Une éclipse, par Raphaël Haroche, recueil de nouvelles, éditions Gallimard

Avec sensibilité Raphaël Haroche chante, écrit aussi… 

J’avais déjà lu Retourner à la mer et il publie aujourd’hui Une éclipse, titre de la première nouvelle qui donne son nom à l’ensemble du recueil que j’ai lu à petit pas, entre jour et nuit qui s’épousent. 

Qu’est-ce qui est le plus fort dans ces textes ? C’est la manière dont l’auteur, par petites touches, ausculte notre société, s’attarde avec lucidité et tendresse, pointe des faits que les gens trop pressés ne verraient pas. Il cherche les défauts, gros et petits, et nous éveille à l’attention en pointant l’absurde. 

Voici ce joueur de tennis qui ne sait pas contre qui il va jouer. Il a oublié qui il voulait être et son adversaire a peut-être un nom si important qu’on ne peut le lire. Mais il va jouer. La vie n’est-elle qu’un jeu, qu’un envoi de balles. Pourquoi et pour qui ? 

Et cette femme que la société ne voit pas. Comme la société oublieuse des êtres qu’elle regroupe ou pas ? Qui éduque au regard ? Qui fait comprendre que la vie est fugace, donnée pour un temps si bref ?

Et la détresse de cet enfant ? La voit-on ? On lui a volé l’essentiel. 

Et ce couple qui ne s’aime plus ? S’en remettra-t-il ?

Et Aïda, c’est quoi, c’est qui dans cette majestueuse vallée des Rois, où s’élève un temple qui va sceller le sort de quelques-uns. Marche vers la liberté ou ode funèbre ?

Ce sont ces instants de vie, ces fragments, telle une éclipse, toujours brève qui fait naître ou efface qu’a saisis l’auteur.

J’aime la fin, la rencontre en hôpital de jour ou ce qu’il en imagine. Les patients ont lu, posent naïvement des questions à l’auteur. Il écoute et répond, dit ce qu’il est, qui il connaît. Autant d’éclipses et d’essais pour chasser le doute ou transformer les regards assombris en éclats de vie, en gouttes de cristal… 

Ne pas se priver de la lecture de ce recueil qui contient douze perles ! 

L’Inconnue de la Seine, par Guillaume Musso, éditions Calmann-Lévy

Roxane Montchrestien en a marre de son boulot de flic. Marre d’entendre les cris de haine dont : Suicidez-vous ! Elle est sur le point de filer sa démission. Mais son supérieur Sorbier trouve mieux ce jour de manifestation de Gilets jaunes qui a mis à sac l’Arc de Triomphe… La mettre au vert, la muter au BANC (Bureau des Affaires non Conventionnelles). Une superbe voie de garage, bref l’oubli ! Elle ne peut rien faire contre cette décision, sauf accepter. 

Au BANC, elle rencontre, Valentine, l’étudiante thésarde au service du commissaire Batailley qui vient d’avoir un ennui de santé et est hospitalisé, et le chat Poutine. 

Le hasard semble lui rendre service, on vient de repêcher de la Seine une jeune femme. On l’a sauvée mais elle est amnésique. Elle est nue avec deux tatouages aux chevilles. Elle portait une montre de prix, qu’un ripou lui a dérobée afin d’arrondir une fin de mois.

Valentine rend quelques services à Roxane bien décidée à se refaire une image. Celle d’enquêtrice au top.

Roxane s’intéresse à cette femme qui fut sauvée et qui a fui l’hôpital… Qui est-elle ? À part une poignée de cheveux que Roxane découvre et fait analyser… Rien. Sauf ce que les analyses vont révéler. L’ADN correspond à une pianiste virtuose Milena Bergman. Et si L’ADN de cette jeune femme matche avec celui de la pianiste, c’est que cette star du piano classique a un jour dérobé un sac coûteux pas loin des Champs Élysées… Tout pourrait s’arrêter là… Eh bien non. 

