LE DERNIER FAISEUR D’OR, par Jean Siccardi, éditions Calmann-Lévy

Le récent roman de Jean Siccardi, a tout pour séduire. L’auteur est érudit, friand d’histoires provençales enracinées dans ses terres, une région qu’il aime tant et dont il aime faire partager le fruit de ses recherches à son lectorat qui en sort enrichi.

Comment a-t-il eu connaissance de l’histoire ce jeune forgeron Jean Trouin qui se distingue dans les œuvres forgées, au point que son patron l’envoie livrer les commandes au gouverneur de Nice ?

La tête lui tourne et le voici qui rencontre un inconnu qui le persuade qu’il voit en lui un disciple. Cet homme dit se nommer Lascaris, être alchimiste. Il est capable d’opérer des transformations inouïes, produire de l’or. C’est sous le règne de Louis XIV. 

Ainsi le maître et le disciple vont sur les routes de château en château, éblouissent les puissants en quête richesses.

Lascaris a-t-il bien fait d’entraîner Jean ? Lui est en quête d’autre chose que des biens matériels, mais Jean, lui est en quête de concret, de puissance. La bonne entente est mise à mal. L’élève dépassera-t-il son maître ?

C’est un roman initiatique sur le comment être, se trouver, devenir. Il y a si souvent loin de la coupe aux lèvres. Qui dit vrai ? Jean est un curieux personnage et il fallait la quête et l’érudition de l’auteur pour pointer les mensonges et petitesses humaines qui concernent tout un chacun.

J’ai aimé la peinture de l’époque, comment les hommes d’Église tentèrent de percer le secret de la transformation des métaux en or. Les guerres avaient appauvri le pays et il fallait renflouer les caisses. Le secret : c’est parler avec les ancêtres, se référer à Alexandrie, à Saint Thomas d’Aquin … Plus le mensonge est gros, plus il apparaît telle une vérité ?

Augustine Tuillerie, par Michèle Dassas, Éditions Ramsay

En 1877 G. Bruno publie « Le tour de France de deux enfants ». À la fois livre d’histoire, de géographie avec un rien de morale et d’instruction civique, il est vendu dans toutes écoles publiques et religieuses, aux collectivités locales ou associations. Le tirage atteint 8 millions d’exemplaires.

Dans les années 2000, les éditions Tallandier le republieront.

Mais personne n’a cherché à savoir qui était G. Bruno ?

En fait, il s’agit d’une femme, Augustine Tuillerie et qui préféra se cacher derrière ce pseudonyme pour ne pas être inquiétée par un mari fou qui faillit la tuer à plusieurs reprises. La séparation de corps et de biens avait été prononcée (le divorce était interdit), il faudra attendre la IIIème République pour qu’Augustine puisse épouser son cousin, un brillant philosophe humaniste. Son mariage avec son fou, osons l’appeler ainsi, l’avait été pour faire rentrer l’argent qui faisait défaut dans l’industrie paternelle.

À ce titre, confie Michèle Dassas, Augustine méritait son livre et d’être enfin connue et reconnue. 

La guerre de 1870, perdue pour la France, a été le déclic de ce Tour de France de deux gamins quittant Phalsbourg en Lorraine annexée par la Prusse. Selon les termes de l’époque, ils sont des « optants », et aiment la France qu’avec ardeur et courage, ils découvrent.

La vie d’Augustine n’a pas été facile, mais elle fut tissée de courage et de foi en l’humain. Elle voulait le meilleur et espérait en l’égalité des chances.

Il faut saluer l’auteure qui a puisé dans des archives peu connues pour révéler un destin de femme exceptionnelle.

GENERATOR, par Rinny Gremaud, éditions Sabine Wespieser

L’auteure, dont c’est le deuxième roman, est rédactrice en chef du magazine Le Temps à Lausanne.

L’annonce de l’arrêt du nucléaire par le président de la Corée du Sud, son pays d’origine (elle est née en 1977) est un choc pour elle, qui ne s’est jamais souciée de savoir qui était ce père qui ne l’a jamais reconnue. Elle sait seulement que sa mère a eu une liaison avec un ingénieur britannique quand elle travaillait sur le site qui va fermer.

Une fermeture, un électro choc, fin d’une époque, chapitre clôt ? Que non pour la narratrice qui éprouve le besoin de connaître cet homme, qui vit toujours, à plus de 80 ans, et qui a fait sa vie, a construit une famille. 

Elle se rend au Pays de Galles. Il n’a pas répondu à sa lettre. Elle mène avec un rare talent sa quête des origines, mêlant le JE, quand elle parle d’elle, le TU quand elle s’adresse à ce père absent et le IL quand elle comble ce qui manque à son histoire par l’imaginaire qui rejoint un présent qui s’interroge, face à notre monde qui ne veut pas mourir des suites des catastrophes nucléaires.

L’écriture est belle, subtile et nous conduit jusqu’aux États-Unis. L’humour est présent, car l’auteure, qui sait prendre de la distance, avec pudeur et un brin de dérision avec son histoire qui ne peut laisser indifférent, puise dans les silences de ce père qu’elle finira par rencontrer du moins dans ce récit. Je n’en dis pas davantage. Une manière comme une autre de clore cette enquête et d’en finir avec un progrès (le nucléaire) qui devait sauver le monde.

