L’ivresse des flammes, par Fabio Benoit, éditions Favre (collection thriller)

On ne dira pas en lisant ce roman qu’il fait froid dans le dos… Qu’il est glaçant… C’est tout le contraire, et pourtant les cheveux, les poils se dressent à la lecture de certaines scènes. 

Angel s’est installé en Suisse. Sa jeune compagne Nina lui est dévouée. Une jolie histoire d’amour. Si Angel originaire de Sardaigne a choisi la Suisse, c’est pour une raison bien précise. Trop de drames ombrent son passé qu’il a voulu fuir. Seul moyen d’échapper à la mafia calabraise qui a sévi chez les siens, partir loin. Une partie des siens a tenté de s’en défendre, parfois avec des moyens critiquables. Un mal pour un bien ? Et vient le jour où le passé rattrape celles et ceux qui ont rêvé d’un ailleurs pour oublier l’inacceptable. 

Voici que se produisent d’étranges et dramatiques incendies qui vont de la Suisse à la Franche-Comté. Quel est ce pyromane qui prend plaisir à voir danser les flammes et jubile devant ces étranges œuvres d’art qu’il a provoquées avec un soin méticuleux ?

Angel est saisi et fort heureusement Nina est là. Tous deux vont enquêter. Mais c’est dangereux. La police n’est pas inactive et nous voyons les uns et les autres agir, notamment une profileuse qui n’en est pas à un coup d’essai.

Le sujet de ce roman, son genre, font que je ne puis en dire plus. 

Fabio Benoit est commissaire de police judiciaire à Neufchâtel et spécialiste des affaires de grand banditisme. Des compétences et une expérience judicieusement mises à profit. Ses deux précédents romans ont été remarqués et avec cette ivresse des flammes forment un triptyque. Mais on peut les lire indépendamment sans problème. Alors, ne vous en privez pas.

Paris allemand (entre refus et soumission) par Dominique Veillon, éditions Tallandier

Le 14 juin 1940, Paris tombe aux mains des Allemands. Ceux qui ont pu fuir l’ont fait… Les Allemands trouvent donc une ville vidée de son âme. Aucune résistance. Ils sont chez eux, vont s’installer, mettre leurs horribles drapeaux et fanions, tenir des meetings et gagner à leur cause ceux qui deviendront des collaborateurs. Des Parisiens s’organisent. Le marché noir fleurit. Certains trouvent des opportunités en dénonçant les Juifs. Ainsi, ils font main basse sur leurs biens. Mais il faut aussi compter sur la Résistance. Elle est là.

Dominique Veillon qu’on ne présente plus, directrice de recherche honoraire au CNRS, a travaillé à l’Institut d’histoire du temps présent. On ne compte plus ses ouvrages sur cette époque. Je retiens pour ma part Jean Moulin (paru il y a peu chez Tallandier, ouvrage écrit avec Christine Levisse-Touzé). Dans ces pages, elle fouille l’âme de Paris au quotidien pendant ces années. 

Elle a fait un extraordinaire travail en compulsant, fouillant, décryptant les registres des différents commissariats parisiens. Que disaient-ils par rapport à certains articles parus dans la presse ? Elle livre aussi parfois quelques détails croustillants. Le vécu des nantis qui, ne rechignant pas sur le marché noir, peuvent s’approvisionner en tabac ou en fromage. On découvre ainsi que la famille Groult s’est réjouie de recevoir un camembert grâce à une dame de Noailles. Sont recensées les bonnes tables, fréquentées par le gratin allemand et français, parfois très proches, alors que les ouvriers, les commerçants, les étudiants souffraient, couraient après un sac de charbon, ou un bout de tissu…

Paris survivait, mais la survie n’était pas toujours la même, selon l’arrondissement dans lequel on vivait.

