La Maison sans souvenirs, par Donato Carrisi, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Calmann-Lévy Noir

Il paraît qu’il faut avoir lu La Maison des voix de Donato Carrisi pour aborder La Maison sans souvenirs. C’est ce que j’ai fait (sans regrets aucun).

Dans cette Maison sans souvenirs, tout commence avec la découverte d’une voiture abandonnée par deux promeneurs. Ce qui est étrange, c’est un pneu arrière crevé, les portières ouvertes et des effets personnels, d’une femme et d’un adolescent tous deux disparus depuis des mois. La mère vient d’Albanie, s’était installée en Italie quatre ans auparavant. Sa situation était connue des services sociaux.

Un peu plus tard, on retrouve le fils, hébété, presque mutique et qui réagit à fort peu de choses. Il dit d’un ton monocorde qu’il est l’auteur d’un crime effroyable. Alors bien sûr, on fait appel à Pietro Gerber, l’hypnotiseur florentin (déjà rencontré la Maison des voix). Pietro Gerber est un spécialiste de l’enfance…

Le talent de l’auteur, qui use de la science de Pietro Gerber, c’est de nous conduire sur d’étranges sentiers. On le suit comme dans un jeu de pistes. Nikolin, L’adolescent commence à parler et ce qu’il révèle est glaçant. Il a tué sa mère. Il donne des indices… Mais Pietro Gerber commence à comprendre que les souvenirs de l’adolescent ne sont peut-être pas les siens.

Alors, qui manipule qui, et pourquoi surtout ? Qui a fourré dans la tête de cet adolescent de tels souvenirs ? Parfois, on se dit : Ah oui, c’est cela. Et zoum, l’auteur nous emporte vers un ailleurs encore plus terrifiant. Le mystère ne cesse de s’épaissir et de nous plonger dans une nuit absolue, dont on se demande comment on va en sortir. Pietro Gerber se trouve bien malmené, au point de mettre en danger sa vie et celle de son patient.

Le roman est traversé (elle apparaît au début) par une éleveuse de chevaux. Nous avons aussi la juge Baldi, la vieille amie de Pietro assez sceptique quant à ses déclarations, surtout quand elle met les choses au point face à Pietro. Cette histoire de voiture abandonnée n’a rien d’extraordinaire. La mère et le fils ont mené leur vie en volant, en faisant les poubelles comme ils le faisaient auparavant. Mais il y a d’autres indices… Que signifient ces dessins sur certains murs ?

Nous sommes en Italie, là où l’on a retrouvé Nikolin, c’est la vallée de l’Enfer… Est-ce que cela aurait à voir avec l’Enfer de Dante ? Mais patience et discrétion.

Un thriller psychologique sans sang, mais qui fait que les cheveux se dressent sur la tête. L’auteur est très habile. Impossible de lâcher cette histoire qui n’est d’ailleurs pas tout à fait achevée à la dernière page. Que nous réserve l’auteur ? La suite dans un prochain volume que nous allons attendre avec impatience. 

Morgan des brumes : L’épée du pouvoir, éditions XO

C’est avec plaisir que l’on découvre le nouveau grand projet de Mireille Calmel qui se lance dans l’histoire des chevaliers de la Table ronde. Elle choisit de nous emporter au Vème siècle avec la future fée Morgan (encore adolescente) qu’élève Vivian et celui qui sera le roi Arthur.

L’histoire des chevaliers de la Table ronde, on le sait, relève de la légende. On a beaucoup dit et écrit sur eux. Des découvertes ont été faites qui viennent conforter l’histoire et renforcer la légende et laissent ainsi aux romanciers toute liberté pour enchanter et capter lectrices et lecteurs épris du mythe arthurien.

Chez l’auteure, l’histoire commence quand Morgan, apprentie prêtresse, talentueuse, belle évidemment, découvre que c’est Amalia qui va être reconnue par Vivian. Malgré les talents de Morgan, ses dons, elle devra attendre, apprendre à freiner ses élans pour atteindre la perfection. Mais en elle, la jalousie grandit et, consciemment ou sans le vouloir vraiment, elle commet l’irréparable. Il est des gifles meurtrières…

Tout change sur l’île d’Aval, la lumière disparaît et la magie maléfique, jusque-là endormie, fait apparaître des ennemis. Vivian quitte l’île et laisse Morgan sur les lieux avec Soriot, le korrigan qui voit loin mais informe Morgan, l’aidant peut-être à dissiper cette part de ténèbres qui l’inonde. Morgan devra choisir son camp, apprendre à grandir encore, se racheter. 

