Les Vulnérables par Mémona Hintermann, éditions Michel Lafon

Bien souvent un auteur peut utiliser le roman consciemment ou inconsciemment pour faire passer des idées, se libérer, se mettre au clair, aller à la rencontre de lectrices et lecteurs. S’il est sincère, il atteindra son but. Cela étant, quand vient le désir d’écrire à une personne, il faut bien reconnaître, qu’elle est rarement maître des mots qui vont jaillir de sa plume ou du clavier.

Mémona Hintermann, journaliste, grand reporter de guerre, qui fut membre du Conseil de l’Audiovisuel, a des attaches très fortes avec La Réunion. Sa mère, Créole d’ascendance bretonne catholique, a eu pour compagnon un Indien musulman. Onze enfants sont nés de cette belle histoire d’amour… Et Mémona aime toujours rappeler qu’elle a grandi dans une famille où les livres étaient absents. Mais elle souligne son amour pour les mots qui sont un extraordinaire véhicule pour échanger, panser, restaurer les indispensables liens entre les êtres. Elle dit combien ses parents furent attachés au fait que les études ouvraient bien des portes.

Mémona qui a sillonné le monde est aussi auteure d’ouvrages et elle vient de publier un roman Les Vulnérables qui conduit au berceau des origines à travers le silence d’Amélie qui a fait d’une douleur, un secret, malgré tout transmis à Momiche, sa fille. Momiche a fait sa vie, s’est éloignée de son époux Oskar, alors qu’entre eux, existe une authentique histoire d’amour.

Momiche dont les nuits sont troublées de rêves, qui sont plutôt des cauchemars, échange avec Oskar et voici qu’un secret en rejoint un autre, comme si les inconscients communiquaient (les psy le reconnaissent souvent). Celui d’Oskar lui a été révélé dans une lettre-testament, en fait, un journal intime tenu par sa mère qu’il n’a pu lire qu’à la mort de celle-ci. C’était la débâcle allemande à la fin de la guerre. La mère d’Oskar n’avait pas assez de jambes pour fuir la Silésie, les troupes russes arrivaient. Pas plus tendres que les troupes nazies, du reste.

Ce dialogue entre Momiche et Oskar n’est rien d’autre que la traversée de la nuit du silence, où les mots sont des balles… Mais ce qui compte, c’est la lumière au-delà de l’épais rideau plus tenace qu’une porte blindée. L’histoire de ces femmes, pendant ces temps troublés et troublant, est universelle. Nous en sommes, nous les femmes, qui transmettons la vie, les héritières. C’est par nous qu’adviendront paix et justice. Il nous faut y croire.

Brassens, Le libertaire de la chanson, par Clémentine Deroudille, éditions Gallimard, (collection Découvertes)

Pour le centenaire de la naissance de Georges Brassens (né le 22/10/1921) et les quarante ans de sa disparition, les éditions Gallimard republie un ouvrage paru en 2011, sous la plume de Clémentine Deroudille : Brassens, Le libertaire de la chanson.

L’ouvrage dit beaucoup sur l’artiste, sur ce qu’il fut depuis son enfance, son adolescence (un peu chahutée), son rêve d’écriture et son accomplissement sur scène mais surtout à composer des centaines de chansons. Quand on lui demandait pendant la guerre : que faites-vous ? Il répondait : rien.

L’ouvrage rend hommage à l’un de ses professeurs de français Alphonse Bonnafé qui lui donna le goût de la poésie en lui faisant lire, Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Villon, Apollinaire et tant d’autres. En littérature, il y eut René Fallet. 

Des pages illustrées qui racontent ses rencontres notamment avec Jacques Canetti le grand maître des cabarets dans les années cinquante. On découvre Brassens chez Patachou qui prit sous son aile le poète timide et qui, armée de ciseaux, s’en allait couper les cravates des messieurs qui ne chantaient pas le refrain avec Georges. 