Ces années se déroulent, telle une fresque prise dans l’étau d’un paraître parfois odieux. L’horrible campagne menée contre les Juifs au nez crochu, le port de l’étoile jaune obligatoire qui va précéder de peu la rafle du Vel d’Hiv, le STO et celles et ceux qui n’avaient d’autres choix que celui de s’accrocher à la BBC dont les Allemands interdisaient l’écoute et qu’ils s’ingéniaient à brouiller.

Dominique Veillon nous offre un livre vrai, une page d’histoire où nous avons encore beaucoup à découvrir.

Femmes en colère, par Mathieu Menegaux, éditions Grasset

Le nouveau roman de Mathieu Menegaux sera une fois de plus un coup de poing contre l’inacceptable. 

On dit que la parole féminine se libère et que c’est bien. Les femmes ne veulent plus être quantité négligeable, des femmes battues parce qu’elles l’auraient cherché, des femmes manipulées parce que trop sottes, des femmes abusées à cause de leur tenue ou tout simplement, parce que, comme les hommes, elles ont le droit d’avoir envie d’une relation, même sans lendemain. Elles revendiquent le droit de dire NON. Quand c’est non, c’est non.

Le sujet de ce roman, qui commence après un procès qui a défié l’opinion et les médias, est de cet ordre. Juste après le premier confinement en juin 2020, on a jugé Mathilde Collignon à Rennes. Elle est accusée de barbarie sur deux hommes qui se sont constitués partie civile, alors que c’est elle qui a été sauvagement abusée, niée dans son essence humaine et féminine. 

L’histoire montre les débats entre les six jurés populaires chargés de cette affaire auxquels il faut ajouter trois magistrats. La teneur des débats livre pointe les faits, d’autant que Mathilde, qui attend dans un salon doré –ce qui tranche avec sa cellule à la prison de Rennes– nous livre son ressenti. Jeune femme, gynécologue, divorcée et maman de deux petites filles, elle n’imagine pas passer vingt ans en prison. Mathilde ne clame pas son innocence. Elle a tout reconnu. Ce qu’elle trouve injuste c’est que les deux salopards ne soient pas poursuivis. Sont-ce eux les victimes ? Et elle ?

Tout au long des débats, on voit très nettement la position masculine, encore trop répandue. Elle l’a bien cherché. C’est elle qui est allée au rendez-vous…

Mais on va entendre la parole des femmes qui vont oser (pas facile face à des hommes dont c’est métier) défier ces mâles dominants et dire leur ressenti. Oui, elles peuvent être en colère, c’est le devoir de colère, entre pardon et punition, non seulement de la part de ces femmes à la fin de ce procès, mais de toutes les femmes. Osez dire, mesdames, osez pour le salut de toutes.

Ce livre se lit d’une seule traite, une lecture à couper le souffle, très bien écrite, qui force la réflexion et fait grandir. C’est d’ailleurs le cas de tous les romans de Mathieu Menegaux.

Bravo !

Derniers Jours, par Cyril Roger-Lacan, éditions Grasset

Cyril Roger-Lacan a fait son entrée en littérature avec un court récit L’inconnue, publié en 2019. Ce fut une révélation. Il y racontait, en moins de cent pages, d’une écriture fine et sensible, sa mère, fille de Jacques Lacan, trop tôt disparue à la suite d’un accident de voiture. Il avait neuf ans. Une histoire personnelle à portée universelle. Magnifique !

L’auteur nous revient avec un recueil de sept nouvelles. Derniers Jours, le titre en dit long sur nos solitudes, nos impossibles communications, nos interrogations jusqu’à l’errance.

On suit jusqu’à l’engloutissement les pas d’une jeune mathématicienne. Tournée vers les sciences du vivant, elle voit s’approcher ce péril auquel l’humanité n’échappera pas.

Comment ne pas aimer Toussaint à Bastia jouissant d’une position bien établie et qui, un jour, se tord méchamment la cheville et se trouve dans l’obligation, d’accepter l’aide d’une petite gitane qui le raccompagne jusque chez lui ? Un chemin de lumière, de tendresse pour cet homme qui n’a jamais tenu une femme dans ses bras ? 

