Les amours dispersées, par Maylis Besserie, éditions Gallimard

 Maylis Besserie a obtenu le prix Goncourt du premier roman avec Le tiers temps, roman consacré à Samuel Beckett. Elle nous revient avec Les amours dispersées où elle s’intéresse à l’immense poète irlandais William Butler Yeats (prix Nobel de littérature en 1923) qui fut enterré en France en 1939 au cimetière de Roquebrune-Cap-Martin avant d’être rendu à l’Irlande dix ans plus tard. La guerre, la situation de l’Irlande n’avait pas permis de respecter les vœux du poète quant à son inhumation.

La beauté de ce texte est dû au talent de Maylis Besserie, qui a couché sur papier l’histoire très belle et très forte qui a uni le poète à sa muse, Maud Gonne qui toujours se refusa à lui.

L’auteure donne la parole à Madeleine et quelque part ressuscite le poète qui évoque son impossible amour avec Maud. L’auteure sait utiliser les mots du poète qui, très vite, a compris que son impossible amour rimait avec l’histoire de l’Irlande.

On s’interroge, pourquoi le poète éprouve-t-il ce besoin de dire encore, de se faire entendre ? On vient lui rendre hommage sur sa tombe, est-ce lui qui y repose ?

Il s’est passé tant de choses… Certains se souviennent. Deux ans après la mort du poète, son corps a été déposé à la fosse commune. 

Alors, aujourd’hui, dans le cimetière de Drumcliff au pied de la montagne, est-ce bien le poète qui gît ? 

Des papiers officiels ont surgi… Des papiers concernant le rapatriement de la dépouille du poète qui continue à nous dire, ce que, peut-être, on n’entendra plus jamais. Tant qu’un vrai lieu n’aura pas été trouvé, l’âme surgira et chantera ou criera… La grande question qui demeure, c’est bien sûr : que reste-t-il de chacun après la mort ? Et ce parfum d’amour inaccompli, où flotte-t-il ? Cher grand poète où êtes-vous ? 

Madeleine n’est plus. Les ombres sont dissoutes, mais la poésie demeure pour toujours. 

Le dernier Mandchou, par Jean-Christophe Brisard, éditions Fayard

Que l’on soit passionné d’histoire, avec un petit h ou un grand H, que l’on aime les romans avec des histoires de personnages troubles et troublants, ce récit de Jean-Christophe Brisard, grand reporter, réalisateur de documentaires, et auteur d’enquêtes historiques dont deux ouvrages tournant autour d’Hitler, répondra à toute attente. Sans doute que les curiosités de l’auteur lui auront permis de rencontrer Wang Tifu, un Chinois mandchou qui aurait sauvé 12000 Juifs allemands pendant la Seconde Guerre mondiale en leur distribuant des visas à Berlin.

Qui donc fut Wang Tifu, cet homme polyglotte, (il parlait chinois, japonais, le russe, l’allemand, l’anglais…) ? 

Pendant la guerre sino-japonaise, il fut remarqué, devint diplomate, fut envoyé à Berlin, aurait rencontré Hitler et les hauts dignitaires du régime… Que savait-il des atrocités commises par le régime ? Outre les visas délivrés aux Juifs, il tira plutôt parti des avantages procurés par son poste. La fin de la guerre l’envoya en Russie… Il fut détenu au Goulag, aurait rencontré Soljenitsyne avant d’être expédié en Chine, en pleine révolution maoïste…

L’auteur de ce récit a eu accès à des archives jusque-là inexploitées et non déclassifiées, il a ainsi pu en prendre connaissance. Ce qui en ressort, c’est le côté vil de l’humanité, l’horreur des camps de rééducation qu’ils soient russes ou chinois. L’être humain est inépuisable pour inventer le comment avilir son semblable. Le parti pris de ces pages est de livrer cette confession d’un homme prêt à tout pour sauver sa peau… C’est-à-dire, à devenir ce que les régimes totalitaires imposent pour faire advenir les pires idéologies. Wang Tifu s’est plié à tout, quitte à renier ses convictions (mais en avait-il ?) pour vivre. 

