Puisque le soleil brille encore, par Sarah Barukh, éditions Calmann-Lévy

Sarah Barukh nous offre un roman bouleversant avec l’histoire de Sophie, brillante avocate, comme le fut son père, son modèle. Mais n’a-t-elle pas privilégié sa carrière d’avocat à sa vie de famille, à son couple, à sa fille Lisa, âgée de neuf ans ? N’a-t-elle pas réussi à effriter les liens l’unissant à sa sœur Aurélie et à leur mère Paula qui, depuis un AVC, vit au ralenti dans un EHPAD et ne peut plus parler ?

La mort de brutale de son père, Thiago est un séisme chez Sophie… Ce qu’elle n’a jamais voulu voir, comprendre, l’empoigne et la terrasse. Son corps se couvre de plaques rouges qui démangent jusqu’au sang. Le Lexomil et autres comprimés sont-ils le remède ou bien est-il temps de se regarder ? Baptiste, son ex-mari qui veille sur Lisa voudrait la sauver, malgré elle…

Le temps n’est-il pas venu de se mettre au clair ? Elle connaît ses origines espagnoles, la fuite de ses parents, face au franquisme, les efforts fous qu’a fait son père pour gommer toute trace d’accent… Tandis que Paula n’y est jamais parvenue.

Dans le même temps, l’auteure nous décrit la vie de Nahuel qui accompagne Sol, sa mère devenue alcoolique à Buenos-Aires. Lui traque les militaires argentins qui ont sévi pendant la dictature. Il œuvre avec les Grands-mères de la Place de Mai qui recherchent les enfants disparus que les militaires ont parfois adoptés pour en faire des Argentins, comme il faut, selon les normes édictées par le sinistre Videla.

Sophie va se rendre en Espagne dans le village de ses parents. Après l’incendie de la ferme, ils sont partis à la hâte… Une tragédie… Plus grande encore que ce qu’a imaginé Sophie, car d’incendie, il n’y a pas eu. Du moins, au village, personne ne se souvient de cela. Et quand s’ajoute, la découverte de passeports argentins au nom de ses parents, Sophie perd pied. Il faut la patience et la délicatesse de Dimitri rencontré en Espagne pour permettre à Sophie de ne pas sombrer.

Ce roman tendu coupe parfois le souffle. L’histoire de la dictature argentine, celle des enfants disparus est parfaitement relatée et juste. Comment oublier l’EMSA, (École Mécanique de la Marine argentine où l’on torturait jusqu’à la mort) ? 

C’est l’histoire d’un secret, c’est la grande Histoire qui a mangé tant d’êtres humains. 

La reconquête de soi est possible. Tant que luit le soleil, car il peut réchauffer les cœurs et redonner vie et amour.

À lire, à offrir !

Et si on pouvait tout recommencer, par Robert Webb, traduction de l’anglais par Samuel Sfez, éditions XO

C’est l’histoire d’un amour fou qui unit Kate et Luke… Malheureusement, Luke meurt tragiquement, subitement, alors que Kate a tout juste cinquante ans. Ils s’étaient connus à l’université… Comment oublier ce coup de foudre merveilleux qui les avait unis en 1992 ?

Kate a beaucoup de mal à survivre. Elle sombre dans la dépression…

Et il y a ce matin où elle se réveille à la demande de Luke qui l’oblige à se lever. Elle lui répond : « Mais tu es mort… » 

Très vite on apprend que Luke a été malade. Kate lui a demandé d’aller chez le médecin…  Pouvait-il être soigné ? Dans ce rêve qui l’éveille, elle entend la réponse de Luke : C’est trop tard.

Cet ouvrage pose une question essentielle. Celle de la réparation. Et si on donnait aux êtres meurtris par la vie, une seconde chance… Et si on pouvait tout recommencer, c’est le titre de ce premier roman de Robert Webb. La vie serait-elle plus belle, plus sage, plus douce ?

On navigue dans le passé de Luke et Kate, et bien sûr, dans ce présent douloureux pour Kate qui culpabilise et est rongée par le chagrin. 

Une nouvelle vie peut-elle rattraper ce qui a été perdu ? Kate revit son histoire avec Luke, se pose beaucoup de questions… Elle pressent que si elle pouvait remonter le temps, elle pourrait le sauver.  « Je vais tout faire pareil. Exactement pareil. Sauf que cette fois, je vais sauver Luke. »

C’est un ouvrage qui permet de réfléchir sur le deuil… Un véritable travail… Ne dit-on pas : Faire son deuil ? Mais comment le fait-on ? En replongeant dans le passé, en tirant les leçons du passé, ou en osant la vie à tout prix ?

