DERNIER PARKING AVANT LA PLAGE, par Sophie Loubière, Éditions IFS, collection Phénix Noir

On se souvient d’une émission de nuit, les étés sur France Inter : Dernier Parking avant la plage, titre d’ailleurs du premier polar écrit par Sophie Loubière. Arrivant à Saint-Jean-de-Monts, elle avait vu une pancarte affichant cela. Elle s’était dit : tiens, cela ferait un bon titre pour un polar. Encouragée par sa fille, munie de papier et d’un stylo, le roman s’écrivit. Chaque été Sophie revint à l’antenne et l’émission évolua pour s’appeler Parking de nuit.

Sophie Loubière a repris son texte, changé comme elle dit les essuie-glace (les voitures ont un rôle important) et une nouvelle publication est née.

Voici Catherine et ses deux enfants venus dans un VVF de Saint-Jean-de-Monts, (au lieu de la Grèce). Catherine veut oublier Philippe. Elle rencontre une jeune femme seule avec ses deux enfants et naît une belle amitié.

Au village, une bande d’ados décidés à se faire des sous (vol à la tire, et). Des jeunes disparaissent, morts ? Séquestrés ? La tension est là, palpable.

L’auteure entremêle les situations et opère tel un cinéaste. Les morceaux du puzzle s’emboîtent. De la boîte de nuit à la plage, on découvre des univers. Des personnages se révèlent. Jeunesse désœuvrée, petits délinquants et animateur talentueux au grand cœur. Un texte ciselé avec subtilité et qui, au fond, n’a pas pris de rides.

BRETZEL ET BEURRE SALÉ, « Loin des yeux, loin du coeur », par Margot et Jean Le Moal, éditions Calmann-Lévy

C’est avec un immense plaisir qu’on retrouve Cathy Wald, l’Alsacienne venue ouvrir un restaurant à Locmaria, quelque part non loin de Quimper. Elle a dû se faire accepter, faire son trou, trouver sa place. Elle a su, elle a pu, d’autant qu’elle a parfois aidé à résoudre quelques énigmes. Autour d’elle, la vie n’est jamais simple, mais sa détermination, son optimisme, sa fougue et son sens de la justice ont raison des ennemis les plus coriaces.

Cette fois, l’affaire qui va bouleverser Locmaria, démarre en février. Dans un gîte isolé est découvert le corps sans vie de Cléopâtre Klingenthal, une Alsacienne qui pendant les fêtes Noël fut le guide d’un groupe de touristes de Locmaria partis visiter les marchés de Noël alsaciens, Le Haut-Koenigsbourg, Kintzheim, le Mont Sainte-Odile…

Tout s’était bien passé, Cléopâtre avait été unanimement appréciée, et on s’était promis de renouveler l’expérience l’an prochain, puisqu’il avait fallu refuser du monde.

Alors pourquoi ce meurtre ? La gendarmerie enquête et, comme ce fut le cas, dans d’autres énigmes, veut aller vite et soupçonne tout le monde. ? Il y a de la rébellion dans l’air face aux forces de l’ordre qui mettent le doigt sur ce qu’ils croient être crime passionnel, qui met la patronne d’un bar en prison, son mari aurait retrouvé en Cléopâtre son amour de jeunesse, au cours du service militaire effectué en Alsace. Annick aurait donc trucidé sa rivale ?

C’est alors que Cathy s’en mêle. Elle va damner le pion à la gendarmerie, redonner et redorer le blason de l’honneur des lieux.

Les chapitres courts, alternant février à Locmaria et décembre en Alsace, rythment une enquête vivante, souvent drôle, jusqu’à une vérité inattendue.

Une réussite que ce 4ème volume écrit à 4 mains par une Alsacienne et un Breton qui unissent le sucré et le salé pour le plaisir de tous.

LES DERNIÈRES VOLONTÉS DE HEATHER McFERGUSON, par Sylvie Wojcik, éditions Arléa, Collection 1er Mille

Quel bouleversement pour Aloïs, libraire à Paris qui reçoit un jour une lettre d’un notaire d’Inverness l’informant qu’une habitante d’Applecross lui lègue sa maison. Aloïs n’a jamais entendu parler de Heather McFerguson. Sa famille n’a aucun lien avec elle et ce lieu d’Écosse.

Il a besoin de comprendre et décide de se rendre sur place. 

