Ce qui est monstrueux est normal, récit de Céline Lapertot, éditions Viviane Hamy

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Céline Lapertot a publié en avril dernier ce récit : Ce qui est monstrueux est normal. Personne n’a oublié l’histoire de Charlotte écrivant au juge après son acte irrémédiable… Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre… Une gamine, qu’un père manipulateur, pervers –après avoir soumis l’épouse– martyrise. Il lui colle des raclées, l’enferme à la cave, l’enchaîne. Cela durera dix ans. À l’école, on la regarde différemment, elle sent le renfermé.

Un livre coup de poing… Le père les donne sous le regard d’une mère complice par son silence et qui laisse faire… Ce qui sauve la gamine, ce sont les mots sur le papier. Ce que la bouche, la voix ne peut extraire, le stylo le fait. Charlotte, c’est aussi Antigone. Toute la tragédie est là…

L’auteure ne pouvait en rester à ce roman, ni aux deux suivants. Dans Ce qui est monstrueux est normal, elle livre une autre version de l’horreur infligée à l’innocence. Un presque-père-illettré au muscle Kronenbourg bien développé, à la folie qui lui mange le regard et le cerveau et qui doucement se mettra à oser des gestes sur l’enfant dont on ne peut pas parler pendant que la mère sirote ses bières, fume devant la télévision qui ne s’éteint jamais.

Le récit va des souvenirs d’enfant, aux lieux fréquentés près du château de Lunéville, à la belle librairie Quantin dont les étagères débordent de livres –mais Dieu qu’ils font du bien– jusqu’à ce que l’on sache et que l’enfant soit emportée dans une maison d’enfants à peu de jours de Noël. Ce jour, sera sans doute celui d’une renaissance et le chemin qui conduira la gamine devenue adulte à enseigner à dire avec le langage que la solitude peut être brisée. Les mots seront mis sur les souffrances et l’enfant pourra entendre qu’elle peut être aimée pour ce qu’elle est.

Rien n’est irrémédiable. On n’est pas condamné à reproduire ce qu’on a vécu et qui fait honte. Le mot est analysé et c’est le titre d’un chapitre. Pour cela, il faut avancer dans cette vie. Elle repensera aux longues marches organisées par les éducateurs, où il fallait parcourir six kilomètres, avec les cannes maigres des gosses de onze ans. Mais il n’y avait rien de meilleur, rien de plus réjouissant que ces sentiers battus, que ces chemins escarpés que l’enfant n’aurait jamais connus si elle n’avait pas eu le bonheur d’être placée dans ce foyer. Il faut bien le lire, ce mot, bonheur. La chance n’est pas toujours dans les chaînons qu’on se partage d’ADN en ADN. La chance, quelquefois, c’est de briser ce chaînon aux allures de prison, et de vivre ailleurs, de vivre pour soi.

Il semble que de livre en livre, l’auteure y parvienne.

Elle sera l’invitée de la Librairie Le Neuf à Saint-Dié-des-Vosges le 25 novembre prochain, journée consacrée à la Lutte contre les violences faites aux femmes.

J’animerai cette rencontre dès 10 h, à La Tour de la Liberté.

Nous vous y attendons.

Par les soirs bleus d’été, par Franck Pavloff, éditions Albin-Michel

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Franck Pavloff, l’auteur de la nouvelle Matin Brun vendue à des millions d’exemplaires, traduite dans le monde entier et adaptée au cinéma, n’en finit pas de nous surprendre. Le titre de son récent ouvrage Par les soirs bleus d’été est emprunté à un poème d’Arthur Rimbaud, Sensation.

Le titre illustre bien le propos de l’ouvrage. Une volonté d’aller, de chercher le secret des origines avec la beauté pour compagne.

