L’aube américaine, par Émilie Papatheodorou, éditions Albin-Michel

J’aime découvrir des premiers romans et, de ce fait, tenter d’apporter un peu d’aide aux auteurs débutants.

L’aube américaine, par son sujet, m’a attirée. Un dépaysement total, l’histoire se passe à New York et tout fleure bon la Méditerranée et la Grèce. L’héroïne, Theodora, (espoir), veille sur sa Giagia (grand-mère en grec) dont la mémoire est un peu, beaucoup, chahutée. C’est une authentique histoire d’amour. Comment inventer un passé crédible pour échanger, garder la parole, renforcer le peu de liens qui s’effritent ? 

La jeune fille parcourt New York à bord de son taxi et elle rencontre toutes sortes de gens et s’en sort bien. Elle est très pêchue, dirait-on. Elle a suffisamment d’humour pour cela. En recréant un passé à sa Giagia, elle la découvre autre. Joue-t-elle ? Chaque dialogue est une victoire. Jusqu’à croire qu’elle a chanté comme Callas, qu’elle pouvait le faire, ou avait été couronnée du Nobel. Giagia n’a eu qu’un amour… et selon une coutume, le culte des morts en Grèce, fait qu’on peut transporter les restes d’un défunt en attendant le lieu d’inhumation. On la croit, on la suit. L’auteure nous montre cette folle odyssée, souvent drôle, parfois poétique… 

Là, où je ne marche pas (et que l’on me pardonne en général je suis positive dans mes lectures) c’est son histoire d’amour avec Ethan, très portée sur la bouteille, mais est-ce une histoire d’amour ? Tombe-t-on amoureuse d’un homme qui vous envoie une lettre porteuse d’un étrange parfum… qu’elle ne peut pas oublier. La lettre rappelle à la jeune femme l’intime, de l’intime. Ethan a éjaculé sur la lettre… C’est sa déclaration d’amour et elle y croit. Côté mauvais goût, (sans être bégueule) c’est parfait. 

Je retiendrai ses liens avec sa grand-mère, la fine observation qui est la sienne, pour maintenir en vie cette femme et l’accompagner jusqu’au bout. Cela suffisait. Je retiendrai les interrogations sur ce qu’est de naître juive, alors qu’apparemment la spiritualité l’intéresse peu. Cela dit, les rites sont très présents dans ces pages. On s’inscrit dans une histoire.

C’est un premier roman (autobiographie sur l’identité, qui suis-je ? D’où viens-je ?) qui a bien des qualités et dont j’attends la suite… Cette aube américaine s’ouvrira-t-elle sur une grande clarté ?

Des milliers de lunes, par Sebastian Barry, traduit de l’anglais (Irlande) par Laetitia Devaux, éditions Joelle Losfeld

Les lectrices et lecteurs qui se sont penchés sur les différentes étapes de la création des États-Unis (avant la guerre de Sécession) en lisant Des Jours sans fin de Sebastian Barry, vont être heureux de retrouver Winona Cole (mais je rassure celles et ceux qui n’ont pas lu le premier volume, Des milliers de lunes est une histoire à part entière), la jeune orpheline indienne dans la ville de Paris dans le Tennessee. 

Winona a perdu presque tous les siens, père, mère, frères et sœurs, et elle est élevée par John Cole, devenu son père adoptif et son compagnon d’armes Thomas (deux hommes qui ne furent pas en faveur de l’abolition de l’esclavage). C’est une famille, étrange, un peu atypique. Les esclaves ont été affranchis, mais la loi n’est pas pour eux. Ils n’existent pas davantage. Tuer un Indien, même après la guerre de Sécession n’est pas un crime. Tuer un Noir pas davantage.

Si Des jours sans fin était un roman épique, genre western, grandes batailles faites de bravoure ou de lamentables actes de cruauté, Des milliers de lunes est plus intimiste. On accompagne Winona qui jusque-là a tu ses souvenirs pour préserver son avenir, pour oser le dessiner, en fidélité à l’éducation reçue de sa mère. La guerre civile reste une plaie pour ce qui deviendra un grand pays. Mais quand est-on grand ? Quand se guérit-on d’un passé qui griffe jusqu’à la honte.