Les paysages le saisissent. Beaucoup de vert, d’eau, la cloche alertant de la marée montante. Aloïs ne s’explique ce qu’il ressent : une étrange impression, celle d’avoir trouvé sa place.

Bien évidemment, il mène son enquête questionne, s’informe.

Qui fut Heather ? Elle aimait les livres, racontait des histoires parfois terrifiantes aux enfants. Quelle fut sa vie ? Jim qui fréquente un pub se souvient d’elle et d’agissements étranges, et surgit Le Seigneur des Anneaux de Tolkien qu’elle aimait tant, Aloïs aussi. À cela s’ajoute la rencontre avec une bibliothécaire qui éclaire la quête d’Aloïs. Et quand Jim lui remet une cassette rouillée contenant des écrits mystérieux, Alois va entrer dans un secret qui le relie aux siens et dévoile à la fois l’ombre et la lumière de vies bien rangées.

L’auteure nous conduit avec un talent fou dans une histoire passionnée et passionnante où les livres jouent un rôle non négligeable, sont une lanterne sur nos chemins tortueux où s’entremêlent passion et déraison jusqu’à l’apaisement.

Après Les narcisses blancs que j’avais beaucoup aimés, l’auteure nous offre un legs merveilleux.

LA SAGE-FEMME D’AUSCHWITZ, par Anna Stuart, traduit de l’anglais par Maryline Beury, éditions City

La sage-femme d’Auschwitz ne peut laisser indifférent.

Tout commence avec la belle rencontre de Filip et Ester à Lodz en Pologne. L’été touche à sa fin, les deux jeunes gens mangent ensemble leur repas de midi sur les marches d’escalier de la cathédrale. Tous deux sont juifs. Ester est infirmière, Filip travaille les tissus quand survient l’envahissement de la Pologne par les troupes d’Hitler. On voit aussi Ana, amie d’Ester et sage-femme. Une passion chez cette femme que d’aider à la mise au monde.

Filip demande Ester en mariage, à deux ils seront plus forts face aux nazis bien décidés à éradiquer la vermine juive.

Ana est catholique et assiste impuissante au déplacement des familles juives qu’on enferme dans des ghettos. Elle a vu comment les soldats du Reich ont troublé la cérémonie de mariage à la synagogue quand Ester et Filip se sont dit oui.

Les deux jeunes femmes gardent le contact et communiquent au début le soir le long de la palissade entourant le ghetto.Malgré elle, parce qu’il n’y a personne d’autre, Ester se fera sage-femme au sein du ghetto, grâce aux conseils d’Ana.

C’est l’amour qui permet d’espérer au cœur de nuit noire. Ana va se retrouver à Auschwitz et sa compétence de sage-femme, en quelque sorte, lui sauvera la vie. Elle s’insurge contre le sort réservé aux bébés des prisonnières. Les bébés sont enlevés à leur mère pour être confiés à des familles allemandes. C’est alors qu’Ana a l’idée de tatouer les bébés du même n° que celui de leur mère. Et si un jour on pouvait les réunir…

Je n’ai bien sûr pas tout raconté. L’histoire est tirée d’un fait véridique, l’auteure, solidement documentée, nous offre un texte puissant, émouvant.

Face à la barbarie, rester en vie est une arme et pour cela, il faut aimer, donner. Et hélas, ce n’est jamais sans souffrance.Bravo ! Un ouvrage à faire circuler

LE MYSTÈRE DE LA FEMME SANS TÊTE, par Myriam Leroy, éditions du Seuil

C’est le troisième roman de cette auteure, dramaturge qui vit à Bruxelles, distinguée par les Goncourt puisqu’elle fut finaliste du Goncourt du 1er roman pour Don Quichotte.

Ce roman relate une vie de femme venue d’Union Soviétique et qui vivait en Belgique pendant la guerre.

Myriam Leroy découvre dans l’espace du cimetière d’Ixelles réservé à ceux qui donnèrent leur vie pendant la guerre au milieu des « héros » masculins, celui de Marina Chafroff décapitée à la hache sur ordre d’Hitler à Cologne. Qu’avait-elle commis ? Obéissant à Staline qui disait qu’il fallait résister et en finir avec les envahisseurs, cette femme enfant (1 mètre 55) de 33 ans, maman d’un gamin de 3 ans, s’est livrée pour sauver 60 otages… Pourquoi, à part cette place dans le cimetière est-elle tombée dans l’oubli ?

L’auteure, féministe, enquête, elle trouve peu de choses à part une photo jaunie et un court article en espagnol.