Et ce fait divers de la vieille dame chez le coiffeur qui ne veut pas être l’image de ces mamies aux cheveux hors d’âge mais à qui des voyous arracheront d’abord le sac, chemin de la prise de vie…

Comment ne pas être interpellé par l’histoire de Maldonado, ce gardien d’une belle demeure abandonnée dans les années vingt ? Qui adresse réellement la parole aux domestiques ? Maldonado a sauvé la vie de la fille du marquis, une fois… et garde en lui le remords de n’avoir pas pu la sauver une seconde fois. Il était absent… La petite s’est noyée dans le bassin. Sa robe faisait une corolle autour de son corps.

J’ai aimé Amal, l’histoire de ce diplomate veuf parti visiter un vieil ami rongé par un cancer. Belle rencontre avec sa fille… Un moment de presque grâce et de renouveau qui devra très vite rejoindre le souvenir de ce qui ne sera jamais.

Et le tourment de ce prêtre qui a perdu la foi et qui espère, une errance tragique pour lui, au soir du Samedi Saint (n’est-il pas né lui-même un Samedi Saint ?) cet entredeux entre mort et résurrection du Christ ? Quels liens le retiennent ? Il a beau se souvenir de Pierre et de sa trahison, de son remords « C’est au chant du coq que Pierre découvre sa liberté… » S’il donne l’absolution et fait du bien, il est de plus en plus mal.

Ce recueil s’achève avec l’histoire d’une ancienne cantatrice devenue répétitrice, professeure de chant et qui doit en finir avec les partitions qu’elle referme. Ultime chant qui ira se perdre dans un ciel étoilé ou ennuagé dans lequel tout un chacun espère ?

Derniers Jours est cette cantate ourlée de tragique, un espoir sombre que seule l’écriture rend sublime. J’ose espérer que cet ouvrage ne sera pas le dernier de l’auteur. Sous sa plume fine et ciselée, les mots l’attendent pour notre plus grand plaisir.

À lire, à offrir. 

L’homme-frère, par Gisèle Bienne, éditions Actes Sud, collection un endroit où aller

Gisèle Bienne a grandi en Champagne, en Champagne crayeuse au sein d’une famille nombreuse… Elle a souvent évoqué son attrait pour les lieux, son enfance, ce qu’elle en a cueilli et recueilli.

Dans ce roman pétri d’autobiographie, nous voyons Gabrielle, la narratrice s’occupant d’un atelier d’écriture avec notamment Sandra brisée par la vie, une jeune schizophrène qui pourrait ressembler à Marylin Monroe qu’elle admire et à qui elle confie l’intime et un peu à Romy Schneider. Sandra ne trouve la lumière que dans l’écriture qui panse les blessures de la vie. Un peu comme Gabrielle qui se sent aussi abîmée par le procès engagé par Marc, l’aîné qui a repris la ferme familiale et qui n’accepte pas le testament établi par Georges, le père. Du coup, les frères et sœurs ripostent. Pas Gabrielle. Ce combat n’est pas le sien et elle sent que ce procès conduira à l’éclatement de la famille à cause de ce fameux « salaire différé ». On appelle ainsi les années de travail donné à la ferme et qui n’ont pas été payées… Sauf parfois en nature, mais ça ne compte pas. S’il faut vraiment verser ce salaire, les biens, maison et terres n’y suffiront pas… Or, Marc veut tout. 