Non loin, se trouvent deux adolescents, Ké et Arthur dont le rôle ira grandissant… Reste pour Morgan à accepter ses origines, ce père inconnu, terrible, sanguinaire (qu’elle croyait mort) et cette mère qui, malgré tout, aima cet homme.

Morgan a quelque chose d’attachant… Elle est fougueuse, en quête du meilleur, mais ne sait comment s’y prendre. Elle est celle qui devra découvrir cette épée du pouvoir qui fait corps avec le granit et son combat sera celui du dépassement de soi…

Comment toujours, Mireille Calmel, grâce à un récit solidement documenté, nous emporte dans la quête éperdue d’une vérité souvent douloureuse. Le bien et le mal s’épousent et se déchirent. Mais la lumière sera…

L’autobiographie de Teddy, par Allen S. Weiss, traduction de l’anglais (États-Unis) de Jean-François Allain – Collection Haute-Enfance dirigée par Colline Faure-Poirée, Éditions Gallimard

Inspiré par Walter Benjamin, auteur de Je déballe ma bibliothèque, l’auteur profite d’un déménagement à Manhattan, pour faire une sorte d’inventaire de ses livres. Ce faisant, c’est la redécouverte de Teddy, l’ours en peluche de son enfance qui surgit et dont il fait un véritable personnage dans cet essai délicat et subtil.

Le voici face à son passé, face à son histoire familiale, à celle de ses parents… dont il sait qu’ils sont des rescapés de la Shoa. Toujours, il revient à Teddy qui a tout vu, tout enregistré, tout deviné et qui lui survivra. Sera-t-il le gardien de son histoire, de ses souvenirs ? 
L’auteur profite de ce choc émotionnel pour errer. Il va de réflexions en analyses sur le sens des livres, à quoi ils servent. Ce qu’est une bibliothèque. Que dit-elle de celles et ceux qui l’ont édifiée ? Il y a les bibliothèques particulières, privées. Les livres non lus, que l’on possède parce qu’un jour ou l’autre, ils seront la réponse aux questions existentielles. Il y a celles qui ont disparu comme la grande bibliothèque d’Alexandrie, ravagée par les flammes… Des civilisations étaient là, mille et mille histoires d’êtres humains, heureux ou malheureux. Il y a ces meurtres. Ceux commis un jour en Allemagne, l’épouvantable autodafé voulu par les nazis et dont Heine a dit… Aujourd’hui ils brûlent des livres mais un jour ils brûleront des hommes. Freud victime de cet incendie lui avait déclaré : il y a un progrès, au Moyen-Âge on m’aurait brûlé, aujourd’hui on brûle mes livres. Il pouvait se tromper, il est mort en 1939.

L’auteur en appelle aussi aux grands philosophes et penseurs, et va de Saint-Augustin à Bachelard en passant par Rainer Maria Rilke.

Ce texte est beau, puissant. Il élève par la grâce d’un petit ours en peluche témoin de tant de choses depuis qu’il s’est trouvé dans le berceau de l’auteur. Les livres sont bien le berceau des humains, non ?

Victor, par Claudie Gallay, éditions Actes Sud, collection Un endroit où aller

Quel(le) enfant n’a jamais entendu de la part de ses parents quand il ou elle a fait une bêtise : je me demande de qui tu tiens ? Cette phrase, Claudie Gallay l’a entendue. Elle en a été plus ou moins heurtée. Dans sa famille, le grand-père semble avoir des liens privilégiés avec sa petite-fille, mais de lui, de ses parents, il n’a jamais rien dit ou si peu. Et la jeune femme n’aura de cesse de le rencontrer, de le questionner pour entendre qu’il n’a pas eu de mère. Or, on naît toujours d’une mère. Oui, mais quand celle-ci s’est débarrassée de l’enfant ? Une telle femme ne peut compter ? En revanche, le grand-père a une photo de son « vieux », son père Victor qu’il appelle ainsi et qui est donc l’arrière-grand-père de l’auteure. Mais qui donc était cet homme, nommé Victor ? Le grand-père dit : « il ne faisait rien » ou bien « c’était un artiste » … Un artiste ! Voilà qui change tout pour l’auteure. Elle écrit, elle la fille de paysans : « Adieu mes gueux, mes paysans, mes ouvriers ! » C’est de lui qu’elle tient forcément, elle qui fut institutrice… Elle est, ainsi qu’elle l’écrit : « prise en flagrant délit d’orgueil « .