Winona, parvenue au seuil de l’âge adulte, quel âge a-t-elle, seize, dix-sept ans ? Elle ne sait pas, elle sait seulement qu’elle est née une nuit de lune du cerf. C’est ainsi qu’on rythmait la vie dans sa tribu. On vivait en harmonie avec la nature. Avec Rosalee et Tennyson (esclaves affranchis) Winona, et les mulets (herse parfois dérisoire) on griffe la terre pour planter et cultiver le tabac… 

Mais la guerre n’en finit pas dans cette région et lorsque que passent des abrutis, (comment les nommer autrement ?) et qu’ils s’en prennent à Tennyson et à elle, pauvre indienne qui ne compte pas, l’humilient, l’outragent et la meurtrissent dans son corps, comment va-t-elle réagir, elle, à qui on a imposé le droit de se taire ?  Sera-t-elle encore celle qui défend le droit de ne pas se souvenir, pour repousser la souffrance ? A-t-elle envie de mettre en péril cette pseudo quiétude de ceux avec qui elle vit ? 

Mais vient le temps de se dresser. Elle va s’armer et agir seule. Une folie ? Lui revient le souvenir de sa mère : chasser la peur et oser le courage de mille lunes. (Les chapitres de l’ouvrage sont souvent rythmés et calqués sur le calendrier des lunes des Indiens).

Cette très jeune fille trace d’audacieux chemins. L’auteur peint les habitants de cette ferme de Lige Magan, refuge des vulnérables, des fragiles qui nous émeuvent et a surtout le mérite de montrer le trésor dans tout son éclat qu’est Winona. 

Face à la bêtise, l’injustice et la haine, reste le rempart de l’amour. Et ça… !!!

Oublier les fleurs sauvages, par Céline Bentz, éditions Préludes

Céline nous raconte l’histoire de sa mère libanaise dans les années 1980, alors que le pays est plongé dans la guerre civile. Amal Haddad est la quatrième fille d’une fratrie de sept enfants. Les parents sont illettrés mais vont tout faire pour que leurs enfants étudient, s’épanouissent. Dans cette famille on ose braver le destin.

Ainsi Abbas, l’un des aînés est parti s’établir en Lorraine et a épousé une étrangère. Amal, qui travaille bien en classe a l’occasion d’aller faire ses études à Nancy au lycée Chopin avant de commencer sa médecine et de s’approprier totalement la langue française en un temps record. Son rêve se précise, elle va partir, mais grande est sa triste, car elle est tombée amoureuse du beau Youssef aux yeux vairons… Or rien n’est possible entre eux, puisqu’il est maronite, donc chrétien oriental, et qu’elle est sunnite, donc musulmane. Les parents ne veulent pas de cette union. Pourtant l’amour est là et la jeune fille ne comprend pas le refus de ses parents. Pourquoi les parents se mêlent-ils de la vie de leurs enfants ?

L’auteure réussit à nous décrire l’arrachement au pays vécu par Amal. Quitter le pays du soleil avec ses odeurs, ses fragrances pour échouer dans l’Est de la France et découvrir le froid de l’hiver est quelque chose de douloureux. Pourtant elle va goûter à la liberté, s’en étourdir et découvrir le bonheur d’étudier, de se payer un loyer pour échapper à la belle-soeur au caractère sombre. Oui un petit logement est préférable même s’il faut travailler dans un supermarché d’un quartier périphérique où les odeurs n’ont rien à voir avec ce que le Liban lui offrait.

Beaucoup plus tard elle retourne au Liban, revoir les siens. Seulement une visite et l’on parle de Youssef. Les parents restent campés sur leurs positions, et si le chantage exercé par le père la laisse perplexe, elle sait qu’ils ont gagné… On n’épouse pas un ennemi.