Ce contentieux est révélateur de l’intime de chacun. On s’aimait dans cette famille, mais on ne se le disait pas, on criait, les portes claquaient. Gabrielle se souvient avoir travaillé près d’un sapin, avoir désherbé, remis en état. Elle attendait les félicitations du père. Il a gardé le silence et sa mère a tiré une photo d’un tiroir, montrant le lieu de la grand-mère auquel elle n’aurait pas dû toucher… 

Et puis, il y a la complicité avec Sylvain, celui qui travaillera chez un autre fermier, appliquera les consignes en versant les produits phytosanitaires si dangereux. Personne ne savait que ces produits pouvaient donner la mort et il fallait exécuter les ordres des spécialistes de la terre. Rentabilité oblige. Pour celles et ceux qui ont lu la Malchimie, roman paru il y a un peu plus d’un an, c’est une précision de plus… Une explication aux blessures faites à la terre et aux hommes qui l’ont travaillée.

L’auteure raconte sa rencontre avec celui qui deviendra son mari, son installation sur les terres dans une vieille demeure par amour pour l’époux alors qu’elle préférait peut-être la ville, elle qui se nourrissait de lectures. De Mauriac à Cendrars en passant par Céline et tant d’autres. Lire, une passion, sans doute celle qui l’a conduite à l’écriture, un style juste, tissé d’images et de lumière, un style qui dessine le cercle de la vie et elle fait référence au Cercle de craie caucasien de Bertolt Brecht… La craie, nous y sommes… Normal la Champagne la respire, n’est-ce pas ?

À lire, vraiment.

Un fils à maman, par Véronique Mougin, éditions Flammarion

C’est le troisième roman de Véronique Mougin et le dixième qu’elle publie. Elle est de son époque et a déjà enquêté sur la vie des femmes en difficulté et les personnes sans domicile fixe. 

Un fils à maman plonge lectrices et lecteurs en zone rurale, au Chandoiseau où tout le monde se connaît. Voici Charly, le charmant Charly, fils unique qui déclare à Jo Picassiette, sa mère que, cette fois, les pommes se passeront de lui, les pommes, les poules, le potager. Et pourquoi donc ? Il termine d’écrire un livre qui intéresse un éditeur. Jo n’en revient pas et se demande presque qu’est-ce qu’elle a pu faire au bon Dieu pour avoir un tel fils que l’institutrice de CM pensait dyslexique ? Et, lorsque Charly révèle que le livre parlera « d’ici » c’est-à-dire du Chandoiseau, le ciel lui tombe sur la tête. Jo, La Bogue, se dit que ça ne passera pas.

Il faut dire qu’elle est entourée de personnages hauts en couleurs, comme elle.

Bien sûr, il y a l’horrible voisin Ari, il y a le muet, Suzanne et son déambulateur qui lui casse les pieds.

Comment s’y retrouver ? Jo court à la bibliothèque et trouve un ouvrage qui parle de la mère de Rimbaud… qui ne comprenait pas grand-chose à son fils amoureux des mots. Pauvre Vitalie qui vit partir son rejeton à Harar. Et si Charly en faisait autant ? De la mère de Rimbaud on passe à celle Proust puis à celle de Victor Hugo. Comment ces mères ont-elles vécu d’avoir un fils qui jouait avec les mots ?

Si les exemples ne consolent pas, ils pourraient rassurer… Sauf que le charmant Charly risque de s’absenter… Et s’il ne revenait pas, hein ?

L’éditeur en question a une demeure pas loin du Chandoiseau… Le parfait Parisien qui fait un sort aux buis qu’il fait tailler et qui ose venir manger chez Jo qui ne tient pas sa langue. Quand elle a quelque chose à dire, elle ne se prive pas et sait user de mots fleuris, bien gratinés.

J’ai beaucoup aimé le passage sur l’attribution des prix. Véronique Mougin est, à sa façon, une Jo qui n’y va pas par quatre chemins. Mais qu’on se rassure, aucune méchanceté, malgré un humour féroce.

Le ton de ce roman est drôle et dans cette grisaille ambiante. On ne lâche pas l’ouvrage. Rire fait tant de bien sans toutefois cacher quelques vérités. C’est tout un art.

Bravo !