Avec un sujet grave, l’auteur réussit à écrire une histoire qui déchire, mais fait sourire et même rire. Il sait être drôle. Il permet aussi de repousser la culpabilité de ceux qui restent sur la rive. 

Surtout, ne l’oublions jamais, il parle d’amour et de danse, et sans amour dansé, que serait une vie ?

Face à la mer immense, par Lorraine Fouchet, éditions Héloïse d’Ormesson

C’est toujours un réel plaisir que celui d’ouvrir un livre de Lorraine Fouchet. Et un autre de la lire. Elle happe lectrices et lecteurs et on veut retenir le temps à mesure que se déroule l’histoire. On ne veut pas quitter les histoires qu’elle nous offre. C’est la magie de Lorraine…

Face à la mer immense, son récent ouvrage, n’échappe pas à la règle. L’essentiel de l’histoire se passe sur cette île, l’île de Groix devenue sienne

Pourtant, tout commence à Rouen, la Seine coule pas loin de l’appartement de Fleur qui vit avec Éric, son fils depuis que Charlie les a quittés pour se refaire dans le milieu de la fiction. Le métier d’acteur lui a brûlé les ailes qui n’avaient peut-être jamais vraiment poussé… Fleur travaille dans une médiathèque…

Merlin est ophtalmologue, jeune veuf avec une fille Coline qui s’essaie au violon, une sorte de devoir, sa mère aimait le violon… Fleur et Merlin habitent donc le même immeuble… Et c’est Newton, le chat birman loucheur qui va les réunir. Newton passe par les balcons pour échouer régulièrement chez Fleur… À force de rapporter le chat à Merlin, on sort une bouteille de vin et on papote…

Mais il faut un zest de plus pour que Cupidon prépare ses flèches… Ce sera grâce aux livres que Merlin ne lit plus… Fleur a l’idée de lui en offrir un, un de Prune, une romancière à succès…

La suite… Un mariage en bonne et due forme à l’île de Groix… et l’idée des amoureux d’offrir le livre de Prune dédicacé aux invités et d’inviter Prune…

Familles et amis se retrouvent au milieu des Groisillons… La joie est au menu… Sauf qu’une tempête oblige les invités à prolonger leur séjour. Les langues se délient… Si les rires fusent, les engueulades aussi…  et les surprises qui vont avec. 

On aime Bon-Papa en fauteuil roulant qui roule tout le monde dans la farine… On aime Éric et Coline devenus frères et sœurs, enfin, par moitié.

On aime Prune qui revisite sa vie…

On aime tous les personnages que Lorraine peint avec talent, montrant l’humanité sous tous ses aspects et qui précise : le bonheur est la politesse des vivants…

Il doit y avoir beaucoup de magie sur cette île à nulle autre pareille… Si la mer polit, se mêle aux vents qui tourbillonnent et transforment, elle un pouvoir extraordinaire qui fait qu’un grain de sable peut devenir graine d’amour.

Un roman à ne pas manquer !

PS – L’histoire du livre dédicacé offert aux invités à un mariage est arrivée à Lorraine… Parfois la vie est un roman plus vrai que nature.

Bricoler, peindre et dessiner au fil des saisons, à réaliser avec les enfants (avec du matériel de récupération !), par Valérie Meyer, Éditions du Signe

Valérie Meyer a déjà publié plusieurs ouvrages dans lesquels son talent de photographe s’est révélé. Elle a donné l’envie de revisiter La nature au fil des saisonsLes arbres remarquables du Bas-Rhin. Elle a invité lectrices et lecteurs à sa suite pour de Petites promenades dans le Bas-Rhin. Elle a aussi mis en avant les Parcs et jardins d’Alsace

Maman de deux enfants, elle passe beaucoup de temps auprès d’eux, les initie au bricolage, à l’expression artistique qu’il est possible de réaliser rien qu’avec des matériaux de récupération. Chez elle, trouver et faire naître la beauté est quasiment un devoir.

Ainsi vient de naître : Bricoler, peindre et dessiner (avec du matériel de récup !).