Stepan, d’origine bulgare, mais ayant grandi en Ukraine, venant du Donbass, pays minier, arrive au lieu-dit, La Montagne perdue, située dans les Cévennes. De tels noms ont été donnés à des dizaines d’autres lieux dans le monde. Quand il échoue à bord d’un side-car d’un autre âge, pense-t-il rencontrer Détélina ? Elle a un fils Léo, enfant en marge, pour qui la couleur est langage, qui ne sait pas employer le Je et peut sombrer dans des rages effroyables, s’il n’est pas compris ou si le monde l’effraie.

Détélina est étrange, elle aussi. Hantée par la mine à deux pas dans laquelle elle descend, s’y dévêt, danse et fait des photos qu’elle cache dans la muraille. Comme des messages laissés… Pour qui, pour quoi ? À ce moment-là, elle est Alice au pays des merveilles, Alice tombée dans le puits où elle trouvera peut-être qui fut son géniteur. Sa mère lui a dit, il est parti pour faire fortune et devait revenir les chercher, mais hélas il n’est jamais revenu.

A-t-elle reproduit la même chose avec Léo ? Qui est le père de cet enfant décrit tel un autiste, sans que le terme ne soit jamais prononcé ?

Seule Détélina peut endormir l’enfant avec la petite cantate Si mi la ré, Si mi la ré, si sol do fa… Barbara n’est pas loin… Tout fleure l’enchantement, l’art dans ces lignes. Stepan va être le seul à ne pas effrayer l’enfant, à peindre avec lui, à sa façon, les doigts dans la matière et à l’emporter sur la sauterelle, la sauterelle, le nom que donne l’enfant à la moto-side-car.

Détélina va apprendre que son nom signifie Trèfle en bulgare. Et d’ailleurs un trèfle (à quatre feuilles, séché) se trouve dans les pages du livre de Rimbaud, le poète préféré du père de Stepan. Et s’il ne comprend pas tout de la pensée du poète, il affirme « l’essentiel c’est la musique des mots peu importe diptère et bleuissons. Mon père disait que ce poète avait peur de ce qu’il découvrait, qu’il en était à la fois effrayé et ébloui. Je peux comprendre cette peur, elle saisit ceux qui court après la lumière. »,  » ou ceux qui cherchent après ses reflets », complète Détélina dans un murmure.

Ces deux-là, cabossés, mais sans aigreur, se seraient-il trouvés ? Et Léo, pourra-t-il sortir de sa tour, ici, il s’agit d’un tunnel de lumière dans le jardin.

La fin du roman n’est pas écrite…

Une fugitive lumière s’annonce. Qui la saisira ? Sera-ce possible ? On peut tout imaginer et rêver.

C’est le talent, la belle écriture poétique et riche de sens de Franck Pavloff qui permet cela.

Virginia, par Emmanuelle Favier, éditions Albin Michel

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Emmanuelle Favier, découverte avec Le courage qu’il faut aux rivières, un roman salué par la Société des Gens de Lettres et la Fondation Prince Pierre de Monaco, a bien du talent, poétesse et romancière, c’est sûr, sans doute biographe, mais à sa manière toute personnelle quand elle s’attaque à un monument de l’écriture, Virginia Woolf.

Ce qu’elle propose dans ces pages, c’est une ambiance, un décor, une peinture telle une fresque tourmentée et clinquante à la fois de l’époque victorienne. Une époque où, dans le beau monde, une femme se devait d’être celle qui sourit, reçoit, se cultive, parce que le mari à qui elle sera destinée, en fera une parure de sa réussite à lui.

La puissance d’écriture d’Emmanuelle Favier nous montre la jeune Virginia pas encore révélée à elle-même. Il semble que cette vie de paraître et quelque peu étouffante ait contribué à faire ce qu’elle est devenue et que nous connaissons.

En cela, la description très précise de la famille, des amis, des drames survenus autour d’elle, ne peuvent qu’en faire la rebelle que nous savons. Ce sont les événements qui nous révèlent et Virginia n’échappera pas à cette règle.