L’auteur confie que Georges aimait ouvrir sa maison au plus grand nombre. La vague des yéyés et de 1968 ne l’a pas plongé dans l’oubli, loin de là. Il restait une référence. Il noua de belles amitiés, rencontra Brel et Ferré, Barbara, Catherine Sauvage, Paul Fort. Et devenir ami avec Georges, ce n’était pas rien. Combien de personnes a-t-il aidées ? L’argent l’enquiquinait. Il fallait que les sous circulent et servent à quelque chose.

L’ouvrage évoque aussi sa fidélité, notamment à Jeanne qui l’accueillit, veilla sur lui… Jamais Georges, l’anar, le vrai, ne voulut se marier. Pas de liens. Rien que la liberté de dire, de chanter avec les mots qu’ils aimaient et qui pouvaient à certaines époques (censure, mais oui) déplaire. La jolie fille dans une peau de vache n’avait le droit des ondes qu’après minuit… Il s’en amusait.

C’est un joli portrait qu’offrent ces pages illustrées d’une bonne centaine de photos et de témoignages avec des annexes, notamment un article de Françoise Giroud pour France-Dimanche en 1953.

Ne pas se priver de Brassens, Le libertaire de la chanson !

Oublie-moi cinq minutes, par Myriam Anissimov, éditions Du Seuil

Myriam Anissimov a plus d’une corde à son arc. Auteure de biographies, de récits autobiographiques, elle est très au fait, du fait de sa naissance au sein d’une famille juive, de la littérature yiddish et de la Shoah.

Elle nous explique dans cet ouvrage, où elle évoque sa mère, que sa mère est la grande affaire de sa vie. On comprend très vite que Myriam Anissimov ne va pas uniquement parler de son enfance, évoquer quelques souvenirs. Si elle le fait, ce sera avec le regard de ses parents, de sa mère surtout dont elle a « hérité ». Il y a une mémoire antérieure qui nous façonne tout autant et l’auteure, avec fougue, puissance, drôlerie nous invite à la suivre quand elle reconstitue cette vie vraie parfois un rien imaginaire. 

Ses parents sont des rescapés du génocide des Juifs. Chez eux, on vénérait Staline. Le cheminement de l’auteure est un parcours artistique (ce que n’apprécie guère sa mère). Au sein de la famille, on travaillait. Le père taillait, la mère était la représentante de l’entreprise. Cependant, le père écrivait des nouvelles sur le papier de soie dans l’atelier, sur le comptoir où il taillait. 

Si les parents vénèrent le système soviétique, Myriam rétablit quelques vérités et décoche quelques flèches à Aragon (pas toujours clair avec les positions nazies et celles de l’URSS), elle ne craint pas de fâcher les fans du chantre de la liberté, Paul Éluard, auteur, dit-elle de quelques mauvaises tirades. Elle nous entraîne dans cette France des années 50/60 et l’on voit la vie artistique de cette époque, où l’antisémitisme est toujours présent. Elle cite les poèmes, les chansons, les films, les revues Nous Deux, Ciné-Monde, que les jeunes filles de bonne famille lisaient en cachette. Elle nous peint sa mère avec humour et une férocité proche de l’insolence (ce qui n’exclut pas l’amour). La mère qui aurait tant voulu que sa fille réussisse. Elle aurait préféré la voir aux cotés de Romain Gary plutôt qu’enregistrer des poèmes avec Modiano.

C’est une scène de théâtre que dresse l’auteure… Le rideau se lève à mesure que nous la suivons pas à pas, de page en page. Que Myriam Anissimov se rassure, nous n’oublierons ni sa mère ni elle, grâce à cet ouvrage rythmé et vif. 