Cet homme qu’on croyait né à Lyon et qui avait vu le jour à Paris, puis avait habité Nice, s’était dit régisseur… Oui, un artiste. L’auteure comprend ses failles et ses forces… Il aura fallu le confinement pour qu’elle mette au clair, les enregistrements et les notes prises et qu’elle rédige cet ouvrage auquel on ne peut rester insensible.

On aime sa quête des origines, sa douceur et sa bienveillance à l’égard des siens. Une famille comme beaucoup d’autres, avec ses lumières, ses zones d’ombres que l’écriture dissipe et qui révèle un Victor inconnu, une épouse excentrique… Victor a connu son fils, mais la grande question demeure : pourquoi ne l’a-t-il jamais reconnu ? Donner un prénom, un nom inscrit les êtres dans une histoire, une généalogie… Claudie Gallay a en partie réparé cette « erreur ».

Mademoiselle Vole, par Laurence Gillot, illustré par Emma Morison, traduction des dialogues en arabe par Imane Allouche, éditions du Pourquoi pas à Épinal

Voici Manon qui tend une enveloppe de couleur à Hana… À l’intérieur une invitation pour fêter l’anniversaire de Manon… 7 ans… Hana se demande si elle a bien compris et si sa mère va accepter de la laisser aller. Elles ne vivent pas dans le même monde…

Qui sait le quotidien d’Hana et de sa mère ? Chaque soir, il faut entrer dans un immeuble par le local à poubelles, attendre que le gardien ait tout refermé à clefs et s’enfiler dans un long conduit, au mépris du noir, des toiles d’araignées pour gagner un lieu de beauté, fermé au public la nuit et où elles peuvent se reposer sans risques. Hana aime se trouver au pied d’une magnifique statue « Mademoiselle vole » Ici, il fait bon et l’environnement est si beau…

Pendant la journée, la mère et sa fille errent de bancs en bancs, ce n’est pas toujours facile pour faire les devoirs. Écrire sur les genoux pendant que la maman tire, tire l’aiguille, coud, brode. 

On comprend la situation. Cette tendre maman et sa fille viennent de loin et n’ont pas où se loger… La maman parle arabe (les traductions sont au bas de chaque page) mais ont le désir de s’intégrer.

Finalement Hana obtient la permission d’aller chez Manon. Elle découvre un autre intérieur, de jolis meubles, des chandeliers… Et ô joie, elle se sent acceptée. Sa maman ne sait pas ce qu’elle a fait pour ne pas venir les mains vides. Ce sera juste une fois, une seule fois. Le désir de faire plaisir est si grand…

Je ne puis raconter la suite… Mais tout finit bien. Laurence Gillot sait enchanter. Un enchantement dont notre monde, si gris parfois jusqu’à la laideur, a besoin pour reprendre pied. 

On aime l’idée de cette maman tirant sur le fil et dont les points dessinent les arabesques de l’espoir et du cadeau qui sera offert à la personne de qualité qui les sauvera. Un peu de cœur ne nuit jamais.

Bravo à l’éditeur spinalien qui a accepté de publier cette histoire qui ose le partage et l’espoir, chemin vers un plus d’humanité ! Bravo aussi à Emma Morison qui a parfaitement illustré le beau texte de Laurence Gillot !

Le muguet rouge, de Christian Bobin, éditions Gallimard – Les différentes régions du ciel (oeuvres choisies), de Christian Bobin, éditons Quarto-Gallimard, collection voix contemporaines.

La figure paternelle, son sourire comme ses silences habités ont toujours compté pour Christian Bobin qui écrit sur le bureau qui fut celui de son père instituteur, qui range ses livres dans les rayonnages fabriqués par le père.

Avec le muguet rouge, il revient à ce passeur de vie et de lumière qui aujourd’hui encore le guide, alors qu’il n’est plus. Le père lui montre deux brins de muguet rouge qu’un jeune homme dans le Jura a inventé et répandrait sous peu dans le monde… Qui est cet homme ? questionne l’auteur… C’est une partie de sa famille, celle qui reste à découvrir. Et le père de dire : « va les voir, apprend à les reconnaître ».