Qui a pensé qu’une chouette pouvait apparaître à partir d’une boîte de conserve ? Un hibou viendra la rejoindre à partir de ronds de bois bien sciés, des coquilles de noix et des feuilles de chêne. Quant aux feuilles de hêtres, elles peuvent servir de couronne à un soleil original et plutôt beau. 

Un peu plus loin, on plonge au cœur de la forêt et Valérie nous apprend à faire un masque végétal à partir de feuilles de fougère et hop presqu’en route vers Venise pour un prochain carnaval, si madame Covid décide de nous laisser en paix.

Je ne voudrais pas oublier les marionnettes, d’authentiques personnages, qu’on peut faire naître à partir d’une boule, de chaussettes et d’un peu de créativité. Même sans castelet, on peut inventer des histoires. Du moins les marionnettes raconteront…

Enfin, si les poupées sont un peu nues… Pas de désespoir, une chaussette et quelques coups de ciseaux en feront une robe.

Impossible de tout raconter… Chaque famille devrait posséder cet ouvrage qui fourmille d’idées. Fabienne Doigny, Directrice du Musée des Enfants de Bruxelles, ne tarit pas d’éloges dans sa préface. Elle invite parents, grands-parents à se lancer dans l’aventure de la récolte des productions de saison… Une aventure qui peut se continuer en classe…

Oui, oui, lui répond Nathalie Berthon, Déléguée académique aux arts et à la culture, Conseillère du Recteur de Paris qui poursuit cette préface. Elle suggère même que Valérie se rende en classe avec le livre pour créer avec les classes « car faire venir une artiste au sein d’une classe, c’est y introduire le point de vue créatif et l’inventivité dont Valérie Meyer ne manque pas… ». La bouteille à la mer est jetée… Formons le voeu qu’elle soit trouvée pour le bonheur de tous.

Un ouvrage à s’offrir et à offrir sans modération. Bravo à Valérie !

Une toute petite minute, par Laurence Peyrin, éditions Calmann-Lévy

L’histoire que nous conte Laurence Peyrin se passe entre 1995 et 2015/2016. 

Une nuit de réveillon, à New-York, juste avant les festivités pour enterrer l’an 1995, deux vies ont basculé. Celle d’Estrella et celle de Madeline. Estrella a été tuée par Madeline, sa meilleure amie. Toutes deux avaient dix-sept ans. 

Madeline est bien sûr arrêtée et son père, un ponte de la chirurgie esthétique, malgré un avocat hors de prix, ne peut rien pour elle. Pas de caution lui rendant sa liberté, pas de sortie avant la fin de sa peine. Elle ne nie rien, ne se cherche pas d’excuse et fera ses vingt ans de prison. 

On ne saura qu’à toute la fin ce qui s’est passé… 

L’auteure montre la vie en prison et la vie, vingt ans plus tard pour Madeline quand elle recouvre la. liberté. Comment se réadapter ?

En prison, elle a repris ses études. Elle est diplômée en Littérature anglaise et s’est payé le luxe de devenir horticultrice, ce qu’elle aime beaucoup. Semer la beauté, la faire éclore. 

En 2016, elle se retrouve libre dans une Amérique qui s’apprête à voter. Hillary ou Trump ? Personne ne croit que cette « baudruche » va gagner et pourtant. 

La peinture de l’Amérique, des lieux, de New-York, du Bronx est plus vraie que nature. 

Les liens mère fille sont bien montrés, joies (peu) et hésitations. Ceux de la famille de Madeline aussi. Qui pourra aider Madeline à trouver son chemin de rédemption ? Car c’est bien de cela qu’il est question.

On aime Ezra, d’origine cubaine et qui prépare mieux que personne des sandwiches à l’espadon et qui ose un regard de compassion sur Madeline. On regarde de près la mère de Madeline dont l’époux disait : « Elle n’est pas très douée pour le bonheur ». Quel secret avait-elle enfoui ?

Tout est juste, bien à propos. Le récit est tenu, fin, riche d’humanité.

À lire, vraiment.

La Forêt des disparus, par Olivier Bal, éditions XO

Olivier Bal nous avait fait découvrir Paul Green qui avait résolu L’affaire Clara Miller. Plusieurs années après, en 2011, lectrices et lecteurs retrouvent cet enquêteur-journaliste qui, presque malgré lui, se retrouve au cœur d’un lieu, la forêt de Redwoods au bord du Pacifique dans l’Oregon où poussent des séquoias géants qui ajoutent à nos angoisses. Dans cette région –la forêt est un vrai personnage– on ne connaît Paul que sous le nom de l’Étranger.