Cette quête vers la liberté, vers l’amour aussi, l’arrachement au pays d’origine est bien rendue. Le retour est difficile et il faut choisir. Le lecteur ne peut lâcher l’ouvrage.

Puisque je suis lorraine, j’ai suivi l’auteure dans les lieux décrits à Nancy. Puisque j’ai lu Amin Maalouf, un Libanais qui a choisi la France mais a su nous offrir le Liban et ses multiples identités, j’ai compris les sentiments de l’auteure, dont c’est le premier roman. C’est un bel hommage aux siens.

Le hasard fait parfois bien les choses, dans un train qui la ramenait de Nancy vers Paris, Céline était assise près de la directrice éditoriale de Préludes. Céline a compris qui était cette femme qui revenait du Livre sur la Place ce 14 septembre 2019. Elle lisait un manuscrit… Quelques mois plus tard, « Oublier les fleurs sauvages » arrivait sur le bureau de l’éditrice et c’est ce livre que vous pouvez lire et aimer, comme ce fut mon cas.

Le Jardin des Monstres, par Lorenza Pieri, traduit de l’italien, par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Préludes

Ce Jardin des Monstres est celui qui sauvera Annamaria, l’héroïne de ce roman. 

Nous sommes en Toscane à la fin des années 1980. L’histoire commence avec Saura, éleveur de chevaux et père d’Annamaria, quinze ans et Filippo Sanfilippi, politicien, plutôt d’agréable compagnie qui fait rire, prend la vie du bon côté. Les deux hommes peuvent faire affaire et même devenir amis. Leurs deux familles vont se fréquenter, d’où parfois quelques conflits allant jusqu’à la trahison. 

Pour Annamaria qui ne se trouve pas jolie, est mal dans sa peau, jamais sûre d’elle, comment trouver sa place ? Face à elle, est la très jolie fille de Filippo. Sûre d’elle. Tout lui réussit. Annamaria est désespérée.

Elle va découvrir le Jardin des Tarots, peuplé de sculptures géantes réalisées par Niki de Saint Phalle qui a embauché un membre de la famille de Sauro… Il semble à la jeune fille, au cours de ses promenades en ce lieu, que la réponse à ses questions va lui venir. Niki prend la jeune fille sous son aile, discute avec elle et va lui raconter ce que fut son existence avant de devenir l’artiste que tant de gens admirent… Elle aussi a souffert. Mais toute souffrance peut être dépassée et devenir un chemin de beauté. On sait aujourd’hui que son père a abusé d’elle quand elle avait onze ans. Psychologiquement elle était perdue. On l’avait déclarée folle et c’est à travers l’art qu’elle a pu retrouver le goût de la vie. Elle a sculpté des monstres en céramique et pas seulement les nanas qu’on lui connaît. Sculpter, faire naître de ses mains des êtres bizarres, colorés, pouvait lui ouvrir d’autres portes. Sa vie ne serait pas qu’un tourbillon marécageux.

Ces pages qui racontent des vies parfois douloureuses montrent aussi la vie rurale, la difficulté d’être adolescent et de passer à la vie adulte, les blessures secrètes et intimes qui peuvent être, malgré tout surmontées, jusqu’au sublime. Certes, on dira qu’on tient là un fort beau roman initiatique, c’est vrai, mais c’est aussi une façon de montrer Niki de Saint Phalle lumineuse, courageuse et de nous prouver qu’on peut renaître après une terrible blessure.

Lorenza Pieri, dont c’est le deuxième roman, est fort douée. À rapprocher d’Elena Ferrante qui conte la vie en vérité et avec émotion.

Les Lanceurs de Feu, de Jan Carson, roman traduit de l’anglais (Irlande du Nord) par Dominique Goy-Blanquet, éditions Sabine Wespieser

Voici un roman d’une grande force, d’une grande beauté et la découverte pour nous en France d’une auteure qui écrit depuis dix ans en Irlande et qui n’a jamais été traduite chez nous.