Ma vie avec Apollinaire, par François Sureau, éditions Gallimard (collection ma vie avec)

Depuis toujours, François Sureau admire Guillaume Apollinaire, poète, venu d’ailleurs qui combattit pour la France pendant la grande guerre, fut blessé, survécut. Il dut être trépané et, sans doute demeuré de santé fragile, fut un terrain offert à la grippe espagnole qui le happa bien avant ses quarante ans.

François Sureau aurait pu se contenter d’écrire une biographie classique, mais il a pris un autre chemin. Il a considéré que bien souvent, juste avant de mourir, la vie repasse devant les yeux avant l’enlèvement de la Faucheuse. La vie se redessine depuis le présent en remontant le temps jusqu’aux origines ou presque. Une vie à l’envers. Ce mode convient parfaitement à François Sureau qui modestement (trop) confie avoir été ce qu’on sait : un haut fonctionnaire, membre du Conseil d’État et être aujourd’hui avocat et surtout, ce qui compte le plus à ses yeux, écrivain. Mais de toute cette vie, que restera-t-il ? s’interroge-t-il.

Il revient à Apollinaire, à la faveur du confinement, l’auteur explique avoir fréquenté son école parce que j’ai compris très tôt que notre rencontre avait été décidée ailleurs ;  Il avoue tout aussitôt n’être pas un spécialiste d’Apollinaire. Lorsqu’on a un ami, on n’est pas le spécialiste de sa vie. L’amitié d’ailleurs s’y briserait sûrement (…)  Lorsqu’on écrit la vie d’un prosateur, on se mesure avec lui à armes égales, même lorsqu’il a du génie. Mais un poète est hors d’atteinte. »

L’auteur évoque donc ce poète hors du commun qui fréquenta Picasso, artiste qui se comporta avec lui aussi mal qu’il devait le faire avec Max Jacob. Apollinaire fut amoureux de Marie Laurencin. Il se battit au chemin des Dames et on peut se demander, vu ses origines, pourquoi a-t-il été intégré au sein de l’armée et pas de la Légion Étrangère ? Or, Apollinaire fut un exemple de naturalisation heureuse, un étranger méritant, cité en exemple par la bureaucratie française, pourtant il fut bien éloigné de l’esprit français. En fait, peu importe, le poète compose tout, toujours, là où le destin l’a jeté (…) ce qui me touche plus que tout parce qu’il m’évoque simplement l’idée de la vérité.

Et ces lignes, ces pages, cet ouvrage reflètent cette vérité, celle du poète, celle de l’écrivain qui confiné par un virus dont on ne sait rien… Mais en 1918/1919 que savait-on de cette grippe qui faucha plus de vies que la grande guerre ? Apollinaire fut inscrit à ce triste catalogue, comme Edmond Rostand qui venait d’offrir Cyrano au public.

Bel ouvrage, écriture qui chante l’étrange et la beauté et contre cela, le diable n’y pourra rien, même s’il est, selon les dires de l’auteur, plus insaisissable que Dieu.

À lire, relire, à offrir.

Belle Greene, par Alexandra Lapierre, éditions Flammarion

D’ouvrage en ouvrage, Alexandra Lapierre s’attache à sortir de l’oubli des personnages forts qui ont marqué leurs proches, les ont « faits ». Ce faisant, l’auteure travaille telle une enquêtrice, elle lit, fouille les archives, va sur le terrain, les replace dans leur quotidien, use de psychologie et brosse une peinture vraie de ces êtres que la lumière ne doit pas quitter.

Personnellement, je crois n’avoir raté aucun ouvrage d’Alexandra depuis Fanny Stevenson.

Voici l’histoire de Belle Greene, que l’auteure confesse avoir découverte en travaillant sur Robert Louis et Fanny Stevenson, c’est souvent ainsi chez elle.

Voici New York en 1900 et, comme dans un film, la caméra nous montre une époque. Est-ce qu’une jeune femme pauvre et célibataire (le mariage donne un statut) peut s’élever dans la société sans se vendre ?