Le problème, c’est que Milena est morte un an auparavant dans un accident d’avion… Son corps a été retrouvé, identifié par les siens et depuis incinéré…

Le roman comporte quatre parties, l’Inconnue de la Seine, (qui rappelle une histoire du dix-neuvième) on le comprend, Doppelgänger qui veut dire sosie en allemand, Les baladins de Dionysos (le dieu du vin et de la vigne) et l’Inconnue de la scène

Enquête policière, tragédie classique, milieu littéraire avec le fils du commissaire, romancier en vue, qui éprouve le besoin de s’enfermer dans un asile pour écrire. Va-t-il bien lui qui dédie tous ses ouvrages à Véronique, la petite sœur disparue tragiquement ? Roman aux ressorts psychologiques jusqu’au surnaturel. Roxane est attachante, Valentine aussi… Guillaume Musso nous dit qu’elles pourraient revenir dans d’autres romans. Ce qu’on espère… 

De la rue à la route, par Gaël Galinie, (itinéraire d’un homme libre avec l’aide d’Alain Galindo) éditions Favre

Photo du haut Alain Galindo. Sur la couverture Gaël Galinie

Gaël Galinie avait dix-neuf ans quand il s’est retrouvé sans domicile fixe. Une situation qu’il n’a pas vu venir. Il a connu l’errance, la faim et la fatigue et une souffrance morale –la honte– bien plus éprouvante que les maux physiques. Il raconte la rue, la mendicité, les rivalités entre gens des rues. Mais en lui, est resté ce désir de tenir, de rester debout. 

D’abord travailler, économiser. Il avait la chance quand il était en lycée professionnel d’être un excellent manuel. Il va mettre à profit ses talents. Après être passé par les centres d’accueil, dont il dit, ça fait du bien de pouvoir manger chaud, se coucher dans un lit la nuit, se laver, il devient saisonnier nomade et parvient à s’acheter en bricolant beaucoup un camping-car, puis un camion aménagé qui sera sa résidence et son atelier. Il accepte tout travail. Il aime sa liberté, contempler la nature et ses beautés. Il parvient dans l’Hérault qu’il sillonne à se faire connaître, mais il est même allé jusqu’en Lorraine, et en Bretagne. Une vie qui lui offre la possibilité de voir du pays…

Jamais, il ne se plaint. Il aime les gens, il aime la vie qu’il trouve belle quand tant d’autres auraient démissionné.

Alain Galindo, romancier, a recueilli son témoignage après l’avoir rencontré en Bretagne. Gaël aurait pu être son fils et sa volonté, sa ténacité, son optimisme à tout épreuve l’ont touché. Il a raconté sa vie avec ses mots à lui.

Un livre vrai, un témoignage exceptionnel qui incite au courage et à la joie.

Le Passager sans visage, par Nicolas Beuglet, éditions XO

Nicolas Beuglet a l’art de ficeler une histoire riche de suspense et qu’on ne peut quitter.

Grace, une inspectrice écossaise était déjà apparue dans Le dernier Message où on l’avait sentie encombrée d’un bien lourd secret d’enfance. Avec Le Passager sans visage, on retrouve Grace Campbell et on la découvre totalement aux prises avec le traumatisme dont elle n’a pu guérir. 

Petite fille, elle a été enlevée, séquestrée, violentée et sauvée par un jeune garçon… Les souvenirs sont flous mais resurgissent à la faveur d’autres enquêtes. Il est important de s’y plonger, d’affronter les fantômes pour oser vivre, même si oser vivre peut conduire au trépas. Grace le sait. Elle n’a plus le choix.

Elle a rompu avec sa mère. Son père a disparu. Le couple s’est disloqué… L’enquête menée par Grace va au-delà de son histoire personnelle. D’abord elle a reçu un message « Tu n’es pas seule chercher… » puis quelques indices… De qui ? Pourquoi ? Alors elle se lance, remonte le temps, tente de retrouver les personnes qui ont su ou se sont tues.