Une lecture captivante et qui ne cesse d’interroger.

Les Soeurs Loubersac, par Suzanne Gachenot éditions Presses de la Cité

Suzanne Gachenot est entrée en littérature en 2020. Deux livres ont été publiés avant que les Presses de la Cité ne lui ouvrent bras pour une saga, dont le tome 1  Les Sœurs Loubersac se trouve à la vitrine des libraires.

Le roman commence en 1925 avec l’histoire de trois sœurs dans le Sud-Ouest. Léonie, Espérie et Rosalie fort heureuses jusque-là au domaine familial. Elles ont l’âge d’être mariées. L’aînée Léonie a déjà vingt-quatre ans et la plus jeune un peu moins de vingt ans. Bertin, homme cultivé est le chef de famille, Rose, la mère tient sa place de femme de la bourgeoisie et la vieille Antoinette, venue vivre chez sa fille est une peste.

Rosalie, la plus jolie, la plus vive, aime Georges qui l’aime aussi. Mais quand il vient pour la demande en mariage, c’est Léonie qui est la choisie. Espérie comme Rosalie ne comprennent pas. 

Désespérée, Rosalie cherche un travail pour fuir le domaine. Elle trouve une famille aristocrate à Bordeaux qui cherche une jeune gouvernante-préceptrice pour Marguerite, jeune fille qui finit son éducation avant d’être présentée au grand monde.

Ce roman montre une époque, la place des femmes qu’on marie. Les alliances utiles pour les fortunes, mais si douloureuses pour les cœurs. Léonie et Georges ne seront jamais heureux. Rosalie trouvera un autre chemin. C’est la plus chanceuse. Et Espérie, qui a juré de rester libre, et de ne point se marier, vivra bien des tourments.

Ce roman s’achève avec la déclaration de guerre en 1939.

Les personnages sont bien campés dans leur époque. On voit bien la condition féminine, le poids des conventions, l’évolution de la société, les rêves de liberté de ces trois sœurs que les joies et larmes n’épargnent pas. 

Une arche de lumière, par Dermot Bolger, traduit de l’anglais (Irlande) par Marie-Hélène Dumas, éditions Joelle Losfeld

Quand Dermot Bolger prend la plume, il captive lectrices et lecteurs. Nous n’avons pas oublié Toute la famille sur la jetée du Paradis. Nous avions fait la connaissance d’Eva et d’une famille aristocrate protestante irlandaise peu avant 1914. Une guerre qui a bouleversé les codes familiaux et politiques dans le monde, y compris en Irlande.

Eva a trouvé à se marier… Les deux sœurs aimaient le même homme. Mais cet homme préférait sa sœur. Pourquoi a-t-elle choisi Freddy, professeur de mathématiques, homme pratique, mais aux manières parfois brusques ? Elle ne le sait pas. Elle, la jeune femme indépendante a fait passer le bonheur de sa famille avant son propre bonheur. 

Dans cette Arche de lumière, nous retrouvons Eva dans les années cinquante… Les enfants ont fait leur chemin. Et le moment est venu d’oser être. Sa fille semble prendre le même chemin qu’elle. La voici empêtrée dans un mariage très conventionnel. Le fils est homosexuel. Une situation délicate à cette époque. Eva est appelée à le défendre face à la cruauté du monde qui n’accepte pas la différence.

C’est décidé, Eva s’en va… Sa décision n’est pas facile à mettre en œuvre. Le divorce n’est pas admis en Irlande et même si la séparation peut se faire à l’amiable, Eva sera toujours soumise au mari. C’est lui qui autorise ou non l’ouverture d’un compte bancaire.

Si Eva milite, soutient de justes causes, il faut mettre le passé derrière soi. Sa quête de sens va la conduire au Kenya où elle découvre les méfaits du colonialisme, au Maroc. Les peines seront là. Son refuge sera cette Arche de Lumière qui accueille aussi les animaux dont elle se sent si proche.

