Le dieu des obstacles, par Brina Svit, (collection La Rencontre) éditions Arléa

Brina Svit est née à Ljubljana en Slovénie et vit à Paris depuis 1980. L’essentiel de ses romans a été publié chez Gallimard. Mais depuis 2003, chaque écrit l’est, à la fois en français et dans sa langue maternelle. Elle a reçu de nombreux prix et a été finaliste du Prix Goncourt de la nouvelle. Ce qui n’empêche pas l’auteure, connue et reconnue, d’avoir essuyé un refus. Un roman dont un éditeur n’aurait pas voulu… C’était la première fois. Peut-être est-ce l’une des raisons qui déclenche chez elle un mal de dos qu’elle ira soigner en Inde, pays qu’elle ne connaît pas. On lui a recommandé une cure ayurvédique qui fait merveille dans la capitale du Kérala, au sud de l’Inde. Et quand elle arrive au portail d’Ayurmana Dharma, en mars 2020, sa vie va se trouver bousculée avec le risque d’un enfermement dû à une épidémie dont elle est vaguement au courant, mais sans plus.

La romancière, qu’elle est, repère les personnes, les nomme, depuis les soignants, les masseurs, jusqu’aux personnes venues d’un peu partout en quête d’apaisement. 

Lectrices et lecteurs découvrent les soins, les massages à l’huile, c’est toute une industrie en ces lieux où le corps se redécouvre et s’apprend. 

L’auteure était déjà une fervente de yoga, le pratiquait et, lorsqu’on lui intime d’apprendre à respirer, la tentation est de dire : mais je sais tout cela. Elle est finalement très disciplinée, s’abandonne car elle ressent ce besoin de se défaire des maux et de se purger.

Elle a emporté peu d’effets, son ordinateur, un livre, son tapi de yoga, son appareil photos. Elle lave sa robe chaque jour et repère dans le parc jardin, jusqu’au portail du lieu, des arbres avec lesquels elle semble se sentir bien. Mais près d’elle et des autres pensionnaires, est l’intrus appelé coronavirus et qui enfermera au propre comme au figuré jusqu’à forcer au départ. L’accueil souriant des débuts a fait place à une certaine hostilité. La peur grimace les visages.

Restent les êtres des lieux, son humour, son regard vif et les devinettes qu’elle trouve chaque jour ou presque dans sa boîte mail et qui guide l’auteure et sont peut-être le véritable soin reçu sans avoir besoin de donner sa langue au chat pour comprendre.

L’Île du Couchant, par Gilbert Sinoué, éditions Gallimard

Gilbert Sinoué est un fabuleux conteur. Né au Caire, pétri de culture, il sait éblouir ses lectrices et lecteurs. 

Avec ce premier récit d’une trilogie, il entreprend de nous raconter le Maroc du XVIIème siècle à 1912 et de le faire sous la forme du roman historique, même s’il se dit persuadé que le roman historique est moins en vogue qu’à une certaine époque.

Pourquoi le Maroc, surtout quand on est né au Caire ? Gilbert Sinoué aime ce pays, il y a des amis et ce pays a un lien très fort avec la France, comme lui en somme.

Qui sait qu’on appelle ce pays l’Île du Couchant et pourquoi surtout ? Son nom arabe signifie couchant et il a des rives sur la mer… Il est donc comme une île au milieu de montagnes. Mais il a une telle histoire, une préhistoire si exceptionnelle, que l’auteur a choisi de commencer sa trilogie à Meknès en 1672, lorsque Moulay Ismaïl accède au trône à l’âge de vingt-six ans à la suite du décès de son frère qui meurt au cours d’une fantasia. Une branche d’arbre lui effleure la tempe… Les arbres l’ont appelé à eux et lui, Moulay devient donc sultan et le commandeur des croyants. 