Sabine Wespieser y remédie. Louée soit-elle !

Parler de Belfast n’est sans doute pas aisé. Jan Carson, l’auteure y est née. Elle sait. Elle pouvait attraper l’histoire et nous l’offrir.

Les Troubles ont cessé en 1998, mais la cendre est encore là, presque chaude et tout le monde le sait.

Ce qu’évoque l’auteure, c’est l’année 2014 à Belfast qui restera celle des Grands Feux au début de l’été. Ne surtout pas confondre avec la grande parade orangiste de chaque 12 juillet, où malgré l’interdiction, depuis la tragique période des Troubles, ils sont interdits mais s’embrasent cependant. Chaque 12 juillet, catholiques et protestants s’en donnaient à coups et à cœur joie… et larmes et soupirs suivaient.

Pour raconter ces trois mois de 2014, Jan Carson se penche vers deux hommes que tout pourrait rassembler, mais que tout oppose. C’est d’abord le portrait de Jonathan Murray, médecin qui porte le poids d’une nuit aussi chaude qu’enchanteresse. Un douze juillet, il a répondu à un appel et rencontré une femme hors du temps qui a fait basculer sa vie. Un enfant est né, un enfant qu’elle n’a pas regardé et que Jonathan élève dans une grande angoisse. Et s’il était comme elle… Il guette sur son visage et dans son allure quelque chose qui rappellerait sa mère…

L’autre homme, c’est Sammy Agnew, un paramilitaire loyaliste qui redoute d’avoir transmis à son fils la violence qui fut la sienne et fut cause de tant de souffrance pour ceux qui eurent à la subir.

Or, alors que nous parlons des lanceurs d’alerte de nos jours, qui dénoncent les mauvaises pratiques de grands groupes ou sociétés, cet été-là, en Irlande, à Belfast circule une vidéo « Lanceurs de feu ». On y voit une silhouette noire brandissant des pancartes incitant à propager ces feux… L’Irlande serait-elle prête à se déchirer ?   

Sammy croit reconnaître son fils…

Jan Carson montre l’ambiance, le ressenti de l’Irlande du Nord, la panique n’est pas loin. Parfois, sur un trottoir on est protestant et sur l’autre, catholique. Mais on ne se connaît pas. On s’ignore. Même attitude au sein des forces de l’ordre et des manifestants, et entre riches et pauvres. Habitants d’un même pays, frères en humanité et incapables de se regarder, de s’apprécier.

Cette année-là, ces deux pères que tout oppose dans leurs idées et leurs engagements partagent cependant la même chose et les mêmes interrogations sur le devenir de leur progéniture. Ce sont leurs enfants qui feront l’Irlande du Nord de demain. Si rien n’est perdu, rien n’est gagné, loin s’en faut. Si rien n’est perdu, Sammy peut dire à Jonathan, « il suffit d’aller voir ce qui se passe de l’autre côté de la rue… »

Il faut lire ce livre qui dépasse de loin l’histoire de l’Irlande du Nord et la guerre entre protestants et catholiques, il faut comprendre la puissance de ces écrits qui interpelle tout un chacun. Nous sommes des lanceurs de feu, à un moment ou à un autre quand nous cédons à la violence, fermons les yeux et les oreilles alors qu’une main tendue serait l’eau, source du meilleur.

L’ouvrage de Jan Carson fait partie de la première sélection du prix Femina, croisons les doigts !