C’est une plongée dans les perversions les plus abjectes qui est proposée. Une enquête qui conduit Grace au pays du Joueur de Flûte, le conte terrible de Grimm. Une histoire de vengeance qui fit périr les enfants d’Hamelin… De l’Allemagne on passe par la Suisse, pour retrouver le Groenland où a sévi Gabriel, l’ennemi le plus féroce de Grace.

Je disais une plongée au cœur des perversions les plus abjectes et je suis loin de la réalité. Quand on s’en prend à l’innocence, quand on tombe sur des abrutis qui rêvent de se fabriquer un monde sur mesure afin d’assouvir les vilenies qui les tiennent debout… Quand passe un train (le symbole de tant d’autres) quand il faut rassembler tout son courage pour aller au-delà de l’inimaginable. Quand celles et ceux qui sont censés préparer la jeunesse à la beauté et au courage sont des tordus… Plus rien ne va. Les certitudes s’amollissent et le monde court à sa perte. Grace va mobiliser toute son énergie pour vaincre le mal absolu.

Je ne puis en dire plus, sauf que ce thriller est une réussite. 

Feu de joie, par Pierre Petit, éditions Presses de la Cité, collection Terre de France

Il faut du talent, de l’humour, d’immenses qualités humaines pour écrire l’ouvrage que Pierre Petit nous offre en cet automne.

Feu de joie, librement inspiré de faits réels commence par une histoire d’amour à la maternelle entre Isabelle et Stéphane… Le temps, les études les séparent, mais ce qui a été semé sur le terrain de Fontbonne et aux alentours en Haute-Loire, demeure. Elle est passionnée par les maths et lui par les lettres.

Les voici nommés professeurs dans le même collège et qui s’offrent une escapade et une partie de pêche aux écrevisses après une nuit bien au chaud sous la couette installée dans la Deuche dont ils ont vidé les sièges…

Tout est beau, merveilleux. Seuls au monde, comme tous les amoureux ? Non, Georges, le jaloux les surveille, il espérait Isabelle qui se calque dans le regard de Stéphane…

Ils ont un fait un feu de camp au bord de la rivière… Au moment de relever les pièges où grouillent les écrevisses, Georges ne peut supporter ces tendres amours qui ne sont pas pour lui… Une idée : faire cramer le tissu des sièges de la Deuche… L’assise n’est qu’un tissu plastifié. Et ils seront coincés. Petite vengeance ?Cette jalousie, ce larcin font courir des risques. Le feu ne demande qu’à prendre. Une fin d’été sans eau. Les herbes sèches, les pins grillés… Un concours de circonstances ou autre chose ? Satan tressaille. À lui le brasier.

Pierre Petit est parti d’un fait réel qui s’est déroulé dans les années soixante-dix. Au temps d’une seule chaîne de télévision qui va tenter d’en faire ses choux gras… 

Les moyens sont dérisoires pour lutter contre la férocité des flammes qui auront raison de plusieurs centaines d’hectares de végétation. 

Et quand Stéphane découvre une colonie de gamins organisée par un vieux prêtre ancien militaire qui ne comprend pas grand-chose à la situation… Et quand Isabelle découvre un château en ruine tenue par une étrange vieille femme qui commande à Asmodée, son bouc aux yeux jaunes que les chèvres suivent docilement. Et quand on voit les réactions des autorités locales, le maire, le médecin, les pompiers… On ne peut quitter cette histoire qui nous retient, ce qui n’est n’empêche nullement les sourires. L’humour est là même au cœur des situations compliquées voire tragiques. Le grand gagnant est-il le feu ? Ou une jalousie ayant traversé quelques décennies ?  

Une réussite !