Quel chef fut-il ? Pour le pays, un grand homme. Il unifiera le royaume, étendra le territoire. Il sera le Roi-Soleil marocain. Mais tout se paie et au prix fort. Il suscitera la méfiance, voire la désapprobation, car c’est un homme de poigne, parfois un tyran. Il y en eut d’autres à l’époque.

On aime que Gilbert Sinoué ait montré Casimir Giordano, un français qui sera le médecin personnel du sultan. Casimir a étudié à Montpellier, haut lieu de la médecine à l’époque. Et le regard de Casimir sur le pays ne manque pas d’intérêt, puisqu’il tient son journal et que nous lisons par-dessus son épaule : « Plus j’observe Moulay Ismaïl, plus je suis convaincu qu’il laissera son empreinte dans l’histoire de ce pays. Le défi qu’il a relevé n’est pas humain. Il consacre son existence à tenter de saisir d’inaccessibles étoiles. Bien sûr, l’ambition personnelle y est pour beaucoup. Mais il se fait que cette ambition va de pair avec le devenir du Maroc. Sans unité, cette terre ne connaîtra que souffrances et pauvretés… »

On aime aussi le regard qu’il porte sur l’épouse du sultan, Lalla Khenata, détestée par Lalla Zaydana qui hait les autres femmes. Le jour de ses dix-sept ans, Lalla Khenata rencontre Casimir dans la bibliothèque du palais. C’est une jeune femme assoiffée de culture pour combler le vide des jours. Les autres femmes du harem sont pour la plupart illettrées. Elle confie avoir appris que « La connaissance pouvait être une arme. »

On perçoit la vie du palais, les petits et grands ragots. On devine les prouesses des uns et des autres pour se hisser dans les plus beaux lieux. Les Juifs vivent là. De bonnes relations… mais oui. Que seront les successeurs de Moulay Ismaïl qui restera sur le trône pendant près de cinquante ans ?

La belle écriture de l’auteur qui peint ce royaume encore inconnu nous donne envie de découvrir la suite…

Ce n’était que la peste, par Ludmila Oulitskaïa, traduit du russe par Sophie Benech, éditions Gallimard

Ludmila Oulitskaïa voit un de ses textes, un scénario –ce pourrait être une pièce de théâtre– datant de 1988 être traduit en France et qui raconte l’histoire d’un biologiste qui travaille sur une souche très virulente de la peste. La peste pulmonaire, celle qui prive d’air.

Rudolf Mayer va donc parcourir plus de huit cents kilomètres pour présenter le fruit de ses recherches aux autorités. Quand il prend le train, après avoir donné rendez-vous à la femme qui partage sa vie, il ne sait pas encore qu’il a été contaminé et que les personnes croisées, le sont très probablement. 

On aime le voyage en train et on sent toute l’âme russe dans les lignes offertes en lecture.

L’histoire se passe en 1939 et le régime va mettre en place une mise en quarantaine efficace pour préserver le peuple… Mais il faut replacer cette histoire dans le contexte de ce que l’URSS offrait et comment elle procédait. Staline arrêtait aisément qui n’était pas d’accord avec lui. Les purges opérées étaient nombreuses. On disparaissait, était envoyé dans les camps pour parfois n’en jamais revenir.

Le regard de l’auteure est intéressant. Elle montre ce qui peut advenir des êtres dans un régime totalitaire quand survient une épidémie dramatique. Elle montre qu’un régime totalitaire peut –quelle ironie– mettre en place de quoi protéger un pays. Ce n’est pas que l’auteure fasse l’apologie du NKVD, que non. Simplement elle évoque, décrit, raconte. 

Le texte proposé est bourré d’humour et jusqu’à la fin, quand Noël arrive et que s’élèvent les chants adressés à Dieu par les vieilles qui sortent de l’église en même temps que les chants patriotiques un cran au-dessus, on peut dire que c’est une belle journée. La peste est vaincue. Le plus dur est passé.

On peut s’interroger, faire le parallèle avec ce que nous vivons encore du fait de ce coronavirus. En 1939, ce n’était que la peste en URSS (humour), en 2020-2021 ce n’est que le coronavirus, et on va très vite oublier les drames qu’il engendra.