La vie d’Andrés Mora, par Claudine Desmarteau, Éditions Gallimard, collection Sygne

Attention si vous plongez dans ce livre de Claudine Desmarteau dont c’est le deuxième roman pour adultes ou jeunes adultes publiés. (Elle est surtout auteur de livres pour la jeunesse). Oui, je dis attention, car elle commence par une implacable chasse aux punaises avec des cockers renifleurs et un appareil qui envoie du chaud et détruit les bébêtes, en principe. L’appareil, c’est l’Eradicator. Comme il coûte cher, en principe, on le loue. Mais le mode d’emploi est précis, ne rien négliger pulvériser le chaud sec, partout, partout jusqu’aux plinthes qu’il faut mettre à nu…

Donc, voici notre héros en bagarre avec ces suceuses de sang humain qui les laissent marqués et démangés. À la vingt-septième page, on commence à comprendre. Oui, les punaises existent et Andrés Mora aussi puisque les réseaux sociaux en parlent, déjà plus de trois mille followers à la vingt-huitième page… 

Benoît Cardan jubile. Lui et Andrés Mora ne font qu’un. C’est le moyen qu’il a trouvé pour exister autrement. Il est écrivain et en a un peu marre des lettres de refus des éditeurs : malgré les qualités… votre roman n’entre pas dans notre ligne éditoriale…

Il faut se réinventer. Comme l’a fait Romain Gary, quand il a fait naître Émile Ajar pour signer La vie devant soi, roman qu’il avait écrit. Et hop, un deuxième Goncourt pour Romain (lui seul le savait ainsi que le neveu qui servait d’intermédiaire). Donc notre Benoît pense que, si Romain l’a fait, il peut le faire… Antoine mis dans le secret va l’aider. 

Avec Antoine il découvre l’homosexualité (alors qu’il est marié et père d’une fille qui passe le bac). Le temps passe… Au besoin d’exister par l’écrit, le voici confronté à la réalité, trouver un EHPAD pour le père qui résiste… Que vieillir est malaisé !

L’écriture avance, mais oui. Et bing le succès aussi avec d’autres tracas qui surgissent quand on a un double de soi et qu’on frappe à la porte, sait-on encore qui l’on est ?… Il n’y a que les punaises qui ne se trompent pas.

Un roman divertissant. Un style léger, burlesque qui gratte et démange sans éluder pas les problèmes essentiels auxquels tous les humains sont confrontés.

Les Garçons de la cité-jardin, par Dan Nisand, éditions Les Avrils

La cité-jardin fut créée par en 1927 par Ferdinand Hildenbrandt, industriel à Mulhouse. Il considérait ce lieu de vie, des pavillons sur des jardins pour ses ouvriers, comme une réussite plus importante que son activité industrielle. La cité-jardin existe toujours. 

L’auteur qui a vécu dans ces lieux nous raconte l’histoire des hommes Ischard, une famille marginale, crainte par les voisins. 

Ils sont trois frères : Virgile, Jonas et le plus jeune Melvil.

Si la vie n’a pas fait de cadeaux à la fratrie, ils ne lui en font pas non plus. Au fil des pages, l’auteur déroule la vie au jour le jour avec mille tracas, avec la violence et la solitude de Melvil. Ses frères sont partis.

Ici, pas vraiment d’éclats de rire, de joie de vivre. Il faut s’accommoder des règles de vie, de ce qui se fait et ne se fait pas en ces lieux où tous se connaissent. Melvil trie le courrier et rencontre son père qu’il croise ou qui l’accueille sur le pas de la porte. Tout se raconte et se colporte. Il faut faire face à l’étrange et à l’hostilité.

Un jour, le téléphone sonne. Les aînés, les terribles sont de retour. Les aînés qui se sont nourris de la violence du père qui n’a rien trouvé d’autre, lui l’orphelin, pour s’affirmer. Melvil est différent. Le passé dont il ne s’est pas encore défait, refait surface. Comment trouver sa place ?

C’est l’histoire de jeunes paumés, disons les choses telles qu’elles sont. Bien souvent, quand on les croise, on préfère regarder ailleurs ou changer de trottoir.

C’est un roman d’apprentissage. Comment Melvil va-t-il s’affranchir des siens ? Comment réussira-t-il à se faire des amis et à oser le monde adulte en tournant le dos aux siens ?

Ces pages sont écrites avec délicatesse et intelligence.