Il ne demande rien à personne, il vit dans ces lieux de sinistre réputation. Tant de personnes ont disparu. Jamais retrouvées. Comme si la forêt les avait mangées, digérées ou presque. Pourquoi ?

Et voici Paul dérangé dans sa solitude quand Charlie, une jeune adolescente vient frapper à sa porte. Elle est blessée, profondément choquée, mais sûre que Paul peut l’aider. Elle a connu l’inimaginable en matière d’horreur, justement au cœur de cette forêt. Les arbres ont vu, mais se sont tus.

Près d’eux, ou dans leur entourage, on découvre Lauren, femme flic qui justement s’intéresse à ce lieu à l’infâme réputation. Elle ne pourra qu’assister à la mort d’Owen, son adjoint. L’ambulance est arrivée trop tard…

Ce roman est construit tel un roman choral et c’est réussi. Les voix de Paul, Charlie, Lauren, Alvin et Alex, racontent… Chaque personnage a son ressenti et c’est aux lecteurs de décrypter l’histoire. L’auteur sait parfaitement aménager le suspense, décrire les lieux, nous arracher des cris d’effroi. Tout est parfaitement maîtrisé.

J’ai aimé que l’auteur plante cette histoire dans cette terre, où vécurent les Amérindiens qui en furent chassés pour aller vivre sur des terres pauvres. Il y a seulement vingt ans, que la belle Amérique, avec Dieu à ses côtés, a pris conscience de cette monstruosité.

Ne manquez pas la lecture de ce thriller d’Olivier Bal qui nous plonge au cœur d’un si noir et si terrifiant secret. On aime Paul, son héros. L’histoire est parfaitement indépendante de L’affaire Clara Miller

On se prend simplement à espérer que l’auteur fasse revenir Paul, l’Étranger, dans une autre affaire. On le suivra.

Le premier amour est-il éternel ? par Geneviève Senger, éditions Presses de la Cité

Jusqu’à présent, Geneviève Senger, alsacienne, à la fois auteure jeunesse et qui s’est risquée avec talent dans le registre adulte, nous a souvent offert des romans où les personnages sont originaires d’une terre, et dont l’action peut porter sur plusieurs générations. Souvent, les secrets de famille sont le cœur, voire le nœud d’histoires où des femmes fortes et puissantes ont pu avoir quelques clés mais les auraient perdues, d’où un mal être évident. Et subsistait la question : comment renaître et se reconstruire ?

Son récent ouvrage Le premier amour est-il éternel est quelque peu différent, car il est actuel, et surtout, faussement léger. 

Ariana, Parisienne pur jus ainsi qu’elle l’affirme, n’aime que le macadam et les gaz de voiture au quotidien. Paris est le lieu de cette jolie quadra à qui tout réussit. Mariée à un cardiologue, mère de deux enfants dont peuvent rêver tous les parents, Héloïse et Georges, très en lien avec sa sœur Sophia, elle peut chanter la vie est belle… Si elle a perdu sa mère assez jeune, le père est resté, un homme droit, un rien autoritaire qui n’a pas failli à sa tâche de père. 

Ariana est jolie et s’est imposée dans les réseaux sociaux avec talent et succès. C’est une blogueuse-influenceuse dont les affaires marchent très bien, même si ça fait sourire Édouard, Ed dans l’intimité, le mari cardiologue de vingt ans son aîné. L’homme sécurité, protecteur.

La vie d’Ariana bascule le jour où elle apprend qu’elle hérite de l’Orée, la belle maison de sa grand-tante Adèle à Cahors. Quelques souvenirs d’enfance et d’adolescence resurgissent. Non, la Parisienne n’ira pas s’enterrer si loin de Paris, même si l’Orée baigne parmi les roses. Et pourtant…

Faut-il cet accident de santé d’Ed pour changer la donner et mettre au grand jour ce que le cœur avait enfoui pour ne plus souffrir ?

C’est l’histoire d’une reconquête de soi qui passe par l’abandon des futilités qui est narrée ici avec talent.

Ne vous privez pas de ce premier amour, il est l’une des portes d’un ciel sans nuage, ou presque.