C’est la naissance d’un écrivain qu’Emmanuelle montre. On dirait qu’elle a couché sur le divan de la psychanalyse, cette femme qui n’avait que les mots des autres d’abord et les siens ensuite pour devenir. Une naissance dont l’auteure nous rend complice. Elle donne à voir en employant le nous (peut-être un peu trop fréquemment, mais qu’importe) les phrases surgissent, le verbe foisonne dans un souffle fiévreux. Elle fixe le bout pointu de ses chaussures pour se frayer un chemin dans la furie, ce qui donne à son grand corps l’allure penchée d’un jeune poète infatigable –la petite chèvre n’a plus qu’à se tenir droite. (…) Indéfiniment, la vendeuse de violettes sur le trottoir vend ses violettes. Virginia hésite, renonce à prendre un bouquet pour ViDi qu’elle s’apprête à retrouver dans un salon de thé à Piccadilly. (…) Elles savent qu’on les regarde sans intention suspecte (…) Elles commandent du thé et des sandwiches, des tartelettes et des demoiselles-d’honneur, toutes friandises qu’elles picorent du bout de leurs doigts interminables et jettent dans leur museau entre deux éclats de rire – Virginia en tout cas, que la gourmandise d’enfance a quittée ; les besoins sordides exprimés par sa bouche et son estomac ne reçoivent plus que son mépris.

Jusqu’où et par quel moyen trouver de quoi se sauver ? Pour Virginia, c’est simple, nous le savons. L’écriture désormais sauve, elle maintient le voile en place. Virginia s’est lancée dans un projet de courts textes, de descriptions à mi-chemin entre le journal et les nouvelles… Tout est dit ou presque.

Bravo à Emmanuelle Favier ! Qu’elle ne lâche pas la plume surtout !

 

 

Opus 77, par Alexis Ragougneau, éditions Viviane Hamy

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Je sors de la lecture de cet ouvrage à la fois sonnée et émerveillée.

Ariane Claessens, pianiste concertiste enterre son père, le chef d’orchestre de l’Orchestre National de la Suisse romande. Elle va jouer pour lui, une adaptation au piano du Concerto de Chostakovitch op 77. Une pièce qui aura eu une importance première dans sa vie et dans celle de sa famille.

Elle est au piano et se souvient de l’histoire de la famille. Il faut bien quatre mouvements importants pour conter l’histoire de ses parents. Lui, belge, d’abord pianiste qui rencontre Yaël, une toute jeune fille juive qui chante… Un amour fou, le père jouait, sa femme chantait et très jeune Ariane, la rouquine était couchée sous le piano…

Elle a un frère, David, un peu plus âgé qu’elle, mais plutôt étrange. Est-ce pour se démarquer de son père, que David a choisi le violon ? Le père n’hésite pas à l’emmener à Vichy à une vente aux enchères pour lui offrir un Vuillaume (luthier français) du dix-neuvième. Certes, ce n’est pas un Stradivarius, ou le genre de violon que les banques achètent et prêtent aux solistes de renom, mais c’est un bon violon et le fait qu’il ait été acheté si cher, lui donnera sa renommée.

On rencontre aussi un vieux professeur Krikorian, un arménien qui va initier les enfants à l’absolu de la musique. Il sera celui qui pourra aider les enfants, David surtout. Il faut passer à l’âge adulte, se démarquer du père… Il transmettra le meilleur de son art, son propre violon, une excellente copie d’un grand luthier, acheté chez un juif d’Odessa. C’est une âme qui s’offre avec ce don.

Mais de quoi souffre le maître, qu’est-il arrivé ? Et à son épouse qui jamais, alors qu’elle pourrait chanter, n’aura été qu’un temps assez bref, l’épouse du maître, celle qui veille et l’assiste sans plus ?