Eva continue de s’inquiéter pour sa fille comme pour son fils. Le mérite de l’auteur est de décrire ce destin de femme avec un ton juste, une plume magnifique. L’héroïne a existé et c’est sans doute l’une des raisons qui fait que, son destin romanesque est celui qui nous interpelle à plus d’un titre.

Ne passez pas à côté de ces pages bouleversantes si riches de quête et de sens. 

Les ailes collées, par Sophie de Baere, éditions Jean-Claude Lattès

Parler d’amour et de ses mystères, n’est pas forcément aisé. Parler d’une famille en souffrance, pas davantage. Et pourtant, Sophie de Baere, comme ce fut le cas avec Les corps conjugaux, excelle dans le genre. S’approcher au plus près des personnes, les cerner chercher l’étincelle, la lumière quand la nuit poisse les âmes et comprendre.

Le jour de son mariage, Paul ne sait pas qu’Ana son épouse au ventre gentiment rebondi va lui faire une surprise… La cérémonie a été sobre, le repas a réuni une douzaine de convives et soudain les portes vont s’ouvrir et des amis proches ou éloignés du marié vont venir témoigner leur affection et parmi eux, Joseph, l’ami de l’adolescence. Vingt ans sans nouvelles. Obstinée, Ana l’a retrouvé, convaincu de venir.

Pour Paul, c’est un séisme. Le voici projeté au cœur d’un été bouleversé et bouleversant en 1983 avec un 14 juillet pas comme les autres.

Le roman comprend deux grandes parties, l’année 1983 et vingt ans plus tard, le jour de son mariage et les mois qui suivent.

Que furent l’enfance et l’adolescence de Paul au sein d’une famille bancale ? Il a dû veiller sur Cécile sa cadette, car maman s’enfermait pour s’enivrer pendant que papa courait le jupon…

Pourquoi ? Que s’était-il passé pour que les parents en arrivent à cette situation ? Et Paul rencontre Joseph, enfant d’un couple tout aussi étrange. Le papa vit à Toronto et la maman dans une caravane, elle passe son temps à fumer joint sur joint. Autant Paul est réservé autant Joseph s’accommode de tout, a la parole facile. Paul l’admire d’autant plus que lui fut bègue et moqué par tous… L’amitié exceptionnelle de Joseph sauve Paul, dévoile une lumière jamais perçue, lui montre les chemins de l’amour. Pas forcément ceux que l’on attend, certes beaux mais qui peuvent conduire à un drame.

Avec une plume délicate, l’auteure nous captive. Impossible de lâcher ce roman qui dessille le regard, pénètre les âmes et va au plus juste, au plus tendre.

Blanche, la mère de Paul et Cécile nous bouleverse. Le père trouve le chemin du rachat. Celui d’un père qui défend ses enfants. Cécile, qui a grandi, a tout compris. Elle ose l’impensable et secoue ce grand frère pour l’adjurer d’oser se regarder et être lui.

S’il y a de la violence dans les comportements des uns et des autres, elle est la résultante de trop de manques. Mais rien n’est inéluctable, il est toujours possible d’aimer.

Le Pain perdu, par Edith Bruck, éditions du Sous-sol, traduit de l’italien par René de Ceccaty

J’ai lu Pain perdu d’Édith Bruck qui retrace son enfance hongroise au sein d’une famille juive très pauvre mais aimante et qui va se trouver prise dans les persécutions nazies en 1944 et je suis bouleversée.

Jusqu’en 1944, les Juifs de Hongrie, même montrés du doigt –l’antisémitisme était partout– avaient échappé aux rafles. Le gouvernement de Miklos Kallay du 9 mars 1942 au 19 mars 1944 avait ignoré les demandes des nazis. Parmi la population juive, nombreux étaient les hommes médaillés qui étaient l’un des rouages de la vie économique. Les Juifs se sentaient presque en sécurité… Ce fut sans compter l’Occupation qui intervint ensuite en 1944 et qui déporta vers Auschwitz des familles entières.