La montagne des autres, par Georges-Patrick Gleize, éditions Calmann-Lévy

Tout commence comme une histoire de famille. Laura Farges dont les parents habitent en Corrèze, pays qu’elle aime, vit en région parisienne et doit terminer sa thèse… Le moment des vacances arrive et elle quitte le lycée pour se rendre en Haute Ariège dans la vieille maison d’une tante. Puisque le chéri qui est militaire dans l’armée ne rentre qu’en octobre, elle aura le temps de terminer sa thèse qu’elle soutiendra au printemps suivant, comme le souhaite son maître de thèse. Évidemment elle passe chez ses parents en Corrèze. L’ambiance n’y est guère réjouissante, papa vient d’être victime d’un AVC et la récupération est très lente. Remarchera-t-il un jour ?

Voici Laura dans la vieille maison, distante à plus de trois kilomètres du village où elle peut se ravitailler. Dans les hameaux les plus proches, tout se sait. À peine Laura installée qu’on fronce les sourcils. C’est qui ? Pourquoi est-elle là ? D’où vient-elle ? La méfiance est de mise. Une étrangère qui vient déranger l’ordre établi… Heureusement pour Laura, il y a Elena, une Hollandaise, pas mieux accueillie et qu’on appelle « La louve » parce qu’elle s’occupe des loups ?

Mais, il y a plus grave… Laura, la fouineuse fait bien des découvertes. Mystère, suspense, d’autant plus qu’on semble lui en vouloir. Dans ces lieux, il s’est passé des choses inexpliquées. Des disparitions, même. Et quand Laura découvre des bribes de correspondance entre Hervé et Léon évoquant l’Argentine… La thèse est vite oubliée. Laura veut comprendre, mettre au clair une histoire de famille fort embrouillée. La curiosité devient son moteur.

Impossible de tout raconter. Georges-Patrick Gleize capte l’attention, nous emporte au plus profond des secrets enfouis dans les beautés des Pyrénées, les voluptueux paysages qu’il connaît si bien. 

La thèse attendra sans doute le temps que s’achève l’enquête après l’extraordinaire découverte qu’elle a faite et qui peut faire surgir quelques cauchemars. Frisson garanti. Cela dit, les habitants des lieux n’ont qu’à bien se tenir.

Julie, matricule 247, le destin d’une bagnarde, par Muriel Meunier, préface de John Toutain, éditions Favre (collection roman historique)

Je referme l’ouvrage de Muriel Meunier bouleversée. Julie, matricule 247 est l’histoire d’une femme bagnarde à la fin du dix-neuvième siècle. Une histoire vraie.

Le bagne s’est achevé en 1914. Pendant près de vingt ans, Julie Binay y a été incarcérée pour des vols, des faits de violence, et pour le délit de prostitution. À l’époque, on envoyait les femmes en relégation à Saint-Laurent du Maroni pour les rééduquer. Punition le plus souvent qui s’achevait par la mort au bout de quelques années. Là, des bonnes sœurs décrassaient les âmes grises, noires pour les remettre dans le droit chemin. Il suffisait de peu pour que le préfet condamne ces femmes à la relégation définitive . 

John Toutain dans sa préface raconte comment il a eu connaissance de l’existence de Julie Binay la sœur de son arrière-grand-père en effectuant des recherches généalogiques. Il a poussé ses recherches et c’est un tout autre visage qui lui est apparu, celui d’une femme, d’une épouse. Elle avait épousé Charles qu’elle a tant aimé, mais qui n’avait rien fait pour la sauver, au contraire, il l’avait poussée à vendre ses charmes. Les hommes commandent et les femmes paient la facture.

Julie vivait à Bolbec en Normandie et très tôt a travaillé dans les filatures avec sa mère, là où l’on fabriquait les Indiennes. Mais comment est-elle arrivé à Saint-Laurent-du-Maroni qui a compté jusqu’à plus de cinq cents femmes, exilaient, chassées de France ? Seules quelques-unes sont sorties vivantes de ce lieu infâme, l’enfer… tenu par des religieuses.