Un jour, le maître qui dirige sans partition, perd le fil… Qu’importe les musiciens connaissent, ils ont répété et peuvent jouer… Une maladie grave… Des tumeurs au cerveau… vont ronger cet homme… Ariane est là… Elle accourt au volant de sa Porsche, prend des risques insensés de diva. Elle reconnaît en être une. Un besoin pour masquer un certain mal-être.

La face sombre, c’est le jeune David qui tentera le concours de Reine Élisabeth en Belgique où les finalistes devront jouer ce Concerto opus 44 de Chostakovitch, fol-en-Christ, lui que Staline a si souvent humilié.

Ce qui va se jouer dans ce concours, c’est le face à face d’un fils qui quitte l’enfance avec son père qui doit diriger les finalistes…

Ce qui se produit, c’est la fuite du jeune prodige, sa réclusion dans un bunker à Sion.

L’enfant prodige choisit sa voie,

Il suscite espoirs et ambitions.

Le fils trébuche, s’éloigne, ressasse.

Dans son exil, l’enfant devient un homme.

Le fils prodigue, tentant de regagner son foyer, s’égare.

Blessé, il dépérit dans sa prison de béton.

Qui peut faire sortir David ?  La clé de ton enclos, de ta cellule 77, c’est moi qui l’ai, David. Moi, ta sœur Ariane.

Ne ratez pas ce roman magnifiquement écrit, joué. Une pure merveille ! On dit que les dames du Femina l’ont remarqué. Puissent-elles vibrer très fort au point de lui donner leur prix !

L’arbre d’obéissance, par Joël Baqué, éditions P.O.L

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Pour écrire cet ouvrage, Joël Baqué est parti d’une phrase : C’est ainsi, la vie des hommes n’est pas un cours d’eau, elle coule vers le bas puis sans prévenir se prend à couler vers le haut.

Il ne pensait pas écrire sur saint Syméon, ni sur Théodoret et pas davantage sur la vie des stylites au 4ème siècle après Jésus-Christ, ces hommes qui vécurent en ermites juchés sur une colonne dans le désert Syrien. Mais l’auteur confesse que quinze ans auparavant, il avait lu la vie de Syméon. Il se défend pourtant avoir écrit un roman historique ou une biographie.

Le narrateur est Théodoret qui fut évêque de Cyr… Il est l’historiographe officiel de Syméon, mais l’art du romancier, c’est de rester libre. Aussi voyons-nous, à la fois, la vie de Théodoret, que le Très-Haut appela alors qu’il n’avait que quinze ans et gardait les chèvres, et assistons-nous à l’opposition de son père. Son fils n’irait pas au monastère de Téléda… Peut-on lutter contre un appel venu de si loin, de si haut ? Théodoret y parvient et se trouve dans l’obligation de se soumettre, de renoncer à la vie d’autrefois pour devenir ce moine au service d’autres qui ne lui offrent pas une vie tracée sur un chemin de sable bordée de fleurs aux parfums rares. C’est tout le contraire, il doit subir de nombreuses épreuves, la faim, la chaleur du jour, le froid des nuits, l’eau mêlée de cendre pour se désaltérer, les étables à récurer à mains nues… Ne pas s’endormir pendant la prière, savoir veiller et s’en remettre à Dieu pour échapper aux démons. Or, il sait que Les hommes, les bêtes du désert et celles des forêts, les arbres, les plantes, tout ce qui croît et vit sous le ciel est soumis au sommeil. (…) Combattre l’endormissement revient à affronter une tempête de sable à mains nues. Je restais prisonnier de ce tombeau de chair et de sang où nous passons notre existence terrestre, pareils à ces insectes hideux qui vivent sous terre…

Une existence à souffrir pour réparer, pour offrir, pour prouver qu’on aime Dieu. C’était une époque où les hommes attendaient le retour de Jésus, la fin des temps. S’ils levaient les yeux au ciel, c’était dans l’espoir de voir la voûte céleste se fissurer, enfin.

Théodoret devient copiste, recopie les vies de saints, apprend le grec. La parole doit se répandre. Mais il quitte le monastère comme Syméon qui n’est pas en très bons termes avec les autres moines.