Le Cercle des Rêveurs éveillés, par Olivier Barde-Cabuçon, éditions Gallimard, collection Série Noire

Olivier Barde-Cabuçon, auteur de polars historiques qui sait captiver ses lecteurs, entre dans la Série Noire avec un roman qu’on ne lâche pas. 

L’histoire se passe pendant les Années Folles à Paris, en 1926. Paris est vraiment une fête. Finie la grande guerre ! Les femmes se libèrent, coupent leurs cheveux au carré avec une frange à la Louise Brooks. 

L’histoire commence avec Alexandre Santaroga, psychanalyste qui s’est écarté de Papa Freud et qui fréquente un mystérieux Cercle de Rêveurs éveillés. Il rencontre Varya, jeune russe qui a fui son pays pour cause de bolchevisme. La rencontre a lieu dans un magasin où la très jeune femme risque d’avoir quelques ennuis pour avoir fauché quelques vêtements dont elle ne peut s’acquitter. Entre eux, l’entente est telle, qu’elle accepte de l’aider et de se rendre aux réunions de ce fameux cercle. Elle rapportera ce qui se dit… Santaroga a besoin de comprendre pourquoi un de ses patients s’est donné la mort. Mais est-ce cela ou l’a-t-on aidé ? Et pourquoi ?

Le roman est riche de personnages truculents. Les dialogues sonnent juste et l’humour y est présent. Et si l’on parle de rêve et d’inaccessible, Lewis Carroll, le papa d’Alice au pays des merveilles guide quelque peu notre psychanalyste et la jeune aventurière russe qui parfois ne saisit pas toutes les subtilités. Le ferait-elle exprès ? Qui est-elle vraiment ? Comment est-elle arrivée à Paris ? Santaroga peut s’interroger à son propos…

L’auteur décrit ce Paris agité et ivre de fêtes en même temps qu’en coulisses, la montée du fascisme gangrène la société, l’Europe… Plus à l’Est, Staline a pris ses marques. Si quelques Américains et Canadiens hantent l’histoire, on revient souvent aux Russes Blancs qui espèrent toujours que la révolution sera en quelque sorte renversée et qu’un retour dans la Sainte Russie pourra s’opérer. En attendant, quelques querelles se règlent sur le sol français.

Un excellent roman.

L’Aube américaine, par Joy Harjo, poèmes, éditions Globe, traduit de l’anglais (États-Unis) par Héloïse Esquié

Poet Laureate of the United States Joy Harjo, June 6, 2019. Photo by Shawn Miller. (© Shawn Miller/Library of Congress)

Qui sait ce que fut le 28 mai 1830 outre-Atlantique ? Quelle loi a été signée par le président Jackson ? Ce jour-là, il signe la loi de déportation des peuples amérindiens. Cinq tribus de l’Est, dont les Cherokees et les Creeks, prennent la route de l’exil, qui sera appelée « La Piste des Larmes ». 

Cet épisode ne dit rien au plus grand nombre. Tant de westerns ont montré la suprématie des hommes blancs chassant les Indiens, les massacrant avec Dieu à leur côté comme l’a chanté Bob Dylan (repris en français par Hugues Aufray). 

Joy Harjo, deux siècles plus tard, est revenue sur ces terres, en empruntant les vieilles pistes. Elle voulait chanter l’espérance, mais ne pas taire la colère. 

Dans ces pages, où nous avons la version américaine à gauche et la traduction à droite, Joy célèbre la Nature, veut maintenir la mémoire. Les morts doivent reposer en paix, mais les descendants des survivants –et Dieu sait si les massacres ont été impitoyables– ont droit à leur histoire, à leur origine. On tuait même les bébés. 

Joy raconte avec une poésie à couper le souffle, car habitée de beauté vive, qu’on peut murmurer, dire, chanter à voix basse, à voix haute, ce qu’est la vie sur une terre qui n’appartient à personne. Elle est à ceux qui l’habitent, l’ont respectée, l’ont fortifiée et rendue belle. Elle précise que : jusqu’à l’adoption de l’Indian Religious Freedom Act de 1978, il était illégal pour nous, citoyens indigènes, de pratiquer nos cultures. La prohibition englobait la création et la diffusion de chants et d’histoires. Les chants et les histoires d’une culture sont la poésie et la prose d’une autre. Écrire ou créer, pour une personne indigène était, fondamentalement, illégal.