Les flammes de pierre, par Jean-Christophe Rufin, éditions Gallimard

Avant de commencer ce roman, Jean-Christophe Rufin se souvient d’une escalade faite avec quelques amis, Sylvain (Tesson) Cathy, la petite fille d’un alpiniste qui avait inventé le tir à l’arbalète (un carreau fixé à la ficelle qu’envoie l’arbalète dans la paroi pour y faire un point d’ancrage). Sylvain, très au fait, entreprend de pratiquer la technique et de l’enseigner. Le joyeux groupe s’amuse tout en s’interrogeant sur la littérature de la montagne qui évoque des exploits, des drames, des sauvetages, mais si rarement, un roman avec une histoire d’amour… Et c’est Daniel, l’un des membres de la joyeuse expédition qui va conter une histoire forte en montagne, celle de Laure et de Rémy (que nous offre Jean-Christophe).

Rémy vit avec son frère cadet Julien. Julien est le véritable alpiniste… Une passion. Autant il est discret et se fond dans la montagne, autant Rémy aime les tenues voyantes adaptées à sa stature de beau mec. Les courses en montagne, quand il accompagne un groupe friqué, sont souvent l’occasion, non seulement de faire corps avec la montagne, mais de faire corps tout court avec l’une ou l’autre femme. Des aventures d’un jour ou deux… Jusqu’au jour où, non loin de Megève, parmi quelques mordus de la montagne, il rencontre Laure qui à Paris travaille dans la finance. Elle cherche autre chose que les contrats signés qui lui offrent cependant de belles primes.

Entre eux naît le désir, fait de force et de grâce, de beauté voluptueuse comme peut l’être la montagne qui, sous la plume de l’auteur, est un véritable personnage. L’écriture est belle. Le ton est juste. Jamais Rémy n’a vécu une telle relation. Jamais Laure ne s’est ainsi découverte.

Mais la vie est plus compliquée et installer une véritable relation l’est tout autant. Ces pages montrent la force et les failles de chacun. Comment les surmonter, comment balayer le superflu pour être en vérité ?

La montagne est une femme, amante autant que traitresse, mais souveraine et majestueuse. Et si elle se fait enjôleuse, c’est pour surprendre, quand survient l’accident. C’est elle qui sera la plus forte aidant les êtres à se révéler, offrant son dénuement pour une renaissance.

Un grand roman d’amour. Une sorte de danse au bord de l’abîme pour héler et étreindre les grandeurs de chacun. Encore faut-il parvenir au pardon pour oser étreindre…

Une belle ascension au fil des pages. Humaine autant que littéraire. 

Visa pour l’éternité, par Laurence Couquiaud, éditions Albin-Michel

Je referme cet ouvrage bouleversant, émue aux larmes. Laurence Couquiaud, qui fut chercheuse dans le domaine des mammifères marins et se consacre désormais à l’écriture, avait déjà publié La mémoire sous les vagues, roman couronné par le Prix Femme Actuelle et celui du salon de Cosne-sur-Loire. C’est en effectuant des recherches au Japon pour ce roman qu’elle a eu connaissance de l’action du consul Sugihara qui s’est démené pour sauver des Juifs en Lituanie. Toutes les ambassades fermaient leurs portes aux migrants désespérés. Sugihara leur a délivré des visas pour le Japon et, du Japon, ils se sont retrouvés dans le ghetto de Shanghai pour échapper à la folle extermination opérée par la Gestapo qui traquait les Juifs.

L’auteure nous offre le destin d’Ewa, jeune Polonaise qui, en 1940 fuit la Pologne pour gagner la Lituanie d’où elle espère pouvoir s’échapper. Très jeune mariée, enceinte d’une petite fille qui mourra fort jeune d’une maladie cardiaque, elle a vu l’exécution de son mari avec d’autres Juifs polonais qui, contraints et forcés, avaient déjà creusé leur tombe. Ce groupe de Juifs qui avaient été transportés dans une charrette, se croyaient recueillis, sauvés par des paysans qui n’hésitaient à se faire un pécule en les donnant à l’occupant nazi.