Syméon, silencieux, installé sur sa colonne, ne riant jamais, est le modèle parfait pour Théodoret qui finit par comprendre que l’homme est bien petit face à Dieu.

Dieu est infiniment plus grand que l’imagination la plus féconde, c’est pourquoi nous ne savons rien ou presque rien, et ce peu que nous savons, à quoi bon le connaître s’il ne sert pas à notre salut ?

Cet ouvrage est magnifiquement écrit. Il ne veut nullement convertir. Il porte et emporte et donne à voir des paysages autres que ceux du quotidien, il cherche la trace d’humains qui espèrent une réponse aux questions existentielles. Mais là encore, qu’on ne s’y trompe pas : pour Joël Baqué, l’écriture est première, bien avant la documentation qu’il lui faut quérir. Sa grande qualité est cette offrande-écriture, qui élève, comme l’histoire de Syméon, qui passe les seize dernières années sa vie à quelques vingt coudées en prière et qui, mort, répand un subtil parfum autour de lui, sans doute celui d’une foi que lui seul pouvait espérer.

Ne ratez pas cet ouvrage !

Le Front dans l’azur, par Hélène Legrais, éditions Calmann-Lévy

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C’est une page d’histoire peu connue du grand public que révèle Hélène Legrais dans son récent roman.

L’été 1936, en Catalogne, vont se dérouler les Olympiades populaires antifascistes organisées en réaction aux Jeux Olympiques de l’Allemagne nazie à Berlin.

Les compétiteurs viennent du monde entier et se retrouvent sur cette terre ensoleillée pour prouver aux fascistes d’Allemagne, d’Italie, d’Espagne que la jeunesse est capable de refuser la dictature et surtout croit en la fraternité.

L’auteure braque les projecteurs bien évidemment sur la délégation française. Madeleine est une héroïne fictive, élève-infirmière à la Salpêtrière à Paris, elle est entourée d’autres héroïnes fictives, dont Odette que l’on va retrouver à l’hôpital, victime d’une balle perdue puisque Franco, le petit rondouillard redoutable va organiser un coup d’État et envoyer ses troupes. Mais ce qui est passionnant dans ces pages, c’est la fougue de cette jeunesse, c’est l’audace, à juste titre de l’auteure, qui mêle des personnages historiques Carmen Crespo, Martina Genesta, Gerda Taro et Élisabeth Eidenbenz (elle leur avait déjà consacré un ouvrage Les Enfants d’Élisabeth).

Ce qu’on découvre aussi, c’est l’histoire de Maria et Giuseppe, librement inspirée de celles des grands-parents de Bruno Caliciuri… Qui est Cali, l’artiste et le chanteur qui a donné la permission à l’auteure…

Ceci fait que l’on plonge dans ce roman historique avec bonheur, même si le sujet évoqué est grave. La vie palpite. Une fougueuse jeunesse veut encore croire en la jeune République espagnole. On y voit de jeunes allemands pas nazis qui ont fui le Herr Hitler qui ont déjà été jetés en prison à Leipzig pour avoir osé défier les règles du moustachu. Madeleine et ses copines offrent en cette terre de Catalogne la vision de Paris admirée dans le monde entier. Brecht est passé à Paris, a croisé Aragon.

Et il y a cette nuit terrible où l’on tire, on tue. Les matelas mis aux fenêtres pour se protéger. Les jeux qui seront annulés et ces jeunes qui choisissent de ne pas repartir dans leur pays d’origine, de rester là, de prendre les armes, comme Aleix et de lutter pour la liberté au nom de la fraternité. Madeleine a choisi, sans doute par amour pour lui : Les bouffées d’air lourd venant de la mer ne parvenaient pas à rafraîchir la chambre. Ici, septembre, c’était encore le plein été. Sur l’oreiller sa nuque était mouillée et ses cheveux collaient à sa peau. Sa tête était si lourde. Toutes ces pensées qui l’agitaient, l’assiégeaient sans lui laisser de répit, brouillaient son esprit. Le Fou restait en embuscade à Burgos. F pour Franco. Et le Cavalier de l’Apocalypse se lançait à l’assaut de tout… (…) Plusieurs milliers de civils, partisans de la République avaient été fusillés.