L’auteure de ce témoignage, raconte sa vie au sein de sa famille. Peu avant Pâques, la mère prépare le pain… Elle n’aura pas le temps de l’enfourner. On viendra au petit matin pour les conduire d’abord au ghetto, puis dans ce train bétaillère vers Auschwitz. Le père, la mère, et les enfants… Édith ne survivra que grâce à sa sœur Judith… Car souvent le découragement viendra. Vivre, survivre, un acte héroïque de tout instant. Ne pas sortir du rang, ni tenter de fuir ni en finir plus vite en se jetant dans les barbelés électrifiés. Et surtout ne pas devenir une bête… « Il faudrait des mots nouveaux pour raconter Auschwitz » écrit-elle.

Ce récit a la force de ceux de Primo Levi. Ni le père ni la mère ne reviendront. Certains enfants manqueront à l’appel. Edith a seize ans, quand elle redécouvre le monde des vivants. Elle veut espérer retrouver la petite maison et, au village, constate que tout a été massacré ; les souvenirs, papiers, photos ont été jetés sur un tas d’ordures. Elle entend les voisins se défendre, ce n’est pas moi, on vous aimait bien. Mais elle se souvient du départ de la famille encadrée par les nazis ; fusaient les insultes et les crachats… Le miracle, c’est que la jeune fille –et ce sera son leitmotiv tout au long de sa vie– c’est : pas de haine, pas de vengeance.

Dans ces pages, elle nous conte aussi sa réadaptation au monde des vivants. Ses amours parfois tumultueuses jusqu’à ce qu’elle trouve l’homme, le compagnon en Italie. Il lui fallait une langue nouvelle, justement, pour dire…

Edith est une amoureuse des mots. Dès 1959, elle écrira, publiera, des poèmes dans la langue qu’elle s’est choisie, l’italien.

Ce récit a été écrit en 2020 et s’achève par une lettre à Dieu qui fut si silencieux. Ce livre fut un immense succès. Elle en est encore surprise. Pas nous, pas moi !

Un témoignage à ne pas manquer.

Azincourt par temps de pluie, par Jean Teulé, éditions Mialet Barrault

Je n’ai pas à présenter Jean Teulé, venu de la bande dessiné, de la télévision et qui a eu envie de s’attaquer aux mots, de les faire prisonniers pour raconter et peindre d’autres histoires. Raconter l’histoire avec un grand H, faire sourire n’est pas donné à tout le monde. Jean Teulé est passé maître dans ce registre. Le détail, la réplique, la vérité des faits, même s’il mêle quelques personnages fictifs, sont là prêts à jaillir. 

L’auteur se documente solidement. Mais on peut être un puits de science, si la plume n’a pas de verve dansante, le sens du détail inouï ensorcelant jusqu’à tomber raide et le langage qui va avec quant au cours de la bataille se mêlent le sang, le sexe, les vaines prières… le lecteur s’ennuiera. Jean Teulé possède la distance nécessaire et l’humour ravageur. En tout cas, on ne lâche aucun de ses ouvrages. 

Ici, il nous raconte la fameuse bataille d’Azincourt, en pleine guerre de Cent Ans. Une inutile bataille du reste, mais qui aurait dû être favorable aux trente mille chevaliers, princes et barons de France dans l’Artois, face à quelques milliers d’Anglais qui s’en retournaient au pays.

Trois jours à croiser le fer, à mettre en branle les épées et les boulets sous une pluie incessante. Un joli bourbier dès le début. L’arrogance des chevaliers français, cuirassés, solidement armés derrière des étendards tissés d’orgueil sera insuffisante. Les Français sont tellement sûrs d’eux, trop. Ils ont tant pensé à la fête qui n’aura jamais lieu, les filles de petite vertu sont déjà là, dont la célèbre Fleur de lys… Digne héritière de sa mère et de sa grand-mère. Dans cette famille on vit de ses charmes depuis longtemps… Un savoir-faire réputé.