Belle Greene est bibliothécaire, a reçu l’éducation de son milieu. Geneviève, sa mère lui a enseigné les bonnes manières, ce qu’on doit, ce qu’on peut et ne peut pas faire. Belle Greene est déterminée, sans tout balayer d’un revers de main, elle grimpe tous les échelons et sait s’imposer. 

Elle fut la première femme reconnue dans le monde des bibliophiles et dans les salles des ventes parmi les grands marchands d’art. Elle fut redoutée, au Louvre comme au Metropolitan Museum. 

C’était une belle jeune femme, pas très grande, 1,58 qui n’hésitait pas à emprunter les toilettes de la famille à ses débuts pour paraître là où il fallait. Érudite, passionnée par les ouvrages rares, elle sut tricher, comment faire autrement ? Dans un milieu d’hommes, elle boit, elle fume, elle estime qu’une femme n’est pas moins qu’un homme. Belle est moderne. Et si elle a parfois des doutes, lorsqu’elle réalise qu’elle a passé les limites, elle continue à batailler jusqu’au succès.

Au cours d’un voyage à Londres où va se jouer une vente hors du commun, (Amherst met notamment en vente ses Caxton que les passionnés voudraient acquérir) elle est chaperonnée par sa mère qui découvre ahurie comment vit sa fille. Rien ne l’arrête. Un besoin d’en ajouter pour cacher aux yeux des nantis et puissants ses origines. Car si l’on découvre ce qu’elle s’astreint à masquer…

Alexandra Lapierre brosse ainsi un tableau de la bonne société américaine au début du vingtième siècle. Malgré l’abolition de l’esclavage, malgré la guerre sécession, cette société, qui se veut à la pointe du progrès et donne des leçons à tous, n’est pas prête au partage avec des personnes de couleur. Une seule goutte de sang noir dans les veines remontant à plusieurs générations –et qui aurait été cachée– est passible de la peine de mort. Belle Greene savait tout cela et a fait du « passing » pour réussir. 

Impossible de tout révéler. Les lectrices et lecteurs ne pourront pas lâcher cet ouvrage qui comporte à la fin un cahier de photos. Les sources sont citées. Certains dialogues sont extraits de la correspondance consultée par l’auteure qui rétablit la vérité sur Belle. 

Surtout, surtout, ne passez pas à côté de cet ouvrage et bravo à Alexandra Lapierre !

Les fils du ciel, par Philippe Morvan, éditions Calmann-Lévy

Il faut bien connaître l’histoire de l’Afrique du Sud, d’abord colonisée par les Néerlandais, puis par des Allemands et aussi des Français (des Calvinistes surtout) qui s’y installèrent le 17ème siècle et vécurent parmi les autochtones et les dominèrent avec plus ou moins d’humanité avant l’arrivée des Anglais qui abolirent l’esclavage au dix-neuvième siècle. Les Anglais voulaient devenir les maîtres de ces terres. Ce qui entraîna deux guerres des Boers (paysans). Souvent, certains autochtones préférèrent suivre leurs maîtres plutôt que de s’en remettre au Royaume-Uni. La dernière guerre contre les Boers fut terrible, puisque les Anglais mirent en place des camps de concentration au tout début du 20ème siècle.

Dans l’histoire contée par Philippe Morvan, nous sommes dans la deuxième moitié du 19ème siècle et voyons vivre un riche propriétaire terrien François Hugo et une jeune domestique Lindiwe qu’il a vue venir au monde. François est marié à Cornélia. Ils sont calvinistes. Lui est un homme bon. Sa femme Cornélia est froide, méchante, presque folle. Pour elle, les Blancs sont supérieurs aux gens de couleurs. Elle s’appuie sur la bible. Aucune tendresse n’émane d’elle.