C’est un bel hommage rendu aux femmes qui osent garder le Front dans l’azur.

Bravo !

Sale Gosse, par Mathieu Palain, éditions L’Iconoclaste

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Le père de Mathieu Palain fut éducateur à la PJJ (Protection Judiciaire de la Jeunesse) avant de se tourner vers l’Éducation nationale. Si Mathieu, enfant, ne comprenait pas tout des discussions et rencontres avec l’équipe qui œuvrait à Évry avec son père, sa curiosité était en éveil et a fait que…

Passionné de sport, il espère en faire sa profession mais échoue et se retrouve journaliste. D’abord stagiaire à Libération juste au moment où sort sur les écrans Polisse qu’il regarde avec son coloc qui le trouve intéressant, mais en perçoit la caricature. Mathieu, lui, voit au-delà.

Est-ce le déclic ? Il demande à intégrer la PJJ pour une durée de six mois. Connaître de l’intérieur ce milieu, la vie de ces mômes, des éducs pour écrire un long article, un dossier sur le vécu de ces petites frappes, caillera, mais qui ont manqué de l’essentiel dès le départ.

Ce vécu, c’est le roman que je viens de lire.

Voici l’histoire de Wielfried, né de père inconnu ou qui a fichu le camp et d’une mère toxico qui ne s’en occupera pas. Une famille d’accueil, bien comme il faut l’élève et pense même l’adopter quand il est ado. Est-ce trop tard ? Le gamin est passionné de sport, de football surtout, a intégré le club d’Auxerre. Sauf que sa nature bouillante l’oblige à cogner dur et sec. Le voici renvoyé. Nous le voyons dans un centre semi-fermé, puis fermé. Autour de lui, d’autres jeunes avec des parcours semblables. Ce sont des gosses cabossés que des éducs, dont des femmes qui deviennent des substituts de parents, de mères, tentent de réinsérer.

Un très beau portrait de Nina est dessiné. Elle aussi aime le sport. On voit d’autres référents, comme Marc… Des juges… Une machine judiciaire parfois dépassée et qui fait ce qu’elle peut.

Le ton de cet ouvrage est juste, intense. Petit bémol, car il faut lire ces pages, le mot roman n’est pas vraiment approprié. C’est un docu-fiction, dirions-nous s’il s’agissait d’un film. C’est une longue enquête sur le devenir de ces jeunes fauves, bien malgré eux, qui n’ont pas reçu leur quota d’amour et d’éducation ou ont hérité dans leurs gènes du vide affectif que leurs parents traînaient.

Cela ne se passe pas dans un lointain pays, c’est à notre porte, dans nos banlieues, dans ces quartiers déshérités, si souvent laissés à l’abandon.

À lire, il y a urgence… Une jeunesse se perd et nous sommes responsables.

Les Mécaniques du Crime, par Sylvain Larue, éditions de Borée

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Sylvain Larue est un fou d’écriture. En sept ans, il a publié dix-huit ouvrages consacrés aux grandes affaires criminelles. Rien ne lui échappe, les tueurs en série comme les crimes passionnels.

Depuis 2016, il s’est lancé dans le roman policier historique avec un personnage récurrent Léandre Lafforgue, enquêteur venu de Gascogne et qui se trouve aspiré par les affaires se déroulant sous la Deuxième République. Les trois premiers volumes ont tenu en haleine les lecteurs, amateurs du genre et de l’époque, car l’auteur s’est solidement documenté.

