roman. Vous en ressortirez éblouis.
J’aurai quant à moi, le privilège d’interroger Michel Bernard, puisque j’animerai la table ronde « L’art sublimé » au Livre sur la Place à Nancy dans quelques jours, le samedi 11 septembre à 18.00.
Michel Bernard sera présent au Livre sur la Place du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « L’art sublimé » au Forum France Bleu-Ville de Nancy à 18.00 le samedi 11/09/21 en compagnie de Laure Dautriche pour « Paganini, le violoniste du diable » (Tallandier) et Clélia Renucci pour « La fabrique des souvenirs » (Albin Michel), Jean-Baptiste André pour « Des diables et des saints » (L’Iconoclaste).
Il n’est pas facile de parler des êtres blessés qui ont décidé malgré tout d’espérer et d’offrir le meilleur. Philippe Gerin, né à Saint Étienne, mais vivant en Bretagne et grand voyageur, est attentif à la souffrance et à la beauté du monde qui vacille. Il ne peut croire que l’homme qui tue et massacre ne réfléchira pas un jour…
Il raconte une histoire tragique, mais qui est une quête vers la promesse et l’espérance. Un couple, Ayden et Sasha, a un jour promis de conduire leur fils en Islande pour voir les baleines. Ils connaissent les lieux, c’est là que tout a commencé pour eux. Mais quand ils arrivent à destination, tout a changé et la situation de leur fils fragile rogne la joie prévue.
Ce roman montre différents personnages. Cinq adultes qui ne se connaissent pas mais finiront par se rencontrer et échanger.
Il y a le chauffeur de bus qui se rêve écrivain. Il se cherche et ne comprend pas pourquoi ses parents l’ont abandonné. Il quête ses origines. Serait-ce à cause de cette tache de naissance ?
Il y a Arna qui n’a jamais compris pourquoi, vingt-cinq auparavant, celui qui partageait sa vie a disparu. Tous ces blessés de la vie vont se retrouver un soir de tempête dans la maison bleue d’Arna proche d’un lieu où se joue le drame des baleines qui viennent mourir là. On rencontre aussi un horrible marin chasseur qui confie avoir tué des centaines de baleines quand leur pêche n’était pas interdite. Et le fils fragile entend tout cela…
L’auteur écrit dans une langue poétique, bleutée, j’ai envie de dire, qui montre la lumière froide des contrées nordiques, les brumes et le mystère glacé que des espérances humaines voudraient réchauffer.
Si le début du roman dense, très dense et parfois difficile à comprendre, l’auteur passe d’un personnage à l’autre, emmêle les trajectoires (mais nos vies sont si souvent ainsi) la beauté de la langue demeure et interpelle le lecteur, le happe et le saisit. La mer des pays nordiques porte et emporte tant de tragédies… Les baleines et leurs petits le savent. Quelle voie le monde des cétacés nous montre-t-il ? Il offre à l’homme stupide les lambeaux de vie jetés sur la grève. Mais l’auteur veut croire en la bonté et en la sagesse, au revirement possible, à la naissance d’une autre humanité.
L’histoire se passe dans le Jura et a pour décor la vie à la campagne, la condition paysanne.
Brun, soixante-seize ans, va mourir. Son fils Mo va reprendre l’exploitation des terres. Mais Mo ne voit pas l’avenir du monde rural de la même manière que les anciens.
La situation financière de l’exploitation, comme tant d’autres, n’est pas brillante, financièrement et moralement, c’est plutôt grisaille et tristesse.
Au début du siècle et juste après la guerre, on a répété aux paysans qu’il fallait produire, produire, pour enrayer la faim dans le monde. On s’appuyait sur le plan Marshall. En a-t-on déversé des tonnes de chimie pour augmenter les rendements. Cela a marché. On a éradiqué les petites bêtes et les mauvaises herbes, on a supprimé les haies pour que d’immenses machines sèment et moissonnent…
Il en a fallu des années pour s’apercevoir qu’on avait empoisonné la terre et les rivières et que les hommes étaient malades… Ils ne mouraient plus de faim, mais de maladies graves et incurables. Ils mouraient des suites de cancers. Caussimon, le médecin à qui Brun offre des poules lui a bien dit. D’ailleurs, la femme de Brun a été frappée par le crabe. Son cancer du sein n’est pas venu tout seul.