Muriel Meunier s’est emparée de l’histoire et sans en ajouter, elle raconte, avec le talent qui est le sien la vie de cette femme, son enfance, ses errances. Sa rencontre avec Van Gogh pour qui elle a posé. Un cahier photos est joint au roman. 

C’est une page de la vie des femmes oubliées, outragées. Il fallait que les choses soient dites, inscrites dans la mémoire collective. Les hommes avaient hélas tous les droits, parce qu’ils étaient des hommes. Mais qu’est-ce qu’être un homme ?

Merci à John Toutain, merci à l’auteure. 

Les Aquatiques, par Osvalde Lewat, éditions Les Escales

Les Aquatiques, c’est le nom d’un tableau… Une exposition va avoir lieu… Katmé vient visiter son ami Samy, enseignant en arts plastiques et qui a mille choses, mille idées en tête. Tout se bouscule et se télescope. Il a besoin de son avis pour son exposition.

Katmé est la femme du préfet de la capitale, d’un pays imaginaire en Afrique, le Zambuena. Ce qui permet à l’auteure de rassembler tout ce que comptent les pays africains de choses qui ne vont pas bien, depuis la condition des femmes, soumises à leur mari, la corruption omniprésente, la ploutocratie et autres méfaits, quand on ne s’en prend pas aux homosexuels. Le pire des maux…

Katmé n’est pas forcément une femme sympathique. On se demande au fil du roman pourquoi à l’âge de treize ans, elle n’a pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Un enterrement fait à la va vite. Cercueil trop grand pour le caveau qu’il a fallu agrandir au marteau piqueur, devant les pleureuses terrifiées, etc. Or, en Afrique, un enterrement doit être réussi. Question de position sociale… Ensuite Katmé n’ira jamais sur la tombe de sa mère apporter la cruche et le raphia. Pourquoi ?

Ayant fait un beau mariage qui lui a donné deux filles, elle est la femme du préfet, donc une femme très en vue, grâce à la position sociale du mari. Samy, son ami-frère de toujours, est le parrain de leurs deux filles. Oui, mais voilà qu’il va falloir « réenterrer » Madeleine, sa mère. Car un tracé d’autoroute va passer sur la tombe. Pour Tashun, le préfet de la capitale, c’est une belle occasion. On ne va pas rater l’enterrement de sa belle-mère… Le parti en prendra plein la vue. Katmé fait la sourde oreille. Elle ne veut pas de cette foire. Pourquoi ? Dire qu’elle ne voit pas les injustices du pays, serait excessif, car jusque-là, elle a plus ou moins profité du système. 

Le déclic va se produire quand on va mettre Samy en prison… On a découvert qu’il était homosexuel.

La plume de l’auteure est vive, sans concession, tranchante comme un scalpel. L’auteure, née au Cameroun et qui vit à Paris, est photographe d’art, cinéaste. Ce premier roman prometteur qui parle d’audace et de liberté est sans doute le début d’une œuvre que nous aurons plaisir à suivre.

Ombres portées, par Ariana Neumann, traduit de l’anglais par Nathalie Peronny, éditions Les Escales

Souvenirs et vestiges de la guerre de mon père

Ombres portées est un livre qui ne peut laisser indifférent. Ariana, petite fille, née d’un père tchèque et d’une mère vénézuélienne a grandi au Venezuela sans rien savoir de la vie de ses parents. Un jour, elle doit avoir une dizaine d’années, un cousin lui dit qu’il y dans un placard accessible, une boîte avec des surprises, des secrets… L’occasion est trop belle, elle va jouer à l’espionne…

Elle a trouvé une photo de son père, sous la photo, un timbre à l’effigie d’un certain personnage qui fit basculer le monde dans l’horreur… Cette photo est une pièce d’identité… Beaucoup plus tard, à la mort du père, alors que tous les papiers ont été brûlés, sauf une boîte qu’il lui lègue, L’auteure reprendra sa quête, son besoin de savoir, de se situer dans l’histoire de sa famille aspirée par la tragédie qui a frappé les siens de plein fouet.