Mon histoire, c’est votre histoire, par Stéphanie Bataille, préface de Cynthia Fleury, éditions de L’Observatoire

(Covid-19 Les adieux interdits)

Ce récit, préfacé par la philosophe Cynthia Fleury, ne peut laisser indifférent. Il nous interpelle avec un titre qui cogne : Mon histoire c’est votre histoire.

Au-delà de la pandémie qui a frappé, et frappe encore le monde, la France compte 110 000 morts officiels, c’est-à-dire ceux décédés à l’hôpital ou en Ehpad et institutions médicalisées, les autres ce n’est rien. D’ailleurs, mourir de la Covid qu’est-ce ? 

L’auteure est comédienne, metteure en scène. Son père, Étienne Draber faisait partie du monde du spectacle. Le 11 janvier 2021, la Covid s’est chargée de lui et l’a emporté alors qu’il avait été admis à la Pitié-Salpêtrière pour une opération du cœur dont il se remettait bien. Il était entré négatif à la Covid… 

C’est après que les choses se sont compliquées. Étienne a été contaminé à l’hôpital et quand sa fille s’est aperçue que quelque chose ne tournait pas rond dans l’évolution de la santé de son père, on a mis de longs jours (cinq) avant de le (re)tester et comme les fêtes de Noël battaient leur plein, le résultat a tardé… Mis devant le fait accompli, l’hôpital s’est braqué et a mis en place le dispositif qui a été, et est sans doute encore, celui de l’interdiction des visites. « Vous ne verrez votre père qu’au dernier moment ». Sa mort était-elle programmée ? Pourquoi l’a-t-on sédaté quand il allait mieux ? 

Stéphanie et son frère Stanislas, comme leur mère, sont anéantis. Dans quel monde vivons-nous ? De quel droit cette société pratique-t-elle, de façon outrancière, le principe de précaution sur les liens familiaux ? Quelle est cette société où l’on répète, à qui veut bien l’entendre, ce grand mot de solidarité, alors qu’on est incapable d’accompagner les patients malades, qu’on les laisse mourir dans des conditions indignes, seuls, nus, avant de les asperger de javel et de les glisser dans une housse sans que personne ne puisse les voir ? Ensuite, c’est le cercueil qu’on n’ose pas toucher et le cimetière ou le feu du crématorium.

Stéphanie nous raconte son père adoré, ce qu’il était, lui qui avait tellement confiance dans le monde hospitalier. Savait-il que le personnel se déroberait, obéirait à des ordres imbéciles ? Elle nous parle de cet homme cultivé de qui les enfants ont tout reçu. Mais surtout, face à ce qui est advenu, elle livre son combat, non seulement pour elle et les siens, mais pour la société pour que ce monde, d’après la Covid, soit autre et ne revienne jamais à cette inhumanité inacceptable de la rentabilité et du profit. 

Elle en a appelé à la présidence de la République, à la maire de Paris, (Présidente du conseil de surveillance des hôpitaux de Paris). Brigitte Macron l’a reçue. Une écoute sans suite. Anne Hidalgo n’a pas répondu. Elle a lancé des pétitions, créé un lieu d’échanges. Le cas de son père n’est, hélas, pas unique.

Il faut lire cet ouvrage. Si la mort est l’aboutissement de la vie, elle doit s’accomplir dans le respect et la dignité. Sinon nous ne sommes pas dignes d’être appelés des humains.

De cendres et de larmes, par Sophie Loubière, éditions Fleuve Noir

Ce n’est pas nouveau, Sophie Loubière se renouvelle de livre en livre. De Cendres et de Larmes raconte l’histoire de Madeline et Christian, un couple soudé avec trois enfants, une famille recomposée, semblable à tant d’autres. 