L’amour au temps des scélérats, par Anouar Benmalek, éditions Emmanuelle Collas

C’est un grand roman d’amour. Un roman d’aventure. Une histoire tragique, bouleversante que nous offre Anouar Benmalek, lui qui avait cessé d’écrire après Fils du Shéol chez Calmann-Lévy en 2015.

Ici, on fait connaissance d’un homme étrange qui s’appelle Tammouz. Il s’est converti et veut faire le Jihâd. Pourquoi ? Nous sommes sur cette terre folle de Syrie qui se bat certes contre Daech, mais terrorise les siens. Tammouz, sorte d’ange du diable qu’aiment les chats, recherche la femme aimée… Et voici que face à lui se dresse Zayelé, croyante, pratiquant une religion ancienne, la religion Yézidie, la religion aux 7 anges, mais qui a un dieu unique. Il rencontre Adams et le Kurde Ferhat qui tente de repousser Daech. Ne pas oublier la belle et sensuelle chanteuse Houda et celles et ceux qui tentent de fuir cet enfer ou du moins de le tenir à distance.

Au début, le roman offre des sketches, dont certains difficilement supportables car l’horreur est très présente. Mais l’auteur rend le tout supportable en montrant le quotidien avec humour même au cœur des terres dévastées. Tammouz aurait-il un pouvoir à nul autre pareil ? On a le cœur qui bat, on a peur, et on sourit aussi, c’est tout le talent de l’auteur qui tricote et détricote la vie en ces pays ravagés par les doctrines et dictatures.

La barbarie est montrée. Rien ne nous est épargné. Qu’est-ce qui peut sauver ces êtres irrigués par le mal ? Le surnaturel ?  L’amour fou, car il est là l’amour. Ne pas en douter surtout ! 

J’ai aimé l’amour de Reben pour son frère Aran handicapé. Il brave angoisse et humiliations. La peur, la mort n’auront pas le dernier mot et pourtant les voit-on ces assassins, bourreaux sans remords, sans conscience ?

S’il y a l’amour, le bien, l’enfer est omniprésent et montre tous les visages de la barbarie. Surmonter les peurs, c’est déjà lever le voile, montrer l’héroïsme, malgré soi, croire à un jour meilleur.

Anouar Benmalek est un vrai romancier. Un grand ! 

Au-delà de l’horreur, il sait pointer, encore et encore l’espérance qu’il habille d’amour, de bonté, de poésie. Houda chante si bien… Au cœur de la nuit qui secoue le Proche-Orient, l’aube pourra se lever. Il veut y croire. L’aube apaisée viendra.

Lisez ces pages. Cet ouvrage mérite un prix.

Tout ce qui est beau, par Matthieu Mégevand, éditions Flammarion

Matthieu Mégevand est éditeur et écrivain. Il s’est lancé pour la maison Flammarion dans une trilogie qui explore le processus de création. Ainsi, avons-nous pu lire « La bonne vie » ouvrage consacré au poète Roger-Gilbert Lecomte et « Lautrec », le peintre. Voici la musique mise sur la sellette avec Mozart. Que n’a-t-on dit, écrit sur ce prodige qui, à cinq ans émeut les cours européennes ? Le père sait en user à son profit. Mozart compose des menuets avant sept ans et à onze ans s’attaque à l’opéra. Comme s’il savait que sa vie serait courte, très courte, moins de quarante ans.

Mais qui était le jeune Mozart qui avait une soif inextinguible de beauté ? L’auteur nous le montre enfant, quand sa sœur Nannerl a failli mourir, de tuberculose sans doute, et qu’elle reçoit les derniers sacrements… Que fait-il ? Il compose pour elle la sonate en do majeur… Chaque note doit être une pépite contre les larmes. Il est ainsi le jeune Mozart, capable de s’arrêter alors qu’il joue pour les invités venus l’écouter. Pourquoi agit-il ainsi ? Par caprice ? Pas vraiment.