Et voici ce court ouvrage tissé de rencontres, d’observations, d’éblouissements de lumières enténébrées. Ici et là, surgissent, les penseurs, Kafka et Dora, sa bien-aimée qui s’évanouit sur sa tombe dans l’indifférence générale, Descartes est là, tout comme Samson François, Debussy et Ravel. Qu’ont-ils à nous dire, à nous faire entendre ? D’autres aussi défilent, des génies des chiffres… qu’on recopie inlassablement, mais qu’importe, l’écriture prime, et derrière les chiffres, les nombres les mots ne sont pas moins valeureux. « La vie est un état poétique non déchiffré, un parchemin dont notre cœur est l’émiettement, et la poudre de nos os, l’encre… » L’auteur évoque Novalis, « une vie brève consacrée aux mathématiques, des cristaux et de la poésie ».

Et toujours les proches qui ont entouré l’auteur sont là, au-delà des vies qu’ils ont vécues ou offertes tels des cadeaux. C’est le cas de son frère, accompagné à l’hôpital de Dijon, deux jours avant que les yeux se ferment à jamais et qu’un cercueil accueille un corps inerte dont l’auteur croit le voir bouger. La mort existe-t-elle ou n’est-elle qu’un passage vers l’inconnu ?

Ce muguet rouge a la force de l’éternité invisible, une nécessité à sans cesse réinventer. Combien ce père a raison de dire : va voir… Un dialogue que rien ne peut interrompre dans une quête d’amour et de vie insatiable.

À lire très lentement, pour se laisser pénétrer par la source vive de la poésie de l’auteur.

En même temps que ces fragments poétiques appelant à la vie, Quarto Gallimard rassemble sous le titre Les différentes régions du ciel, beaucoup d’œuvres de Christian Bobin avec photos, illustrations et des textes sublimes, dont Le Très-BasUne petite robe de fête, Éloge du rien, sans oublier ce texte bouleversant : La plus que vive, et des inédits. Un régal de lecture !

Le ciel attendra, par Sébastien Paci, éditions La Valette, collection Haret Noir

Il y a un an Sébastien Paci publiait Tombé du ciel, un roman envoûtant sur une partition de Mozart retrouvée dans un piano lui ayant appartenu. C’était l’occasion pour l’auteur de ce roman, également musicien, de revenir à la vie de Mozart et de voir les répercussions de ce prodige jusqu’à nos jours. J’avais chroniqué ce roman. 

L’auteur ne s’est pas arrêté à cette histoire qui s’achevait par une fin ouverte, laissant donc présager une suite, qui est arrivée avec la rentrée littéraire de 2022 avec Le ciel attendra.

On retrouve dans ce volume 2, le couple infiniment sympathique de Martin et Patrick qui veillent sur Lucie la fille de Patrick, alors qu’elle vient d’entrer à Henri IV en Hypokhâgne. Comme son père, sa culture est germanophone, ascendance lorraine oblige. Flotte parfois, en leur demeure, un délicieux parfum de confiture de mirabelle.

Ce roman nous permet d’en savoir davantage sur la vie de Mozart, du moins sur l’après. Anton Stadler en 1800, grand clarinettiste et ami de Wolfi est poursuivi par ses créanciers… Il lui faut sans cesse inventer de nouveaux stratagèmes pour s’en sortir. Mozart fut franc-maçon, tout le monde le sait. Une société secrète qui veut aider l’humain à sortir de l’obscurantisme, mais qui garde ses secrets. Anton navigue entre Mozart, ce qu’il possède de lui et son propre talent d’interprète.

Le roman va de Vienne en 1800 à Paris en 2012 où l’on retrouve nos trois héros contemporains. Ce qui n’empêche pas quelques escapades à Hyères et aux environs où est le cœur de l’affaire. Mais pourquoi ? Tout n’a pas été découvert dans cette partition retrouvée et le pianoforte n’a pas livré tous ses secrets, des secrets qui intéressent des personnes à haute responsabilité et pas forcément bien intentionnées. Pas seulement en France, mais jusqu’aux États-Unis avec les Brown-Dubois. 

Nos trois amis sont des êtres purs qui ne se méfient pas assez et vont se trouver entraînés, malgré eux, dans une redoutable et dangereuse intrigue. On a aussi une musicienne compositrice Marie-Rose, connue dans le monde entier et qui prétend composer selon Mozart, qui lui dicterait des morceaux depuis l’au-delà… Le roman flirte avec le spiritisme, montre ce qu’est la Franc-maçonnerie, et comment elle peut susciter des jalousies, des guerres cruelles. 