Précis et documenté, le récit qui se compose de trois parties pour s’achèver dans une apothéose qui n’est pas à la gloire de la France. Les beaux et preux chevaliers prennent une pâtée magistrale. Comble de l’ironie, messieurs les Anglais qui ne demandaient rien, surtout pas à tirer les premiers, compatissent. Ils vont même s’enrichir avec les rançons demandées… Seront-elles versées ? C’est une autre affaire. Reste à ensevelir les corps que la terre aura du mal à absorber.

On attendra 1515, pour que la France redore son blason, soit victorieuse, mais ce sera une autre histoire… Les chevaliers français seront face aux Milanais et aux Suisses. 

De l’autre côté de la mer, c’est loin par Leïla Sebbar, préface de Sabrinelle Bedrane, aquarelles de Sébastien Pignon, éditions Chèvre-Feuille étoilée

Leïla Sebbar est romancière et nouvelliste. Née en Algérie de parents instituteurs (mère française, père algérien) elle connaît sur le bout des doigts, du cœur et de l’âme l’histoire de « de l’autre côté de la mer… ». Elle connaît la vie des femmes de là-bas. Souvent, elles y sont nées, de parents algériens ou pas, en tout cas, elles y ont vécu. Filles de sultans ou filles de maisons où venaient les hommes, colons, étrangers ou du bled. Ces vies disant les espoirs, l’amour, le besoin d’aimer, de se faire belles et de chanter, Leïla Sebbar les décrit dans des nouvelles, qu’on enfile telles des perles sur les colliers de vie dont il faut se parer pour connaître…

Ces dix nouvelles rassemblées dans cet opuscule d’une centaine de pages ont parfois été publiées dans la revue « Étoiles d’encre » ou sont inédites. 

Elles décrivent avec poésie la vie là-bas, ce que fut la colonisation. Mais pas de haine, non. L’histoire s’est mêlée au sable et au vent qui souffle sur les eucalyptus, les vignes et les rangées d’oliviers. Elles parlent aussi de la vie de l’autre côté… Parfois on est venus vivre en France, par amour ou nécessité, avec rien que le désir d’être sur une terre avec ceux que l’on aime. 

J’ai beaucoup aimé Des fleurs blanches, l’histoire de Shéhérazade, dont le père travaillait aux usines Renault où il a eu des copains… Le matin, sa fille, née après cinq garçons, entendait son père chanter en arabe. Elle n’en comprenait pas la langue, mais le chant à ses oreilles, sentait l’air d’une journée naissante avec tant d’amour…

J’ai aussi beaucoup aimé Mère et fils, la tragédie est là au bout de la plume et interroge ce Dieu dit le miséricordieux, comme j’ai aimé la nouvelle qui donne son titre au recueil, De l’autre côté de la mer, c’est loin… Toute la tragédie d’un couple mixte, qui s’est défait… Le père algérien a emmené son fils qui vit chez la nouvelle épouse… L’enfant peut aimer cette femme aussi tendre qu’une mère peut l’être, mais sa maman lui manque et c’est la seconde épouse qui comprend et tente d’ouvrir le cœur à ce papa un peu raide.

En fait, j’ai aimé toutes ces nouvelles qui parlent des femmes dociles ou rebelles mais toujours aimantes comme jamais sans doute aucune plume n’a pu ou n’a su le faire.

Merci à Leïla Sebbar, puissiez-vous, lectrices et lecteurs vous laisser emporter !

Le jour où mon père n’a plus eu le dernier mot, par Marc Meganck, éditions Deville

On ne peut pas dire que William Braecke a été heureux… Son frère Didier n’a cessé de le démolir, de se réjouir quand son meilleur ami à l’adolescence est mort… Il a su et compris, malgré les non-dits, la douleur d’une famille drapée dans le quant à soi. Un grand-père qui a odieusement trompé son épouse. Pauvre Ida qui a tenté de mettre fin à ses jours et a gardé cette voix cassée ne lui permettant plus de protester.