La quatrième enquête n’échappe pas aux règles qu’il s’est fixées. Les Mécaniques du crime, dont l’action démarre en 1853, tout au début du Second Empire, en sont l’éclatante démonstration, puisque tout commence par le mariage de Napoléon III… Mariage troublé par une explosion meurtrière qui endeuille la lune de miel impériale.

S’il ne s’agissait que d’un seul attentat… D’autres vont suivre. La panique n’est pas loin de s’emparer de la population.

Revenons à ce mariage, la description qu’en fait l’auteur… Napoléon III réussit à imposer une épouse espagnole. Après tout, Louis XVI avait bien mené à l’autel une Autrichienne… L’humour reste présent dans les enquêtes de Léandre. L’humour et l’humanité. Il sait faire parler –non sans délicatesse– les suspects. Il montre la vie de cette époque, tant dans les institutions religieuses qu’à l’hôpital des enfants malades.

Et quand on trouve quelques indices, des lettres envoyées qui expliquent le pourquoi de ces bombes. Le mystère s’épaissit. Qui sont ces Archanges charbonniers qui ont déclaré la guerre et affirment que le temps du changement est venu ?  Pour eux, les despotes ont succédé aux tyrans. Les révoltes précédentes n’ont servi à rien, sauf mettre au pouvoir des gens avides et dangereux, égoïste et cruels. C’est donc au nom de l’Amour qu’ils agissent pour le bonheur du peuple.

Tout est dit, leurs actions se veulent purificatrices. Léandre a fort à faire pour démonter ces mécaniques bien huilées, semble-t-il. Il risque de tomber de haut quand il découvrira la vérité. Il se pourrait qu’il soit écartelé entre : mener à bien cette enquête et faire cesser tant de monstruosité sans trahir des gens très proches.

On ne lâche pas cet ouvrage. Roman policier, historique, oui, mais dans la veine des romans de cape et d’épée. Quel panache !

La Mer à l’envers, par Marie Darrieussecq, éditions P.O.L

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Le sujet traité par Marie Darrieussecq ne peut laisser indifférent. Que personne ne s’avise de songer qu’elle surfe sur la vague : le problème des migrants ! Non !

Elle campe une psychologue, Rose, mère de famille d’un adolescent et d’une gamine qui a des problèmes de peau. Le mari, agent immobilier est plutôt porté sur la bouteille, mais ce n’est pas l’essentiel. Parfois, couper le rythme d’une vie plutôt trépidante à Paris peut être bénéfique.

Rose se voit offrir une croisière pour les fêtes de fin d’année avec ses enfants. Et c’est peu avant la fête de Noël que tout s’agite sur mer, près du bateau de douze étages, une embarcation de fortune avec à bord une centaine de migrants qui vont être secourus et gagner ainsi les côtes italiennes.

Pourquoi le regard de Rose croise-t-il celui de Younès un jeune Nigérian qui veut gagner l’Angleterre ? Il a des yeux qui appellent, qui demandent de l’aide.

Elle lui donne le téléphone portable de son fils Gabriel. Il ne le sait pas. Elle lui en achètera un nouveau. Noël frappe à la porte des cabines…

Et Younès repart…Tandis que la famille va s’installer à Clèves au pays basque. Une autre vie, plus calme, peut-être. Mais comment oublier Younès qui appelle à plusieurs reprises, le fil invisible les relie et va être le lien qui permettra à Rose de recentrer sa vie. Elle va oser le tout pour le tout, traverser la France et aller rechercher Younès à Calais. Il a besoin d’aide et, s’il veut vraiment aller à Londres, la famille tout entière l’y aidera.