En jouant, il s’aperçoit que quelques notes sont à changer, le rythme à modifier pour que le morceau soit plus beau. Toujours cette soif de perfection…

Si on le réclame, on peut aussi l’humilier, tel l’irascible prince Colloredo qui prend plaisir à le chasser après lui avoir balancé quelques insultes : Débauché, Gueux, Pouilleux. Pendant des jours, en ce lieu, il a été contraint de jouer, sans avoir le droit de s’asseoir à la table des maîtres et des invités. Une humiliation dont on se remet difficilement. On est jaloux de lui…

Et parfois, son père Léopold ne fait pas partie des plus tendres à l’égard de son fils. Il lui assène de composer avec plus de simplicité. Seulement 10 % des gens comprennent la musique. Il doit donner dans un registre plus populaire.

L’auteur nous le montre adulte aux côtés de Constanze, son épouse. Ils s’aiment sans toujours se comprendre. Mozart est plutôt indifférent aux belles tenues, à la mode. Seule compte sa musique… Celle qu’il écrira tout au long de sa courte vie à une vitesse folle. Il fallait survivre à défaut de vivre. Mais qui l’a compris ?

Magnifique trilogie ! Une écriture toute de douceur et de subtilité. Tout ce qui est beau est cerné au plus près et nous l’envie de réécouter ce génie de la musique. Qu’y avait-il avant Mozart ? Et après lui, qu’est-il resté ?

Journal de bord de l’Aquarius, dans la peau d’un marin sauveteur, par Antoine Laurent, éditions Kero

Secoués, c’est ce que nous sommes après avoir lu ce « Journal de bord de l’Aquarius » écrit par Antoine Laurent, un jeune homme qui a décidé de ne pas baisser les bras, de dire, de témoigner. 

Il se passe une horreur sous nos yeux et nous ne faisons rien ou si peu. Lui, jeune marin de 25 ans a rejoint la mission Aquarius comme sauveteur. Ce qu’il vit à bord de ce navire où d’autres, comme lui, se battent au quotidien pour la vie, afin de sauver ses frères humains, l’a ensuite poussé à s’engager en politique. Dénoncer, oui. Agir, oui. Mais mener la réflexion afin d’informer et que soient trouvées des solutions, c’est encore mieux.

L’Aquarius, un navire emblématique a sauvé en trois ans, 30 000 personnes au large de la Libye, sur la route migratoire la plus meurtrière du monde. La mer est devenue un cimetière effroyable. L’équipage a souvent été secoué par tant de détresse. Les tempêtes se succédaient, s’abattaient sur les frêles embarcations mises à disposition, à prix d’or, par des passeurs sans âme. L’Europe ne peut pas dire qu’elle ne sait pas. Elle fait mieux, elle ferme les yeux et se tait. Indifférence ou impuissance ? Des hurluberlus politicards en profitent pour jeter l’anathème sur cette détresse et, au lieu de tendre la main, les montrent du doigt, en font des êtres abjects, peut-être des terroristes… Ainsi naissent des idées qui révoltent jusqu’à la nausée.

Et nous n’avons pas honte. L’Europe a peur d’être envahie et se soucie peu des regards hagards de femmes, d’enfants, de vieillards, d’êtres humains qui supplient dans un silence terrifiant qu’un peu de sourire et d’accueil leur soit accordé.

L’auteur raconte ces longs mois avec délicatesse et rage. Il espère que ces pages seront un choc, feront réfléchir. Le déclic se produira-t-il ? On manifeste pour un oui, pour un non. On invoque la liberté d’accepter ou pas un vaccin ? Mais oserons-nous défiler pour réclamer la justice à laquelle tout être humain a droit, celle de vivre avec dignité dans un monde enfin pacifié et généreux ? Il en va du devenir de l’humanité.

Ce témoignage bouleversant a reçu à juste titre le Prix Livre et Droits Humains 2021 de la Ville de Nancy au Livre sur la Place édition 2021.

L’auteur sera à la fête du livre de Toulon les 20 et 21 novembre prochain.