Lorsque Lindiwe vient vivre comme domestique au sein de cette famille, Cornélia ne l’accepte pas, l’humilie, la frappe. Le maître, épris de la jeune fille, la sauvera une fois… De cet amour naîtra Abraham qui sera le demi-frère de Samuel. Ils recevront la même éducation au grand dam de Cornélia, plus injuste que jamais.

Abraham qui fréquente ses grands-parents maternels, bercé de légendes zouloues, veut comprendre ce pays. Il est tiraillé entre deux mondes et quand il va rencontrer Elize, jeune femme merveilleuse, il ne sait pas ce qu’il les attend. Il rêve d’une terre unie, réconciliée où tous les hommes noirs, blancs ou métis pourraient vivre heureux avec les mêmes droits. Mais qu’adviendra-t-il de lui quand il apprendra la vérité sur ses origines, ce qu’on a fait à Lindiwe, sa mère. Comment et par qui a-t-elle été vengée ?

Dans ces pages, c’est le roman d’une terre, l’histoire d’hommes et de femmes inscrits dans la grande Histoire et qui ont forgé ce beau pays, tout juste sorti aujourd’hui de l’apartheid. 

Ce que nous conte avec talent Philippe Morvan, c’est l’avant. Le roman commence en 1859 et s’achève en 1902.

Ne le manquez pas. À lire impérativement. 

La Louve cathare, tome 2 par Mireille Calmel, éditions XO

Les lectrices et lecteurs de Mireille Calmel qui ont plongé le cœur battant dans le premier tome de La Louve cathare guettaient la sortie du volume 2. Il est là, réjouissez-vous.

On retrouve Griffonelle… Triboulet, le nain protecteur de Griffonelle n’est plus. Une bataille, une exécution plutôt, a laissé notre héroïne penchée sur sa dépouille.

Elle se réveille dans un couvent… C’est le roi, Louis (Saint) qui l’a fait transporter là. Il faut préserver cette catholique qui a grandi parmi les cathares… Elle seule détient le secret de la mine d’or en pays cathare.

Or, c’est au couvent dans l’abbaye de Montmartre qu’elle est condamnée à vivre et devient Madeleine. Il faut échapper aux origines ribaudes qui furent les siennes. Elle semble revenue à la raison, celle de la reine de France, Blanche de Castille, qui a tous les pouvoirs de la régence. Blanche la visite… Que penser du coffret contenant les os de la main de Saint-Denis que Griffonelle a exhumé ? Un miracle ? Dieu s’est-il manifesté ? Et dans quel but ? Que sait Blanche des sentiments unissant la jeune fille à son fils Louis ? Blanche est-elle dans la lignée d’Aliénor d’Aquitaine ? Il y a une parenté, mais peut-être avec moins de force ou d’envergure, quoique…

On voit aussi Blanche amoureuse, c’est son côté obscur. Elle se donne à l’homme qu’elle a fait fouetter. Celle qui veut demeurer dans les voies du Très-Haut se laisse conquérir par la haine, haine nécessaire –peut-être– face à de redoutables adversaires. Il lui faut pousser Louis à conquérir la forteresse de Cabaret et mener, une bonne fois pour toutes, cette croisade contre les Albigeois (les Cathares) pour s’emparer des richesses des lieux. 

La Louve cathare, c’est Na Loba, ennemie du royaume et de Griffonelle, elle fut la maîtresse du comte de Foix. Éprise de justice, à sa façon, tourmentée par l’amour… Mais jusqu’à la haine, au point de céder à des violences insensées…

Mireille Calmel qui fête ses vingt ans d’écriture revisite l’Histoire et là, où subsistent les zones d’ombre et de mystère, elle se glisse, se faufile, analyse, donne chair (et âme) à des personnages qui ont pu fréquenter les grands… Mais qui sont les vrais grands ? En tout cas, son talent d’écriture et de narration nous tient en haleine. On la suit. Elle met ses lecteurs en apnée sans jamais décevoir.

À lire, à offrir.