Brun semble avoir compris les leçons alors, pour se faire pardonner, il a donné l’autorisation pour que soient installées sur les terres de gigantesques éoliennes. Une décision qui n’est pas du tout du goût de Mo. Lui a banni la chimie et le soi-disant progrès qui utilise le vent pour fabriquer l’électricité. Les éoliennes n’ont rien de beau, elles empêchent les migrateurs de revenir, elles les broient. Mo aime la lenteur, veut ressusciter les temps très anciens où les coquelicots poussaient au milieu des champs de blé, où les pissenlits et boutons d’or et autres herbes se mêlaient à la luzerne, et où les abeilles se régalaient, tandis que les oiseaux chantaient dans les haies.
Les blocs de béton et de ferraille ne seront pas plantés chez lui. D’où la bagarre qui l’oppose à son père. Le fils se fiche des grandes tirades écolos manipulés par les groupes produisant de l’énergie. Il n’aspire qu’à une chose, redonner tout son sens aux campagnes. Offrir des paysages verdoyants, du vrai…
Les fermes à visage humain, celles qui donnent le bon air et apportent le sourire peuvent renaître. Voilà, le vrai progrès.
Ce livre est un livre militant, on veut y croire et suivre l’auteur qui espère un monde qui ne veut pas mourir.
Éric Fottorino sera au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « Sauver ce qui peut l’être » au Palais du Gouvernement le samedi 11 septembre à 14 h aux côtés de Corinne Royer, pour « Pleine Terre » (Actes Sud) et Guillaume Sire pour « Les Contreforts » (Calmann-Lévy). Karine Papillaud animera la rencontre.
Stéphanie Janicot ne manque pas de talent. Pétrie de culture, elle aime observer son temps, les êtres qui le partagent et les grandes questions qui peuvent survenir chez tout un chacun.
Ce roman aux accents de conte philosophique, teinté de mythologie, de rituels qu’on peut trouver dans les grands livres, ceux qui expliquent le sens de la vie pour que les pauvres humains ne se perdent pas et n’errent pas trop en terre inconnue, a ce quelque chose de diablement intelligent.
Voici l’histoire : neuf femmes (pourquoi 9 ? Parce que 9 signifie accomplissement final, de l’universel et permet d’ouvrir et d’élever les consciences ? Ici il s’agit de personnes, donc 9 tend vers le sens de l’absolu ?) qui attendent l’arrivée d’un passeur qui les conduira sur une île au large de la Bretagne. (Cherchons la signification liée au symbole de l’île).
Qui sont ces femmes ? Huit ont payé le prix pour suivre une cure de six mois leur permettant de retrouver leurs vingt ans. Elles ont été sélectionnées par le docteur Faust (fallait y penser) en fonction de ce qu’elles sont. Comédienne, cheffe d’entreprise, épouse veuve de militaire, vendeuse retraitée, épouse d’homme d’affaires, avocate, professeure de faculté, et une ex-top-modèle bien ravagée par quelques séances de chirurgie esthétique ou d’injections. ( botox ?)
Près d’elles, Sydney (le père était australien d’où son prénom représentant la nostalgie d’un pays qu’elle ne connaît pas encore). Sydney est la journaliste invitée. Elle est là pour observer. Elle n’a pas l’intention de participer à l’expérience qui les a mises sur le bateau une nuit de Walpurgis pour revenir six mois plus tard, par une nuit d’Halloween. À moins qu’elle ne tombe dans le panneau et devienne, elle aussi, candidate à la session de rajeunissement. Tout est possible. Mais, que Dieu l’en préserve !
Sur l’île, bien des surprises, ne serait-ce qu’au sein du personnel qui doit s’occuper des neuf femmes. Entre la veille Zoyad, Hermione, fille de la cuisinière, les deux faux jumeaux, l’homme à tout faire en mécanique… Sydney ne s’ennuiera pas.
Elle s’intéresse à chaque candidate, procède en journaliste, discute, questionne, brosse le portrait sans oublier le personnel au service des « curistes ». Et elle découvre « un Autre Monde ». Nous entrons dans la mythologie, dans les textes fondateurs. Domaine où Stéphanie Janicot excelle.