Le pianoforte est restauré et voici qu’avec une certaine lumière frontale apparaissent une suite chiffres… comme écrit à l’encre sympathique…

Martin et Patrick vont tenter de comprendre. Il faut l’esprit tranquille, or Lucie vient de tomber amoureuse d’un jeune américain qui lui fait une cour romantique… 

Je ne puis en dire davantage, mais j’aime beaucoup la grand-mère d’adoption de Lucie, la brave Simone et on retrouve le commissaire Louis. L’intrigue est remarquablement menée, l’auteur a glissé quelques amis et proches dans cette histoire, dont Aurélie Filippetti, native de Moselle…  Dans cette histoire, Mozart en son tombeau, doit être heureux, il aura permis à un romancier d’éclaircir certains faits. Constance, son épouse était une fine mouche, personne n’en a douté, et le concerto pour Clarinette peut continuer de nous enchanter (les autres morceaux aussi).

Une partition bien écrite, bien interprétée, pour le plaisir de tous.

Le Chant des reines, par Sarah Bell, éditions Calmann-Lévy

SARAH BELL chez Calmann levy

Les éditions Calmann-Lévy ont créé le prix Jeune Talent Jeannine-Balland qui a rejoint le ciel des éditeurs… Il m’a été donné de participer au jury de cette première édition et c’était plutôt émouvant.

Quelques finalistes de qualité pour ce prix qui a suscité un envoi de manuscrits considérable. Preuve est que le désir d’écrire subsiste et il faut s’en réjouir. Parmi ces finalistes, Le Chant des reines, un ouvrage qui m’a happée. L’histoire de Fanny partie s’installer en Bretagne pour s’occuper d’une ferme apicole aux environs de Rennes. 

Fanny vit seule avec ses souvenirs… Dans une pièce, une guitare. Un jour, la découverte de chien qui s’attache à elle et elle à lui. Pascal, un voisin agriculteur, serviable et réservé. 

Fanny accueille aussi une étudiante qui vient parfaire ses connaissances sur les abeilles. Mais Fanny reste sur la défensive. Quel passé porte-t-elle ? Quel drame a rongé sa vie, car drame il y eut. Se remet-on de la disparition d’un fils ? Un séisme dans la vie de Fanny après l’éclatement de son couple.

Comment a-t-elle trouvé la force de relever la tête ? Le soin aux abeilles, leur chant près de la ruche et l’amitié offerte par quelques proches, malgré la grande réserve de la jeune femme qui reste en danger. Qu’est-ce qui peut la sauver ? 

Une belle peinture des lieux. Une parfaite connaissance du monde des abeilles dont la nature ne peut faire l’économie. Tout est parfaitement écrit, scruté avec tact et intelligence. Le ton est juste et l’émotion affleure au fil de la lecture.

Une réussite !

L’Héritière des sables fauves, par Jean-Paul Malaval, éditions Calmann-Lévy

Plonger dans un ouvrage de Jean-Paul Malaval ne déçoit jamais. Et son récent roman confirme le talent d’un auteur né à Brive et qui a l’art d’ausculter les êtres humains, de fouiller les âmes, d’en extirper les passions emmêlées dans des affaires d’argent empoisonnant la terre et ses nobles produits. 

Nous voici dans le Gers, une terre où poussent les vignes et où les alambics de cuivre donnent le meilleur Armagnac qui soit. Lissandre Seyverac a soixante et onze ans. Il faut songer à l’avenir de Labarrère. Vendre ou pas ? Passer la main ? Mais à qui ?

Thibault, le fils, marié à la terrible Corine, âpre au gain, le veut plus que tout. Madame dirige monsieur. Le maître de chai est aux ordres de Lissandre. Il connaît son affaire, mais est-il fiable ? Paul, l’assembleur est tout aussi hésitant. Le banquier, fondé de pouvoir, soi-disant ami de Lissandre, pense plus aux comptes. 