Madeline est caporal cheffe dans une brigade de sapeurs-pompiers. C’est une femme généreuse qui dirige ses troupes, sait garder son sang-froid. Elle est née pour servir, surtout pour sauver. Christian travaille dans les jardins de la ville et se voit offrir la possibilité de devenir gardien de cimetière. Mais la fonction s’appelle conservateur du cimetière de Bercy. Très vite, la famille est emballée, car cette fonction donne droit à une maison vaste qui offre mille possibilités dans ce douzième arrondissement. Pendant que madame sauve des vies humaines, renifle des coups tordus, monsieur veille sur les morts. 

Michael, l’aîné des enfants, est né d’un premier mariage de Madeline avec un bipolaire. Il ne tient pas en place. Eliot subit le harcèlement d’une bande à l’école. Anna, fantasque et drôle, va apporter son grain de sel…

Jusque-là, la famille faisait corps, était soudée. Mais ce changement de vie va être propice à quelque piège et turbulence. Est-ce l’imagination, le changement qui fissurent l’édifice ? Les murs des lieux ont-ils une mémoire ? Que sont ces étranges bruits entendus, surtout la nuit ? Les morts reviendraient-ils se raconter, déranger cette famille et pourquoi ? 

Parfois, en lisant Sophie Loubière, on se demande si on ne flirte pas avec les ambiances Stephen King. Le talent de l’auteure nous entraîne là où il est impensable d’aller. L’inattendu, c’est sa marque de fabrique, la poudre qu’elle peut répandre pour nous glacer jusqu’à l’effroi.

Christian réussit à s’échapper des tracas quotidiens en se réfugiant dans la peinture. Madeline fait face aux Gilets Jaunes, aux exactions commises pendant que les enfants font de curieuses expériences. Les parents tentent, tant bien que mal, de se rassurer. « On va s’adapter »… Facile à dire quand ce qui fonctionnait bien déraille soudain. Le chauffage, le courant. Plus rien ne se passe dans la normalité. Leur a-t-on jeté un sort ? Leur en veut-on et pourquoi ? 

L’auteure a un talent fou pour semer les graines d’angoisse. On s’aime, certes, mais gare au feu… Quand il est éteint, il reste celui qui couve sous les cendres.

Naturellement, je ne puis vous révéler la fin, ni vous parler des autres personnages qui surgissent. Vous les découvrirez dans ce court roman, haletant, saisissant à la fin surprenante. Impossible de le lâcher.

Sophie Loubière, qui fut en résidence à Nancy, invitée par la médiathèque Stanislas, sera avec Serge Joncour dans le cadre des RENDEZ-VOUS DU LIVRE SUR LA PLACE, mardi 15 juin à 18 H, Salle Raugraff à Nancy (entrée rue des Ponts). Ce sera un entretien suivi d’une signature-dédicace avec le Hall du Livre de Nancy.

Serge Joncour a obtenu le prix Femina 2020 (Voir l’article publié dans ce blog en décembre 2020)

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Sophie Loubière sera aussi présente au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre et participera le dimanche 12 septembre à 10.30 à la table ronde « D’autres vies possibles » aux côtés d’Agnès Martin-Lugand et Céline Laurens, au Forum France Bleu-Ville de Nancy.

On la retrouvera également le 12 septembre au restaurant Les Pissenlits, à Nancy rue des Ponts à 17 h autour d’un café pour évoquer son ouvrage.

Même les anges, par Chrystèle Wurmser, éditions Gallimard

C’est un premier roman qui flotte sur les crêtes de l’impossible pour dire le manque de l’être aimé. Tombera, tombera pas ? L’auteure sait plonger au tréfonds des âmes pour décrypter ce sentiment à nul autre pareil, l’absence.

Une jeune femme s’apprête à partir pour la Villa Médicis, une résidence d’artistes en tout genre. Elle n’a rien révélé à l’homme qui partage sa vie. Ce sera la surprise.