Ce roman que l’on peut classer tel un roman d’apprentissage ou initiatique ne manque pas d’intérêt. La vieillesse est un naufrage, avait dit un jour de Gaulle. (Phrase destinée à Pétain). Mais de quelle vieillesse parle-t-on ? Et de quel naufrage ? L’ultime question qui reste posée à tous est bien celle du début : Aurons-nous le courage de devenir vieux ? Pour oser, oser être soi ? Et réussir le passage ? Un pas vers l’éternité ?
Stéphanie Janicot sera présente au Livre sur la Place du 10 au 12 septembre à Nancy et participera le samedi 11 décembre à 12 h, à la table ronde « La fiction comme miroir de notre société » au Forum France Bleu-Ville de Nancy, rencontre animée par Damien Colombo aux côtés de Matthieu Niango pour « La dignité des ombres »(Julliard), Pierre Darkanian pour « Le rapport chinois » (Anne-Carrière) et Éric Garandeau pour « Galerie des glaces » (Albin Michel)
La disparition est un thème cher à Nathalie Rheims. Comme si fuir pour commencer une autre vie était l’une des clefs de toute survie.
Dans ce roman tendu, fiévreux, elle met en scène une auteure qui a coupé les ponts avec sa vie d’écrivain, le monde parisien et s’est réfugiée au pays d’Auge, dans un ancien pressoir acheté pour une bouchée de pains dans le village où a vécu sa grand-mère.
Elle ne vêt plus comme pour aller à de somptueuses réceptions, ne se maquille plus, attache ses cheveux, cultive potager et fleurs et a pour compagnon, Paul, un délicieux chien roux qui l’accompagne partout et semble tout comprendre. Elle sait qu’elle a écrit autrefois mais depuis cinq ans, pas une seule ligne… Qu’est-il arrivé à la narratrice ? Un traumatisme violent qui lui aurait fait perdre la mémoire… Pourtant, à la faveur d’une découverte non loin du village, une Clio abandonnée dont le moteur est encore chaud, l’autoradio en marche qui contient un bracelet étrange avec le mot « disparaître », des bribes de mémoire lui reviennent. La machine cerveau se remet en marche et elle se rappelle une sombre histoire. Elle a été victime d’un harceleur… Il a été condamné, mais vient de s’évader de l’asile psychiatrique.
L’angoisse la submerge, bien évidemment. Elle se sent cernée… D’autant plus que cette voiture abandonnée près du panneau Danger en rive a suscité quelques vagues au village.
La narratrice est allée faire une déposition à la gendarmerie et si la presse locale s’intéresse à l’affaire, elle n’est pas seule, les réseaux sociaux (c’est le gradé de la gendarmerie qui le lui révèle) se sont emparés des faits… Qui a disparu ? Car il y a disparition. Le mot clef de l’histoire…
Nathalie Rheims livre ses impressions quant aux réseaux sociaux où tout est dit et son contraire, où n’importe qui devient un personnage important et peut vomir son fiel, insulter. Les mots tuent aussi.
Tout se brouille dans la tête de la narratrice qui songe à sa psy qui l’a mise en garde… Elle est auteure… Et, à ce titre, s’empare des mots pour écrire des histoires. Il faut se méfier parfois « l’imaginaire est plus puissant que le réel ». Alors qui, comment, pourquoi ?
Je n’ai pas lâché ce roman, ciselé, troublé et troublant.
Nathalie Rheims sera présente au Livre sur la Place du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « Des vies fragiles » animée par Sarah Polacci le samedi 11 septembre au Forum France Bleu-Ville de Nancy à 13.00. Elle sera aux côtés de Mémona Hintermann pour « Les Vulnérables » (Michel Lafon) et Christophe Molmy pour « La fosseaux âmes » (La Martinière).
Parler de la condition féminine, de l’évolution des mœurs sur près de quarante ans, n’est pas chose aisée tant il s’est passé de bouleversements.
Catherine Cusset, fine observatrice talentueuse a choisi de le faire à travers deux vies de femmes, entourées, il va sans dire, de beaucoup d’autres et d’hommes bien sûr.