La quatrième de couverture nous dit : Rose est héroïque, mais seulement par moments. Quelques précisions s’imposent. On ne naît pas héros, ce sont les événements qui nous transforment. Nous voyons Rose réfléchir, hésiter, se détourner, revenir : Younès ne laisse jamais de message. Il appelle, c’est tout. C’est devenu une routine. (…) elle ne décroche pas. Ce n’est jamais le bon moment –en séance, dans le métro, le soir entre son mari et la bouteille. Mais il appelle suffisamment souvent pour qu’elle remarque quand il n’appelle pas. Et surtout à chaque fois elle se dit : j’ai fait une connerie. La phrase devient sa sonnerie à elle, les femmes souvent se disent qu’elles sont connes, on le leur répète, mais là oui, elle a fait une connerie en donnant ce téléphone à cet inconnu.

Le ton est juste et nous bouleverse. Rose, c’est tout un chacun. Younès ce sont tous ceux qui espèrent un monde meilleur, guettent une porte ouverte, une main tendue, des oreilles attentives. Mais le miracle, c’est que Rose trouve la force d’être elle-même. Aller à la rencontre de l’autre la révèle et lui permet d’avancer elle aussi.

Ne ratez pas cet ouvrage !

À crier dans les ruines, par Alexandra Koszelyk, éditions Aux Forges de Vulcain

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S’il y a eu des documentaires sur la catastrophe de Tchernobyl, l’explosion d’une centrale nucléaire en Ukraine, la littérature s’est peu emparée du sujet.

L’auteure qui vit en France et enseigne la littérature et le grec ancien, raconte l’histoire de Léna et Yvan à Pripyat.

Depuis qu’ils sont enfants, cinq, six ans, ils sont inséparables. De famille bien différente. Le père de Léna est ingénieur à la centrale et celui de d’Yvan vit dans la nature, a confiance en elle. En 1986, alors que les corps se transforment que l’attirance n’est plus aux couronnes de marguerite que le garçon tresse pour sa bien-aimée, après avoir gravé un cœur et leurs initiales sur un tronc d’arbre non loin de leur cachette secrète, se produit ce que le monde découvrira. Plus rien ne sera pareil. La famille de Léna, avec Renka, la grand-mère trouve refuge en France où vit une parenté éloignée et Yvan est obligé de rester. Il ne peut qu’écrire à la jeune fille des lettres qu’il n’enverra jamais, il n’a pas son adresse. Il les lui donnera quand elle reviendra. Mais elle ne revient pas.

Ce qui reste à Léna ce sont les souvenirs et les deux figurines sculptées par Yvan qui sentaient encore le chaud de son corps dans la poche du jeune homme quand il les lui a offertes, juste avant son départ. Et comme il a pédalé derrière le bus qui emportait Léna. Cela lui rappelait le temps où Léna était assisse à l’avant sur le guidon, les courses folles, les cheveux au vent qui lui caressaient le visage.

L’auteure fait la part belle aux deux très jeunes gens, tout en évoquant le système soviétique en vigueur. Le silence sur les événements, la nature bouleversée, terrassée à jamais, les animaux abattus, les vaches devenues folles, les chiens qui hurlent, à juste titre, à la mort.

Léna pense Yvan mort. Il lui faudra attendre trente ans pour retourner sur les lieux au cours d’une « visite touristique » au cœur des ruines.  Ivan, son ami d’enfance revenait inlassablement dans ses pensées. Elle s’acharnait à l’enfouir, elle qui paradoxalement passait ses journées à déterrer des objets. Face au ressac lent de la mer, elle pleura. L’amnésie était sa terre de résilience. Elle dit aussi : chaque jour, alors que je m’efforce de vivre le présent, d’oublier le passé, 1986 revient inconsciemment. Cette année me hante, chaque fois plus forte. Une terre peut-elle pardonner d’avoir été oubliée ?

J’ai aimé ce premier roman, qui glisse sur les cœurs, les enveloppe, pénètre l’âme. Un ton lyrique employé à bon escient.

Il faut lire cet ouvrage, l’offrir, le faire découvrir. Des ruines de Tchernobyl une force s’élevée, un nuage d’espoir. Léna n’aura pas crié en vain dans les ruines.

Le titre du livre est un ver emprunté à Aragon.