Que de rêves évaporés. Elle l’aurait emporté dans ses bagages, les billets étaient achetés… Dans la nuit, sans la prévenir, il est parti quelque part au pays des sables. Un voyage de plus, c’est son travail, observer le monde et les êtres, les filmer. Il a voulu la préserver, ne pas la peiner par des adieux douloureux. 

Que faire ? L’héroïne, vouée à l’écriture, s’adresse à cet homme. « En mes pages, un amant prendrait corps. J’y serais couchée avec lui… Il prendrait vie…. Hélas ! Pour l’heure mon seul amant c’est vous et vous êtes parti… » 

Le ton est donné et ces pages révèlent une écriture plus que singulière. Ourlée de beauté, oui. Les mots sont jetés sur le papier, s’entrelacent, s’épousent, choquent parfois, peuvent mourir pour renaître en une sorte de feu d’artifice. Sauf que l’héroïne de l’auteure ne peut écrire que si elle est certaine de la présence de cet amour… Lui parti, les cahiers qu’elle noircissait risquent de pâlir. Restent les souvenirs. Écrit-on les beautés de l’amour, décrit-on les corps qui se cherchent, fusionnent si l’un des deux est absent ? Le roman qui devait naître Villa Médicis est-il déjà condamné ? L’héroïne a besoin de ce feu puissant pour alimenter l’encre de ses stylos.

Dans ce roman, il y l’Italie, il y a Mathys, il y a le souvenir du père, l’éloignement entre les amants. La jeune femme pouvait en être désespérée. 

Ces pages sont une interrogation sur l’amour, le lien corps, âme, sexe. Cette distance permet la prise de conscience et abolit les illusions jusqu’à briser la dépendance. Ne pas confondre justement dépendance et amour vrai. C’est à ce titre qu’on peut renaître. 

Le détour, par Alexis Weinberg, éditions Gallimard

Un homme a trouvé la lettre que la femme aimée lui a laissée. Cette lettre, il la fourre dans sa poche. Régulièrement, il y plonge la main, perçoit, du bout des doigts, le papier froissé. Cette lettre ne peut rester sans réponse. Mais que dit-elle ?

L’homme, consultant en assurance obsèques, au fil des rendez-vous, se souvient. Il mêle présent, passé, n’ose pas l’avenir, mais entreprend de répondre à cette lettre. 

Peu à peu, il se dévoile. Sommes-nous sur le versant d’un amour qui s’achève ? Si c’est ce le cas, pour quoi ? Pour qui ? Qui fut cet homme adolescent ? Qu’a-t-il vécu ? Une sorte de pudeur l’étreint, réprime les émotions, les souvenirs ? Cette tour d’enfermement a-t-elle nui à la relation entre cette femme et lui ? 

Peu de gens autour de lui, une jeune femme qui va l’accueillir dans le cadre de son travail. Un vieux monsieur, grand-père, stylé mais qui se montre bourreau avec les petits-enfants, et le chauffeur de taxi qui le véhicule d’un rendez-vous à l’autre. Entre temps, les souvenirs font l’assaut, et il décrit avec délicatesse et poésie des sentiments parfois houleux qui viennent ourler notre lecture avec une grâce sombre… Que sera la nuit ? Saurons-nous ce que la femme aimée a écrit, dansait-elle doucement l’adieu ?

« Si un jour prochain tes beaux yeux noirs venaient à parcourir ces lignes, ce serait sans doute non sans déplaisir, sans dégoût peut-être. (…) Si je pouvais rendre cette lecture indolore (…) Mais il nous faut briser les idoles, nous avons commencé à le faire… »

Un très beau premier roman tissé de cette étrange douceur pour griffer l’impossible, la nostalgie, oser un autre avenir, sans détour cette fois…

Nos secrets trop bien gardés, par Lara Prescott, traduction de l’anglais (États-Unis) par Christel Gaillard-Paris, éditions Robert-Laffont

Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître que réussit Lara Prescott, spécialiste de sciences politiques, diplômée de l’Université américaine de Washington. Ce premier roman nous plonge dans la guerre froide et peint trois femmes qui vont écrire et chanter l’histoire de l’Est à l’Ouest. La toile de fond de l’histoire est l’œuvre de Pasternak, auteur du Docteur Jivago. Ce roman était-il une critique de la révolution d’Octobre ? On a bien arrêté Olga, sa muse pour faire pression sur lui…

Lara Prescott nous plonge dans le tourbillon de l’histoire racontée par trois femmes. On navigue et vole de Moscou à Washington en passant par Milan. Cette époque fut bien souvent évoquée, mais par des hommes, des hommes célèbres. Or, les femmes, les secrétaires étaient au courant des secrets d’état et les gardaient mieux que quiconque (Secrétaire, secret, c’est la même racine) n’en déplaise à ces messieurs qui considéraient les dactylos comme des exécutantes, capables de faire chanter la machine. Les doigts des femmes étaient mieux adaptés au clavier de la machine à frapper l’histoire, mais devaient se taire, même face à des remarques parfois déplacées. Qu’on se rassure, elles savaient répondre et se moquer. 

Le personnage clé de l’histoire, c’est Olga, que Pasternak n’a sans doute jamais oubliée. Quand elle est arrêtée, il est marié à sa seconde épouse. Il ne risque rien, ou pas grand chose, car Staline aime par-dessus tout sa poésie. Olga est une femme forte, qui supporte le goulag, le pouvoir oppressant par amour…

Aux États-Unis, nous voyons d’autres héroïnes qui, presque naïvement, croient en la liberté que prône le pays. Les désillusions seront plus qu’amères. Malgré les services rendus, tout sera offert aux hommes sur un plateau étincelant. Mesdames, vous êtes nées pour frapper les touches et vous taire, comme la belle statue à l’entrée du pays…

On voit aussi le rôle de la CIA qui, en ces temps de guerre froide, agissait plus ou moins bien. Qu’il était bon d’avoir de solides ennemis ! On voit comment est embauchée Irina, d’origine russe et formée à l’espionnage par Sally, elle-même espionne.

Le cœur c’est du roman, c’est Jivago… Ah, si les États-Unis pouvaient s’approprier l’œuvre de Pasternak !

Le mérite de ce roman, et de l’auteure qui a eu accès à des documents déclassifiés par la CIA, c’est d’introduire des personnages fictifs plus vrais que nature. De montrer la face cachée des trop bonnes intentions. Ces pages ne datent pas. En lisant Lara Prescott, on s’interroge sur notre monde. On dit que l’histoire ne repasse jamais les mêmes plats. Pourtant…. Avons-nous progressé pour œuvrer à un monde meilleur ? Avons-nous tiré les leçons du passé ? Où en sommes-nous de l’accueil de celles et ceux qui fuient des régimes autoritaires ? On se protège frileusement pour ne pas entendre le chant de la désespérance qu’on pourrait transformer en ode à la liberté, pour peu que nous ayons le courage d’ouvrir quelques portes. Mais ça…

Un roman magnifique.

Ce qu’a tu le vent d’ouest, par Vincent Canchon, éditions Gallimard, collection l’Arpenteur

Vincent Canchon propose dans la collection l’Arpenteur chez Gallimard un premier roman, mettant en scène un narrateur en Bretagne plus ou moins fasciné par Arthur Storvean, un rêveur, dernier conteur de la lande. Il portait les légendes sur le dos grâce au vent qui, malgré le souffle et le chant, sut user du silence pour offrir un questionnement parfois déstabilisant.

C’est l’occasion pour l’auteur de se lancer dans la description de paysages inouïs balayés le vol des fous qui fendent parfois les vagues. Les bateaux se balancent du matin au crépuscule. Il n’oublie pas les sortilèges, les sombres histoires des forêts. Qui peut le suivre dans cette houle ? Doit-il succéder à Storvean ou à Warroc ? Il n’en a guère le souhait. Il vit ces paysages, il est à la fois dedans et en dehors ne cessant d’interroger le passé pour comprendre, peut-être, le présent à défaut d’oser l’avenir.