Il y a Clarisse qui, dès le début, nous interpelle, sa rencontre avec un jeune étudiant en médecine quand elle a tout juste seize ans au cours des vacances l’éblouit, mais le viol qui suit nous interpelle. Et tombe sur elle la chape de silence dont elle s’enveloppe, sans doute pour s’éviter les reproches des parents : tu l’as bien cherché, si tu, ou on t’avait prévenue… etc. I
Il y a Ève… Les chapitres alternent, mais chacun est clos et raconte un moment donné de la vie des héroïnes. On découvre un accouchement dans un taxi à New York pour Ève… L’auteure se plaît à narrer des situations au plus près de la vérité et accroche lectrices et lecteurs. Chaque chapitre pourrait être une nouvelle… Mais avec chaque héroïne, c’est toujours une nouvelle histoire qui se suffit et s’étale dans le temps… Jusqu’à, mais je ne vais pas tout révéler, que l’on comprenne le lien entre ces filles devenues femmes et plus.
Et c’est cela La définition du bonheur, c’est le que faisons-nous de nos vies pour en faire un acte de bonheur ? Depuis le désir, l’amour, la maternité jusqu’au vieillissement, les femmes tiennent dans leurs mains et leur cœur ce questionnement essentiel sur le corps : à quoi il sert, comment est-il regardé ? Jusqu’où pouvoir plaisanter sans blesser.
Hendrick, partenaire de Clarisse, rencontré sur les chemins de l’Asie et qui deviendra son mari, n’est pas vraiment un tendre. Il use parfois de moqueries et de paroles blessantes. Paul, en revanche, aux côtés d’Ève est délicieux. Il est l’homme capable de s’émerveiller. Personnellement, j’aime Mehdi, le copain de Clarisse, il voit clair, il pressent, devine, peut conseiller, mais écoute-t-on la voix de la sagesse quand le corps et âme sont en ébullition ?
Catherine Cusset sera présente au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021 et participera à la table ronde « Liberté au féminin » animée par Karine Papillaud au Palais du Gouvernement le dimanche 12 septembre à 12.00. Elle sera aux côtés de Chritos A. Chomenidis pour « Niki » (Viviane Hamy) et Fabienne Jacob pour « Ma meilleure amie » (Buchet Chastel).
Marie Richeux est productrice et animatrice d’une émission quotidienne sur France Culture. Elle a publié trois livres chez Sabine Wespieser dont Achille et Climats de France qui ont reçu des prix mérités.
Avec Sages Femmes, l’auteure décrit Marie, une jeune femme penchée sur Suzanne, sa fille qui ne cesse, comme tout enfant, de poser des questions. Cela commence avec des rêves de chevaux fous et la question « Elle est où la maman ? »
Il y a un été au milieu du Causse, Marie se trouve en pleine nature et à un croisement et là s’élève une statue. Celle d’une Vierge au ventre rebondi où sur le socle est écrit « Et à l’heure de notre ultime naissance »… Cette inscription est un déclic, une invitation pour Marie qui a besoin de savoir qui elle est, d’où elle vient… Il semble que, dans cette famille, depuis le XIXè siècle les femmes ont donné naissance à des filles et que la trace du père s’est comme évanouie. Une généalogie de mères célibataires.
Tout en veillant sur Suzanne, Marie remonte le temps. De quoi vivaient ces femmes, celle de sa famille et toutes les autres vivant dans les mêmes conditions ? Elle fait appel aux historiennes, enquête. Quel était le travail réservé aux femmes, leur statut, comment étaient-elles considérées ? Beaucoup, dans la région de Reims, par exemple étaient employées au tissage…
Ah, les fils qui s’entremêlent et quelque part offre le tissu, celui de la vie ! Oui, ces femmes étaient courageuses, si peu payées que certaines poursuivaient leur labeur à la sortie de l’usine en vendant quelques charmes…
Si ce roman raconte les femmes, il ausculte aussi la figure de la femme dans la société et dans la spiritualité qui au XIXè était encore très présente. Ce qui donne à ce beau texte un souffle dans l’explication des destinées. Mais qu’on ne s’y trompe pas, sous la plume de Marie Richeux, ce roman d’une grande richesse, écrit avec beaucoup de poésie est un éloge à la Femme. À toutes celles qui ont lutté pour conquérir leur liberté, dont nous sommes les héritières.
ET l’auteure de faire dire à son héroïne qu’après le détour opéré au XIXè siècle, elle a pu prendre sa place dans le peuple secret des tisserandes. Belle image pour parler du fil qui, dans les langues anciennes, signifie destin.
Oui, les femmes, le fil au bout des doigts, ont tissé nos vies, ont installé la toile du temps capable de bercer nos destinées. « Tisser, penser, donner naissance ». Elles nous ont appris à « ne pas éviter la blessure », à oser.