Dans sa fuite, Ewa rencontre Leib, médecin, originaire de la même ville que lui. Il a vu l’anéantissement de Varsovie et sa jeune femme mourir. La première fois qu’il voit Ewa de dos avec un bébé dans les bras, il croit revoir son amour…

C’est leur tragique et bouleversante épopée qui est retracée. Comment ce couple a pu « faire famille » sur les ruines de vies que la folie nazie semait ? Comment, avec d’autres intellectuels, ils ont créé un groupe d’écrivains yiddishs, (laisser une trace est nécessaire) ? Il y avait les nazis, mais les Soviétiques, encore alliés des Allemands, n’étaient pas tendres, loin s’en faut. Les Juifs dérangeaient.

Dans ces pages, on découvre le portrait du Schindler Japonais, Chiune Sugihara, déclaré Juste parmi les Nations qui paya très cher sa générosité. Il était simplement humain.

Laurence Couquiaud réussit, dans ce roman inspiré de personnages vrais, à consigner une extraordinaire histoire d’amour, de résilience aussi et à rendre hommage à celles et ceux, connus et inconnus qui laissèrent parler leur cœur, en ouvrant leurs portes, en offrant une soupe et un morceau de pain, ou en tamponnant des papiers pour que la nuit n’ait pas le dernier mot. Ce sont eux qui, par leur action, ont racheté toutes les vilenies humaines.

Bravo !

Aux endroits brisés, par Pauline Harmange, éditions Fayard

C’est essentiellement l’histoire d’Anaïs qui s’impose dans ces pages, mais c’est à travers deux regards. Celui d’Anaïs, comme celui de Camille, sa sœur. Les chapitres alternent comme des actes au théâtre. Elles s’aiment, c’est une évidence, Camille l’aînée, mariée, mère de Ninon, ravissante poupée âgée d’une année et filleule d’Anaïs, voudrait voir sa sœur heureuse et plus communicative. Pas de chance, Anaïs vient d’être flanquée à la porte du magasin d’électroménager. Trop souvent absente. Mal au ventre et surtout, phase de dépression. Et pour couronner le tout, Axel, le chéri, en aime une autre. Il a au moins le mérite de la quitter avant de commencer sa nouvelle histoire d’amour avec la belle Lena, bien sapée, bien maquillée. Anaïs ne sait pas se mettre en valeur, croit-elle. Alors elle part à Limoges après s’être fait tatouer, comme pour sortir de sa peau, être une autre… Elle va à Limoges, dont elle a entendu dire que c’était une ville pour mourir… 

Si la gare est belle, Anaïs doit apprivoiser la ville. Mais en a-t-elle vraiment envie ? Après un passage dans un hôtel luxueux, elle trouve à s’installer chez une vieille Italienne devenue aveugle qui loue un appartement meublé pour ne pas être seule… Madame Conti a la pêche et le goût de vivre collé à ses jolis vêtements.

Anaïs va apprendre à chasser la grisaille, à surmonter les phases d’abattements, à ouvrir sa porte. Des pages toniques, positives, malgré un sujet grave… Ce n’est pas le mode d’emploi du mieux et bien vivre, c’est une véritable histoire qui est contée.

L’auteur avait publié un essai Moi, les hommes, je les déteste. Ici, dans ce premier roman, elle offre une porte sur le bonheur à venir. Elle avait commencé ce roman sur son blog… Et ses fans ont sans doute été un élément encourageant pour elle.

Le roi qui voulait voir la mer, par Gérard de Cortanze, éditions Albin-Michel

Jusqu’au 21 juin 1786, Louis XVI n’a quasiment jamais voyagé. Et surtout, bien qu’il s’intéressât aux pays lointains, aux expéditions maritimes, aux eaux grouillantes de vie, il n’a jamais vu la mer… 

Pour lui, le moment est venu de voir cette masse d’eau qui, à l’horizon, rejoint le ciel et peut, selon certains peintres, s’éclairer de manière sublime.