Ces hommes connaissent Lissandre et savent qu’il a une fille Raphaëlle, installée à Bordeaux. La terre semble ne pas l’intéresser, surtout depuis qu’elle a rompu avec la famille. Ce qui intéresse Raphaëlle, ce sont les œuvres d’art qu’elle sait mieux que quiconque expertiser. Mais Raphaëlle peut être aussi redoutable que son père à qui elle ne pardonne pas ses incartades en amour et le trio qu’il forme avec Esther, l’épouse officielle et Benoîte, la sœur d’Esther. Au sein de ce trio Martin, handicapé qui a un immense besoin d’amour…

Lissandre Seyverac ressemble aux personnages des terres du Sud-Ouest, décrit par Mauriac qui savait fouiller et extraire les racines du mal, montrer le paraître d’une bourgeoisie rongée par l’orgueil qui faisait se clore tous les élans.

Lissandre parvient à se réconcilier avec Raphaëlle, prête à relever l’incroyable défi en poursuivant l’œuvre paternelle. Mais ce caractère fier, ombrageux, autoritaire sera-t-il suffisant pour défier ces mâles qui estiment qu’une femme est incapable de diriger un tel domaine jusque-là réservé aux hommes ? Parviendra-t-elle à dissiper les ombres ? L’avenir doit pouvoir s’inscrire dans un ciel clair. Trop longtemps les vautours ont plané au-dessus de Labarrère, rappelant qu’il fallait savoir se mettre au clair, aller vers le meilleur.

Comme souvent, l’auteur campe ses histoires dans des lieux qu’il décrit à merveille où la culture, les livres, la musique ont leur place quand fleure bon un art de vivre où l’on s’offre un Armagnac coté, riche des senteurs d’une terre façonnée par les humains pour le pire parfois, mais aussi pour le meilleur.   

Mes Allemagnes, récit de Laurence Gantois-Domange, préface de Michel Quint, éditions L’Harmattan, collection Graveurs de Mémoire

Dans un précédent ouvrage titré Geneviève, Laurence Gantois-Domange rendait hommage à sa mère (j’en ai parlé en juin dernier) d’une plume fine et sensible. 

L’auteure ne s’est pas arrêtée à la femme qui, en quelque sorte, l’a en partie façonnée. Avec mes Allemagnes (avec un S, s’il vous plaît), elle décrit la très jeune lycéenne apprenant l’allemand en première langue et qui, le temps de plusieurs étés, va aller passer ses vacances à Traben-Trarbach, chez les Lubisch qui recevaient à quelques 160 km de Bouligny des jeunes gens désirant se perfectionner dans la langue de Goethe. 

Accueillie à bras ouverts par cette famille, Laurence découvre un autre pays, une façon de vivre un peu désuète d’une famille tendre, ouverte sur la nature, le sport, les chants, à tel point que Laurence parlera de cette femme, comme étant sa mère allemande (d’où sans doute le chagrin pour Geneviève, sa mère). 

Laurence vibre au cœur de cette petite ville qui a été préservée des bombardements pendant la guerre et elle pense à son père qui fut envoyé en Allemagne dans le cadre du STO et qui, malgré les difficultés, ne retint que le rire, les filles d’Allemagne, alors que sans doute la réalité avait pu être difficile, même si ce n’était pas les camps de déportés ou d’extermination. 

Chez les Lubisch tout était raffinement, beauté, sourire. Dans le cœur de Laurence, c’est l’émotion. Elle en est sûre, elle sera professeure d’allemand. 

Quelques années plus tard, sa curiosité et ses engagements très à gauche, la poussent à aller plus à l’Est, une partie courageuse de cet ouvrage, car elle écrit quasiment ne pas vouloir regarder la réalité qui s’offre à elle. La dictature de l’Est, ce qu’elle produit sur les habitants… À Berlin Est, elle rencontre dans le cadre d’échanges universitaires, de jeunes Polonaises, des Russes (certaines sont mariées) et elle admire leur besoin de liberté, quitte à s’offrir des aventures extra-conjugales. Laurence aime tant l’Allemagne, la langue, les chants, (elle évoque Brecht et Weill) qu’il y a comme un écran, sans doute, le même que mit son père sur ses souvenirs dans les années 42 au STO. On ne garde que le meilleur. Si elle trouve que la chute du mur, c’est bien, la joie est loin d’être démesurée. Quelques réserves subsistent… Pour elle, le géant de l’Ouest a absorbé un pays moribond.

En conclusion, l’auteure écrit qu’on ne peut pas parler d’une ou deux Allemagnes, mais d’un pays multiple qui l’a profondément marquée et a fait d’elle ce qu’elle est devenue, une femme engagée et qui a tenté au cours de son métier de transmettre les belles histoires comme les monstruosités.