William va découvrir la même chose chez ses parents. Pauvre Claudine qui n’a que le religieux, le mysticisme proche d’une secte pour s’en sortir. Kasper, son époux rejoint une femme dans une maison installée en pleine nature… Cette même femme qui va lui donner le goût de la lecture et lui offrir Pierre Loti. Claudine aura la bonne idée de mourir dans un accident de voiture…

Pierre Loti est une sorte de fil rouge, l’ouvrage pose question à William…

Le narrateur veut comprendre cette famille belge si peu ordinaire. Ce père raciste qui voue une admiration aux nazis… Les collections de casques sont posées sur les étagères… Une façon de narguer le jeune homme de plus en plus perdu, surtout quand ses amours avec Anaïs se délitent et que vient la rupture.

Souffrance ultime. Et William trouve un peu de réconfort dans les livres et les mots, il a toujours du mal à comprendre. Jusqu’au jour où il propose à Kasper, ce père austère, un voyage avant qu’il ne soit trop tard.

Le voyage est le moyen de naviguer jusqu’à la vérité qu’il ne connaît pas encore et l’on va vers le Nord et le froid. On prend des risques, mais la vérité est à ce prix… Fendre l’armure, débusquer l’horrible secret. On se prend à espérer que William trouve enfin la tendresse dont il a manqué pour devenir un homme, un vrai… Puisse la paix lui venir !

Le roman est écrit au Je et l’on a l’impression que le héros boxe dans le vide avant de parvenir à être vraiment.

Le bonheur est au fond des vallées, par Geneviève Senger, éditions Calmann-Lévy

Quand elle prend la plume, Geneviève Senger peut tout autant s’adresser à la jeunesse (à son actif des dizaines de romans pour les têtes arc-en-ciel) qu’aux adultes… Elle est passée maîtresse dans l’art de disséquer le pourquoi du comment des êtres, d’ici et d’ailleurs et nous emporter d’un continent à l’autre, dans des temps reculés, comme à l’époque contemporaine. La saga lui va si bien… 

Nous avions déjà salué son talent avec les Bellanger… 

Elle nous revient avec l’histoire de Josef Bear, né à Königsberg et qui est parti faire fortune aux États-Unis au dix-neuvième siècle.

Le pays lui manque-t-il pour qu’à soixante ans, alors que pointe le vingtième siècle, il quitte Central Park sa belle maison en pierre de taille et décide de retrouver la France ? Il emporte dans ses bagages, sa fille Marigold, seize ans, son bijou, sa lumière.

C’est dans le Lot qu’il s’installe, un lieu que la famille qui l’a accueilli aux États-Unis a connu. C’était sa terre.

Il se prend de passion pour cette belle région, sauve un moulin, s’intéresse à la culture des noix, finance une école… Son argent sert au meilleur. Il aura même l’idée d’installer un dispensaire. Pourquoi ?

Généreux ? Le vieil est rongé par un secret qui remonte à l’enfance… 

Marigold s’étourdit, se fait des amis, s’installe quelque temps à Paris. Elle ne veut pas être une fille que l’on marie… Elle choisira… Pas toujours la bonne personne. Mais la liberté a un prix…

Quand elle revient auprès de Josef, elle se fait infirmière. Il est vrai que le monde est chahuté, que les guerres tambourinent et laissent bien des blessures. L’ouvrage ne manque pas.

Cette saga nous montre bien évidemment les tourments de Josef, la vie d’une vallée. Comment Marigold empoigne sa vie, aime en dehors des normes. On voit aussi la vie de Valentine, la fille de Marigold, puisque le roman va au-delà du conflit de 39/45… Conflit qui remet en présence les descendants de Josef, dont certains se trouvent piégés par une fidélité à un pays aux prises avec le nazisme…

Si l’auteure dissèque avec talent le questionnement des uns et des autres, les grandes interrogations, le comment vivre avec le tourment ou le crime des ancêtres, elle sait ouvrir la porte à la paix de l’âme, lieu d’une possible rédemption.

Belle écriture qui sert à merveille des personnages attachants. De la même manière que personne n’est vraiment le sauveur de l’humanité, personne n’est jamais le monstre qu’il est si facile de montrer du doigt pour n’avoir pas à se regarder.