Il réunit ses proches conseillers et leur demande d’organiser son voyage qui ira jusqu’à Cherbourg, Caen, mais fera quelques escales Argentan, Rambouillet, Mantes. Il y a chez lui, certes le désir de voir la mer, mais aussi celui de rencontrer son peuple. Et il estime que cela ne peut se faire qu’avec peu de monde (quand même une centaine de personnes toute catégorie et tout corps de métiers confondus). Les conseillers tentent de lui faire entendre raison, il va mécontenter les grands de la Cour. Il tient bon. On peut s’inquiéter, car l’équipage va traverser la Normandie, région qu’on dit hostile où sévissent des sorcières, où les descendants des farouches Vikings installés sur ces terres peuvent être dangereux. Et quand le roi annonce que son épouse qui est enceinte ne l’accompagnera pas, quelques grincements de dents se font entendre.

Le portrait, que fait l’auteur de ce roi sur lequel on a médit, est fort intéressant. On le découvre curieux, parlant plusieurs langues. Il a déjà travaillé le sujet de cette expédition, dressé des cartes. Son projet est de voir, mais surtout de se confronter au vrai peuple et non à quelques marquises ou tout puissant seigneur qu’il rencontrera bien sûr, mais qui n’ont que le mépris au bord des lèvres pour les petits.

Et il voit quelques-unes et quelques-uns qui osent s’approcher et lui dire de quoi, ils souffrent, de quoi, ils manquent, de quoi, ils sont victimes depuis la réinstauration des corvées qui prend les forces vives des campagnes. On verra même Louis XVI profondément humain tenir dans ses bras un marin gravement blessé qui succombera…

Et vient cette vue sur les éléments dont on se demande à qui ils obéissent. La mer possède les hommes. Plus forte qu’un roi qui ne possèdera jamais son peuple.

Gérard de Cortanze, en fin d’ouvrage, cite Jorge Luis Borges qui affirme qu’un auteur doit d’abord être un lecteur. Il fait sienne cette affirmation remerciant au passage les romanciers, biographes, et historiens qu’il a lus pour écrire.

Reste cet ouvrage passionnant, où l’on perçoit, l’inquiétude du roi quant à son devenir, ici et là grondent des révoltes. Il comprend et se dit qu’il eût été préférable d’être quelqu’un du peuple plutôt qu’un grand de France. Les maux ne viennent pas forcément des humbles, mais de ceux qui, justement ou injustement, font et défont les rois, simplement par jalousie.

Arrière-pays, par Daniel Rondeau, éditions Grasset

Quand il a publié Mécaniques du chaos couronné du Grand Prix de l’Académie française, Daniel Rondeau avait le projet d’une trilogie, une radiographie sans concession de notre société. Les grandes espérances déçues, la politique gangrenée, la montée des totalitarismes, de l’islamisme, les dérives au plus niveau, égoïsme ambiant, l’indifférence, les pertes de la morale à tous les niveaux… Il nous montrait des personnages attachants dans un monde corrompu.

On peut dire que Arrière-pays s’inscrit dans ce projet. Une autre polyphonie autour d’une jeune journaliste, la Fouineuse, originaire de Pologne et établie dans l’Aube à Troyes. Elle travaille pour un journal de l’Est après être passé par Lille. Il y a aussi, Inge, la petite boche qui est une documentariste très connue et qui fait ses repérages pour un documentaire sur la centrale de Clairvaux qui va sans doute disparaître. Clairvaux fut aussi l’abbaye de Saint-Bernard. Quelle trace a-t-il laissé depuis le douzième siècle ? Il y a Smyrn, un producteur de musique, Gassien, cet ancien légionnaire qui vit en marge de la vie du monde. Peu causant, il dresse des chiens et vit dans sa cabane, mais il sait tant de choses. Et voici le médecin des lieux… Les petits notables aussi, et les hauts personnages, tel ce député, dont le secrétaire est un jeune fougueux plutôt attiré par les jeunes garçons. Ne pas oublier ce photographe, copain de Julien… et qui se risque à entraîner Amandine, une hôtesse de caisse en supermarché… Jamais elle n’a fait ça, se dévêtir devant un autre personnage que son mari.