Pour ce « mystère » elle a recours à la fiction et fait dans ce récit qui devient un roman consacré à la cause des femmes, des allers et retours entre 1942 et 2022.

Au fond, 80 ans après cette tragédie, malgré cet acte de bravoure, rien ou si peu n’a changé. Seuls les hommes sont des héros, méritent la postérité et la reconnaissance.

J’ai aimé comment l’auteure s’est emparée de ce sujet pour décrire le comportement de tant de Belges (ce n’était pas mieux en France) davantage préoccupés par le bien vivre, cinéma et estomac (Trenet en prend pour son grade) que par la grandeur et le choix d’œuvrer à plus de justice en disant non aux nazis.

Un excellent ouvrage, intense, servi par une plume au juste ton !

MONUMENT VALLEY, par Pascal Chapus, éditions Arléa, Collection 1er mille

Pascal Chapus, originaire de Toulouse, nous emporte dans un motel proche de Monument Valley dans l’ouest des États-Unis. Il reste en lien avec Brigitte, mais on perçoit très vite son mal-être, son besoin de parvenir à faire le deuil d’un être cher.

Ce lieu est habité par le patron monsieur Heartwood, un homme généreux et bon et par sa fille Lisa qui veille sur le lieu et les chambres. 

Notre blessé de la vie va découvrir madame Delcour qui vit là depuis quelques années. Elle est française et porte sa part de mystère. Entre les barrettes d’anxiolytiques pour calmer l’angoisse et les lectures James Hadley Chase et miss Blandish et ses chatons, notre homme semble peu à peu renouer les fils d’une vie attristée.

On aime Anoki, le sage Navajo lanceur de couteaux et qui connaît les lieux et les révèle au cours d’équipées à cheval, on aime Lisa et son père.

Le ton de ce premier roman, d’une écriture délicate montre des chemins d’humanité qu’il ne faut pas négliger, car ils sont nécessaires à la reconstruction de tout un chacun. L’apaisement viendra pour le héros qui séchera ses larmes en prenant la main tendue, en caressant miss Blandish et ses petits, en se faisant cuisinier d’un jour.

J’ai aimé ces pages où l’émotion affleure sans mièvrerie aucune.

LES AMIES, par Nolwenn Le Blévennec, éditions Gallimard

Nolwenn Le Blévennec est journaliste, rédactrice en chef à l’Obs, elle a déjà publié un premier roman, La trajectoire de l’aigle. Elle nous revient avec un roman à la fois drôle, contemporain évoquant trois copines, amies, femmes de caractère, et teinté de gravité.

Armelle, Anna et Rim se retrouvent d’abord à Djerba. Nous les voyons comme tant de jeunes femmes d’aujourd’hui, mères de familles, plus ou moins épuisées par les maternités, le travail et les rêves peu aboutis. Elles veulent continuer à tout mener de front, sans renoncer à l’amour, comme des puissants et forts. De vrais tempéraments, après tout : les femmes sont des hommes comme les autres. Elles observent notre monde avec un regard mordant, caustique, flamboyant. Au bord de la piscine à Djerba, les rêves les fous, les plus audacieux les animent. C’est l’accord parfait qui les unit.

Trois ans plus tard, les voici au large Morlaix, les choses ont bien changé. Qu’est devenue cette belle amitié qui lançait tant de rires vers le ciel ? Armelle est la narratrice, celle qui, quelque part, veut mener Anna et Rim sur les terres du passé avec un rien de secousses risquées et brutales.

C’est l’histoire d’une amitié qui se délite après des désaccords qui tuent le désir.

On parle souvent des grands romans d’amour devenus cultes, mais si rarement des romans évoquant l’amitié, un lien pourtant essentiel, voire précieux.

Le ton est juste et dit tout des femmes et de leurs désirs qui s’effritent jusqu’à l’inévitable drame.

MAINS, FILS, CISEAUX, par Norbert Czarny, Éditions Arléa, collection La Rencontre

Voici un ouvrage qui interpelle. Aucun éditeur n’avait voulu des souvenirs et du témoignage de la famille de Norbert Czarny. Il s’est attelé à la tâche et livre une histoire familiale pas du tout chronologique. Il procède en utilisant les images fortes d’un tailleur, d’une couturière. Ceux qui, inlassablement rassemblent les tissus, ravaudent, redonnent vie grâce à un savant nettoyage. Ce que le père de l’auteur fit. Il avait appris le métier de tailleur en regardant faire son père, peu soucieux de transmettre son savoir.