Naître à Prague de parents juifs, voir s’élever des camps (il y en a eu dans la Tchécoslovaquie de l’époque, notamment ce camp de Terezin) savoir les siens déportés (certains ne reviendront pas), est plus qu’une ombre, c’est l’horrible nuit.

La famille Neumann était connue. Otto, le père avait fondé avec sa femme, Montana, une société de peinture…

Le besoin de savoir pousse l’auteure ensuite à utiliser les moyens dont on dispose aujourd’hui. Grâce à Internet, elle va retrouver des cousines et des cousins… Que savent-ils de leur passé ? Certains sont devenus chrétiens… Et Elle ? Elle a été élevée sans religion…

Ces pages, illustrées de documents d’archives, de photos, nous bouleversent. L’auteure réussit le tour de force, à partir de son histoire, de faire de cet ouvrage un ouvrage universel. Elle ne cherche pas à convaincre. Elle ne brode pas sur les trous qui manquent pour offrir une toile impeccable du passé. Elle pose les questions. Et ses interrogations nous vont droit au cœur. 

Si Ombres portées est une plongée dans les ténèbres, ce récit est aussi celui, d’une renaissance, d’une renaissance éclairée.

Bravo !

Pour que je m’aime encore, par Maryam Madjidi, éditions Le Nouvel Attila

Maryam Madjidi a obtenu pour Marx et la poupée, le Goncourt du premier roman et le prix Ouest-France au festival Étonnants Voyageurs 2017. Dans Marx et la poupée, elle racontait, comment enfant, elle avait dû quitter l’Iran après avoir enfoui dans le jardin de Téhéran ses jouets et ses livres « communistes ».

Elle est passé par Pékin et Istanbul, puis Paris pour s’établir avec les siens à Drancy.

Dans cet ouvrage, elle prend la parole, parle de ses rêves, de la banlieue parisienne et comment elle a intégré Khâgne et hypokhâgne, grâce aux quotas… On laisse une place aux élèves venus d’un monde différent, celui de la banlieue que les quartiers chics ne connaissent pas. Mais il y a chez cette élève un tel désir de s’intégrer, de s’élever dans la société, qu’elle ferme les yeux et ose le tout pour le tout.

Elle raconte tout ce qu’elle a dû faire, s’attaquer à sa chevelure crépue, à sa garde-robe. Elle était si mal vêtue… avec des vêtements d’occasion, de seconde main. Il fallait intégrer le prestigieux lycée Fénelon. Impossible rêve ? Si elle est acceptée, elle a beaucoup de mal à trouver sa place au sein d’un milieu qui n’est pas le sien. Ne rit-on pas d’elle ? En tout cas, la jeune fille sait rire d’elle. Un humour salvateur, décapant.

Au final, ce sont les autres qui gagnent puisqu’elle va retourner vivre dans sa banlieue. Jamais elle ne sera de ceux qui sont nés avec la petite cuillère en argent dans la bouche. Bien sûr, banlieue rime avec violence, mais c’est là qu’est sa vie. C’est là qu’est sa place et c’est là qu’elle pourra agir.

On note au passage quelques pointes adressées aux enseignants, à l’Éducation nationale qui ne trouve pas le discours adéquat pour éduquer. Soit, Les profs démissionnent, soit ils agissent un peu tels des tyrans, à la tête d’un camp disciplinaire. Elle confie connaître aussi la cruauté des enfants, elle s’en tire avec humour et autodérision. On se sauve comme on peut.

L’ouvrage n’est pas un catalogue empli de jérémiades. Non, il dit. Il est une sorte de mode d’emploi pour trouver sa place. Dénicher les beautés de la vie et le sens de celle-ci. Il faut retrouver l’enfant et ses rêves enfouis et apprendre à s’aimer.

Ce livre doit être lu par le plus grand nombre.