Ce lieu de France, Arrière-pays, fut une belle région, riche, industrielle. Le déclin se pointe. Reste encore le champagne et la beauté de la géographie… Un ancien verrier observe. Les Chinois s’annoncent comme ils l’ont fait en Afrique. Ils convoitent le bois et les savoir-faire. Ils ont bien tenté de s’offrir Baccarat plus à l’Est. Le ressort, c’est le meurtre d’un routier polonais sur une aire de repos non loin.

Daniel Rondeau qui eut vingt ans en 1968 et avait œuvré en usine solidaire de la conditions ouvrière (lire Chagrin lorrain et L’Enthousiasme) en Lorraine, poursuit sa méditation et nous offre une autre polyphonie dont la première voix est bien celle de la journaliste de province, poussée par un député véreux (je n’ai pas d’autres mots) pour lancer quelques bombes qui la propulseront sur le devant de la scène des médias nationaux… Il faut oser pointer quelques dérives de la politique qui s’apaise dans une sexualité sans grand contrôle au vu et au su de tous. Reste aussi la comparaison du règne du vivant entre les humains et les animaux. Konrad Lorenz est cité. Inge ne veut pas entendre parler, il avait sa carte au parti nazi. Propos sur les héritages qui nous frappent de plein fouet.

Dramatique histoire, symphonique tragique où l’un des protagonistes, confie ne pas vouloir entendre parler de Jésus, il aurait fait trop de mal. Mais sur ce point… Est-ce Jésus le coupable ou Belzébuth que l’auteur montre en tant de visages ? En saurons-nous plus sur l’ouvrage à paraître Hors-sol ?

La Vallée des eaux amères, par Jean-Paul Malaval, éditions Calmann-Lévy, collection Territoires

Michel Le Bris avait raconté le Larzac, ce plateau du Causse que l’armée convoitait dès 1971. Pour ce faire il fallait exproprier les éleveurs et les petits fermiers. Graham Allwright avait chanté l’occupation pacifique des habitants rejoints par les Hippies, Le sage Lanza Del Vasto était venu soutenir les rebelles, mais jamais encore un romancier n’avait pris la plume pour évoquer cette grande résistance qui s’acheva en 1981 avec l’élection de François Mitterrand qui donna raison aux paysans et éleveurs. 10 ans de lutte de Millau à Paris, 10 ans d’actions et de défilés de tracteurs… 

Jean-Paul Malaval s’est solidement documenté pour évoquer l’histoire des frères Delacaze, Armand et Gaspard pris dans cette grande histoire. 

Armand ne voit pas d’un mauvais œil l’idée de l’armée. Le Causse est une région pauvre et il a envie de réussir de devenir un gros fermier qui à emprunter et à se tourner vers la modernité qui soulage les êtres qui travaillent la terre. Gaspard, c’est le rebelle. Pas question de céder un seul brin d’herbe. 

Vingt ans plus tard, les deux frères se retrouvent grâce à Florence la femme d’Armand qui fait appel à Gaspard pour tempérer les ardeurs d’Armand. Un grand projet de barrage donnant plus d’eau dans le Tescalet où il s’est installé avec femme et enfants aiderait à mieux vivre, c’est-à-dire à produire davantage. Florence qui a tout abandonné pour se consacrer à la GAEC familiale perçoit-t-elle que trop c’est trop et qu’il est vain de défigurer un paysage pour une production intensive ? Elle fait appel à Gaspard. La retrouvant, il ne peut s’empêcher d’être attirée par elle. En joue-t-elle ? Armand voudrait que Gaspard l’aide à défendre ses idées. Il tend la main à ce frérot rebelle.