Ce roman est un voyage pour les amoureux de la Bretagne et des bateaux, qu’ils soient de frêles esquifs ou de puissants navires. Le vent s’amuse sans doute des hésitations comme des émerveillements du narrateur.

Un court roman, bien écrit, un vocabulaire recherché, une langue puissante qui ne se contente pas d’ourler des romans obéissants à l’urgence des modes où il faut aller vite et entrer dans le cadre de l’efficacité. 

Des pages réservées aux lecteurs exigeants, amoureux d’une langue fleurie, poétique. Cette histoire se mérite.

« Je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir », Clemenceau, son dernier amour, ses derniers combats, récit de Nathalie Saint-Cricq, éditions de l’Observatoire

Il fallait oser et avoir le talent de Nathalie Saint-Cricq pour se lancer dans une histoire peu commune. Celle du Tigre, Clemenceau, qui, à plus de quatre-vingts ans, tombe sous le charme, d’une jeune éditrice, alsacienne, Marguerite Baldensperger, originaire de Saint-Dié des Vosges.

Clemenceau vient d’être remercié par la République et vit tantôt rue Franklin ou dans sa longère vendéenne de Saint-Vincent-sur-Jard d’où il voit la mer. 

On l’a appelé le Père la victoire mais, dès la fin de la guerre, pff dehors les héros.

En cultive-t-il quelques regrets ? En tout cas, il veille sur sa santé et s’intéresse de près au réarmement de l’Allemagne, humiliée par le traité de Versailles de juin 1919 (il n’y est pas étranger).

Alors, qui est Marguerite cette jeune femme qui se lance à corps perdu dans le travail ? Elle dirige une collection d’ouvrages dans une maison d’éditions et elle a l’idée de commander un ouvrage au Tigre. Il accepte et une sorte de séduction va unir deux personnes que tout oppose. 

C’est ce que ces pages nous montrent. Nathalie Saint-Cricq a l’idée, pour ce récit, d’inventer le journal intime de Marguerite. Car Le Tigre et elle se sont beaucoup écrit. La correspondance (celle de Clémenceau) a été publiée. Les réponses de Marguerite ont été détruites par la famille. Une époque où tout portrait devait être lisse, sans aspérité aucune.

Cette passion a duré six ans. Une passion platonique, pense l’auteure de l’ouvrage, mais obsessionnelle, dévorante et qui nous permet de découvrir, une jeune femme qui sera douceur, parlera des arts à Clemenceau, dont on sait qu’il ne fut pas commode, coléreux, voire colérique, il avait de la répartie et des opinions bien tranchées, tout en étant un fieffé coureur de jupons. Un manipulateur à l’esprit brillant voire tyrannique. De Gaulle ne s’y était pas trompé. 

Le titre de l’ouvrage « Je vous aiderai à vivre, vous m’aiderez à mourir » est une phrase de Clemenceau, lancée à Marguerite dès le début de leur rencontre, un pacte en quelque sorte.

La ville de Saint-Dié des Vosges et la Librairie Le neuf invitent le public à une rencontre avec Nathalie Saint-Cricq samedi 5 juin de 10 à 12 h au Musée Pierre Noël de Saint-Dié.

Cette rencontre sera animée par Claude Vautrin, écrivain et journaliste après une lecture scénarisée de la correspondance « Lettres à une amie, 1923-1929 – (il faut réserver)

Librairie Le Neuf

5, Quai Maréchal Leclerc 88100 Saint-Dié des Vosges      

Tél 03.29.56.16.71 / Fax 03.29.56.04.56

Également présente au Livre sur la Place à Nancy du 10 au 12 septembre 2021

Le samedi 11 septembre, elle sera en entretien avec Damien Colombo de 10 h à 10.30 au Forum France-Bleu-Ville de Nancy