Pour l’auteur de ces pages bouleversées par l’Histoire et bouleversantes sur la condition humaine, il fallait livrer ces bribes de vies arrachées au silence et à la maladie des parents. Il pointe ces vies venues d’ailleurs, porteuses d’histoires singulières liées à l’Est et au judaïsme qui conduiront Serge (le père) dans les camps). Szaba, venu de Pologne, qui devient Salomon en Allemagne qui devient Salek qui devient Serge en France. Aucune plainte. Les années sombres déchirées et déchirantes sont là. Les barbelés ont été dressés. Mains tendues, rencontres avec des humains qui voulaient rester dignes, et vivre d’amour. La langue polonaise reste celle du secret, de la jeunesse. Et l’auteur en tient compte. À plusieurs reprises surgissent Modiano et Dora Bruder.

L’auteur confie avoir renoncé à cette précision qui fait la vérité pour atteindre ce que j’estime être sublime. Ce texte est une vérité, car elle est celle de l’amour souvent chanté dans les textes de Fréhel ou de Germaine Montero que cite l’auteur.

À lire !

LE NUMÉRO UN, par Mikhaïl Chevelev, éditions Gallimard, collection Du Monde Entier, traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs

C’est une histoire peu banale que nous conte l’auteur. Un texte inclassable, un peu thriller, drame sentimental, une enquête, un roman sur la paternité et une bouleversante peinture de la société russe. Ce que nous dit Ludmila Oulitskaïa est très juste. 

Ce roman nous montre l’Union soviétique avant 1989 et qui voit l’arrivée de Poutine. On croit au bol d’air de liberté, mais les vieilles structures demeurent. On tient les gens par la peur.

L’auteur vit à Moscou, il a une trentaine d’années en 1990 et il sait que la peur contrôle la société, la tient en respect, lui fait courber l’échine.

Son héros lui ressemble. Sous prétexte qu’il est impliqué dans une banale affaire de marché noir, le voici obligé de servir le KGB. Les années passent, le mur est tombé, peut-être est-il temps d’oser lever la tête, d’espérer ? 

Les années Poutine ne seront pas le temps de la liberté. Elles vont montrer la folie d’un homme demeuré un stalinien pur et dur. L’auteur révéle un pays soumis à la corruption, à la délation grassement récompensée. Rien n’a changé.

L’auteur entremêle à ces faits la rencontre avec un Américain d’origine russe. Voici cette quête éperdue vers un père, au propre et figuré.

Tout est finement installé. Le suspense est là, on dévore ce roman haletant, aussi drôle que frissonnant, et tellement réaliste.

L’ÎLE DE YULE, par Johana Gustawsson, éditions Calmann-Lévy, collection noire

L’auteure est française, originaire du Sud mais a épousé un Suédois dont elle a pris le nom pour écrire. Le talent ne lui fait pas défaut et les lieux froids, parfois sombres, automne sans lumière, sont propices à installer des histoires où l’effroi et le frisson saisissent. En trois romans, Johana s’est fait un nom et une place de choix dans le registre polar thriller. Sa série Roy & Castells a été vendue à 23 pays et est en cours d’adaptation.

Avec l’Île de Yule, l’auteure nous embarque sur une île, au large de Stockholm. Emma, le personnage principal a rendez-vous au manoir qui se dresse pour un inventaire des biens de la famille Gussman, une famille très fortunée. Si le manoir et son propriétaire peu engageant, voire antipathique, inquiètent, les lieux n’arrangent rien. Les touristes avides de sensations fortes et sidérantes affluent. Il y a neuf ans, une gamine a été découverte pendue, nue, violentée et le coupable n’a jamais été arrêté.

Comment travailler sereinement dans de tels lieux où Emma se heurte à une solitude glaçante ? Les Gussman ont besoin d’elle, mais l’ignorent et, pour comble de malchance, une autre gamine est découverte morte. A-t-on affaire au même assassin ?

Ce roman est construit tel un roman choral. Interviennent Karl, le flic des lieux, vieux bonhomme aussi cabossé qu’inquiétant, Viktoria et Emma.

L’auteure nous montre le mode de vie suédois, les bains, la nudité, évoque les vieilles légendes vikings. De sombres rituels derrière lesquels on croit pouvoir se préserver. Et l’art témoin silencieux, comme cri déchiré et muet.

Du grand art !