J’ai aimé le poème Chienne du désir qui dit en substance : J’étais la chienne du désir/Je mangeais quand j’étais nourrie. Je faisais ce qu’on me disait/Je savais m’asseoir, me lever et me coucher sur le dos sur commande/ Quand on me caressait, j’étais comblée/Même quand je rêvais, je rêvais une chaîne autour de mon cou. Comment comprendre : Le désir est un os avec des reliques de gras (…) Je suis restée couchée aux pieds du désir des années ?

Cet ouvrage célèbre avec une rare finesse et sensibilité les hommes et les femmes d’une terre, Nous rejoignons la route des ancêtres/ Avec notre baluchon de souvenirs… Mais surtout ces poèmes, cris de vie disent : Ces terres ne sont pas nos terres. Ces terres ne sont pas vos terres. Nous sommes ces terres.

À méditer, à lire, à offrir en partage.

Je vous écris d’Auschwitz, les lettres retrouvées – Présentation Karen Taïeb, préface Ivan Jablonka, éditions Tallandier

Karen Taïeb est responsable des archives du Mémorial de la Shoah. Elle a déjà publié « Je vous écris du Vel d’Hiv », et avec Paulette Sarcey « Paula, survivre obstinément ».  « Je vous écris d’Auschwitz » chez Tallandier, jette un autre regard sur l’organisation des camps nazis. L’enfer édicté par des hommes. 

Ces lettres, nous dit Yvan Jablonka, dans sa préface, jettent une brève lumière sur ces existences, puis l’obscurité se fait…

Oui, une correspondance a existé entre des déportés et leurs familles entre 1942 et 1945, sous la dictée des nazis. Que cherchaient-ils ? À rassurer ceux qui jouissaient encore d’une relative liberté ou savoir ainsi où trouver le reste d’une famille ou des amis et leur faire subir le même sort ?

Que disaient ces lettres ou cartes ? Je vais bien. Je suis en bonne santé pour l’instant. Cette correspondance brève et succincte s’inscrivait dans le cadre de l’opération Brief-Aktion qui visait à rassurer les proches ou à dissimuler l’horreur. Ce n’était rien que de la propagande. Karen Taïeb pense que trois à cinq mille lettres-cartes ont ainsi pu être échangées, c’est à la fois beaucoup, mais fort peu, par rapport au nombre de juifs ou résistants victimes des nazis. Si peu sont revenus des camps de la mort. 

Ces pages honorent la mémoire des victimes et redonnent une identité à une vingtaine de personnes. L’auteure peut ainsi évoquer des vies et esquisser des traces.

C’est l’histoire de Lucien Bloch né le 28 juin à Haguenau en 1906 qui se démenait pour trouver du travail. Il avait écrit une lettre jetée par la fenêtre du train partant de Compiègne pour les camps… On sait qu’il est arrivé au camp, une carte a été écrite avec le N° 208. Il ne reste que le récépissé de cet envoi. Aux archives, on possède encore les traces des démarches entreprises par ses parents qui espéraient sa libération. Son père Léonce ira même s’adresser à Pucheu, l’un des membres du gouvernement.

Nous avons l’histoire de Berthe Falk, déportée en 1944 qui sera libérée mais mourra bien jeune des suites d’un cancer en 1948. Nous avons aussi celle de Simone Haas, de Jacques Ruff, Jeanne Geismar, beaucoup de Lorrains, d’Alsaciens, ou venus de Pologne et de Roumanie quand il fallait fuir les persécutions antisémites.

Abraham-André Balbin connaissait-il les intentions des nazis pour écrire à ses parents à de fausses adresses, en situant un hôpital dans un autre arrondissement ? Il fallait écrire, il l’a fait. Mais il n’était pas dupe. À Auschwitz, il travaillait comme tailleur et il a rencontré des Nancéiens qui lui diront que sa famille qu’il croyait en sécurité a été arrêtée. Il a eu la chance de revenir de l’enfer et a témoigné dans un livre. Cette correspondance était une obligation.

Lire Leib-Léon Goldstein qui s’adresse à son épouse : « Ma chère Lolotte, mes très chères petites-filles (…) J’ai une prière pour vous : soyez confiantes, nous nous reverrons… (…) Confiance Lolotte. Je n’ai aimé que toi dans la vie. » ne peut qu’émouvoir.

Des pages à ne jamais oublier !