Ce que réussit l’auteur, c’est la confrontation des idées entre les deux frères, à la fois cet amour fraternel qui existe, bien que griffé par l’ambition de l’un au détriment des idées pures du benjamin. La peinture des notables des lieux, notamment celle du notaire ne manque pas de piquant. Le rappel de ce que furent les années hippies, la vie en communauté où les femmes passaient de bras en bras pour le plaisir de ces messieurs… alors qu’elles se croyaient libérées, fait sourire. Que reste-t-il aujourd’hui de la liberté des femmes ? Florence dévouée à son mari oscille entre un certain conservatisme et le désir de suivre son cœur…

Tout est bien vu… Cette Vallée des eaux amères est non seulement une page d’histoire rurale, mais elle nous interroge sur nos engagements. La place qu’il nous reste à prendre dans la société si nous avons raté le coche. 

L’Enfant réparé, par Grégoire Delacourt, éditions Grasset

L’écriture aide à mieux vivre quand elle soigne des blessures, quand elle guérit, quand elle répare. Réparer, c’est le mot qui convient au récit de Grégoire Delacourt qui va être à la vitrine et sur les tables des libraires dans peu de jours.

Je suis cet auteur depuis ses débuts… Et je m’interrogeais : que voulait nous dire Grégoire dont il n’était pas tout à fait conscient ? En retraçant son parcours, un fort bel itinéraire, homme brillant, bosseur, père de famille, très respectueux de la gent féminine, la défendant, je poursuivais mon questionnement. La publication de Mon père, a été pour moi un coup de tonnerre. C’est vrai que l’on parlait beaucoup des abus sexuels dont sont, ou ont été, victimes des jeunes pendant des colonies, en classe, par des laïcs et des religieux qu’on appelait justement « père ». Mais qu’est-ce qu’un père ? Que voulait révéler Grégoire qu’il avait enfoui dans l’inconscient et qu’il cachait derrière ses mots qui sans doute commençaient à creuser, allaient à la source de la fontaine de vérité ? La victime se croit si souvent coupable, qu’elle oublie… L’oubli, un des maîtres mots de ce récit dont Grégoire dit : « Écrire c’était vivre et oublier- ce sont ceux qui n’écrivent pas qui se souviennent ».

Avec la publication de ce récit « L’enfant réparé » Grégoire raconte comment il a osé, pu, fendre l’armure du silence, comprendre une mère qui dès l’âge de cinq ans faisait tout pour l’éloigner de son père. Ce n’est pas parce que sa mère ne l’aimait pas. C’était justement parce qu’elle l’aimait et voulait le protéger.

Dans ce récit bouleversant et pudique, l’auteur peint sa vie, enfant, adolescent, sa vie familiale, la publicité qui lui a permis de faire vivre les siens. Ses amours si difficiles. Quand on n’est pas au clair avec soi-même, comment l’être avec les proches ? Il parle de son analyse, toujours avec infiniment de délicatesse. Les mots justement, ceux qui aident à panser, à réparer. Oui, disait le psy, et alors, je vous écoute… Mais il était encore si loin de ce bord de l’abîme où se jouait une étrange et funeste danse.

À petits pas, parfois dans un frôlement, à la faveur d’un éclat de lumière, il perçoit ce qu’il a tu. Est-ce le déni ? Dérisoire protection qui risque d’avoir blessé les proches et dont il se sent coupable.« J’ai accepté la honte d’avoir failli. Celle de ne pas avoir tenu la promesse de notre couple parfait –jolie petite famille de magazine.  (…)  J’ai concédé à nos amis qu’ils choisissent celui de nous deux qui saignaient le plus. (…) Ceux qui m’aimaient ont disparu, la famille s’est tue (…) La bouche de ma mère s’est mise à trembler et son regard sur moi s’est assombri. Elle m’avait préservé et je n’avais pas sauvé les miens. »

Si Grégoire Delacourt a dressé La liste de ses envies, a dansé au bord de l’abîmeaimé La femme qui ne vieillissait pas, il a trouvé les mots pour réparer l’enfant qu’il fut et qui dort encore en son cœur.

Dehors la souffrance qui s’incruste à même la peau tel un tatouage… Les mots sont jetés dans les pages, semés. Le blé pourra lever, onduler sous les vents et le soleil.

Merci et bravo à l’auteur !