DOUBLE V, Par Laura Ulonati, éditions Actes Sud

C’est l’histoire de deux sœurs à l’époque victorienne (il y environ 130 ans). L’une deviendra Virginia Woolf, l’autre, son aînée, Vanessa sera peintre, mais ne jouira que d’une très maigre reconnaissance. Elles sont nées dans un foyer recomposé. Deux veufs qui ont unis leur solitude. « Ça sentait la mort » dira Vanessa. Un père bien peu sympathique qui ne voyait que les garçons et se souciait peu de ce que subissait une aînée handicapée mentale et de ce que durent endurer Vanessa et Virginia (abus sexuels).

Dès le début, l’auteure donne la parole à Vanessa qui raconte le suicide de Virginia qui se jette à l’eau les poches remplies de pierres.

Quand est évoquée Vanessa, c’est l’auteure qui raconte et l’on entre dans le double « je ».

Mais ce qui frappe dans cette histoire de sororité, c’est la jalousie, voire la méchanceté de Virginia à l’égard de Vanessa. Comme si la lutte pour la liberté devait s’enraciner dans la possession, voire dans la violence.

Il y a les réconciliations, les interrogations liées au conditionnement d’enfances tourmentées. Virginia pourra s’épanouir au sein de l’écriture, elle pourra fréquenter la bibliothèque paternelle. Mai que restera-t-il à Vanessa ?

Une belle écriture pour dire l’indicible et le comment devenir une femme libre de ses pensées et de son corps.

CEUX D’EN HAUT, par Gilbert Bordes, éditions Presses de la cité

Laurent Lerault, peintre qui connut ses heures de gloire dans les années 2000, a sombré dans l’alcool, la drogue. Est-ce la mort de son épouse ou des remords secrets qui ont fait de cet homme talentueux un artiste perdu, sans guère de talent ? 

Il semble s’être refait une santé, avoir redoré son blason depuis qu’il s’est installé sur le plateau des Millevaches. Il se sent bien dans un village perdu au cœur d’une végétation sombre, parmi des habitants qui vivent de la terre. Il semble avoir été accepté. Oui, mais voilà, il a disparu, sans que personne se soit inquiété outre mesure. 

Fanny, sa fille de trente-trois qui travaille dans l’édition, veut comprendre. Dans le même temps, elle essaie de surmonter la catastrophe provoquée par le désamour d’Arnaud.

Sur place elle enquête. Les gens du village lâchent quelques confidences tels Mathieu qui élève des truites et le vénérable notaire, amateur d’oeuvres d’art et qui se dit l’ami du disparu. Il lui a acheté un grand nombre de toiles.

Mais la parole vraie est rare dans ce pays de taiseux où les amabilités sont de façade. Les ruines d’un vieux château ajoutent au mystère, le jeune homme simplet aussi. Les guéguerres entre les écolos et ceux qui crient aux loups sont pointées.

Gilbert Bordes nous entraîne dans son beau pays. Son humanité est là. Fanny est attachante et son portrait entre refus et pardon sonne juste.

LE TRIO, par Sylvie Tellor, édition City

Un premier roman qui est une heureuse découverte sous la plume de Sylvie Tellor, travaillant dans la presse et bloggeuse littéraire à succès.

Elle réussit à nous tenir en haleine avec l’histoire de deux copains d’enfance Gaspard et Samuel qui se connaissent depuis la maternelle et qui vont rencontrer Marion au lycée à Paris. Marion vient de la campagne aux environs d’Évreux, poursuivre ses études dans un lycée coté en logeant chez la tante Rose. Une chance pour elle.

Le roman alterne entre le présent de Marion et Nathan en 2013. Nous les voyons en couple, en train de préparer Noël, et le passé de chacun Gaspard et Nathan unis à la vie et à la mort. (Années 1993-1995-1998…) 

L’arrivée de Marion va bouleverser cette belle amitié. De deux on passe à trois en amitié. Marion est attirée par Gaspard, mais elle se rend compte qu’elle ne veut pas être celle qui risque de semer la zizanie, alors elle refreine ses sentiments. Nathan ne voit qu’elle.

Pourquoi cet accident qui fait voler le trio en éclats et oblige à des choix ?

Les amis d’autrefois peuvent-ils, longtemps après, se retrouver, se réconcilier ?

L’auteure nous fait entrer dans des histoires de familles compliquées mais généreuses tant au sein du trio, qui devrait trouver une autre route, qu’au sein des proches de chacun, parents, amis.

La vie est toujours en devenir, peut tracer des chemins quand on ose et reçoit le pardon qui, seul offre des pousses de bonheur.

VOUS DONA GRACIA, par Michèle Sarde, éditions Mialet Barrault

Michèle Sarde est romancière, biographe est essayiste française. Elle est aussi professeure émérite à l’université Georgetown aux USA.

La cause des femmes, l’exploration des origines et la mémoire personnelle et historique sont les fils rouges de son œuvre.

Voici l’histoire de Dona Gracia, née en 1510. Elle est née « nouvelle-chrétienne », car les juifs d’Espagne sous le règne Charles Quint qui imposait une Europe catholique, furent obligés de se convertir pour échapper à la haine et à la mort. Mais des massacres eurent lieu. Il fallut fuir au Portugal, plus accueillant, plus tolérant, quoique…

Née au sein d’une famille aisée, Dona Gracia, contemporaine de Thérèse d’Avila, elle aussi, née juive, convertie par obligation, va œuvrer et mettre sa fortune à disposition pour aider ces juifs, appelés marranes, car s’ils sont devenus de « nouveaux chrétiens », ils ont gardé le goût du judaïsme et de ses pratiques. Pas une maison dans leur quartier sans couloir secret pour atteindre le lieu de leur identité première.

Ils ont le sens du commerce, on les retrouvera à Anvers et à Constantinople chez Soliman le Magnifique.

J’aime la construction de cette histoire au cours de laquelle l’auteure s’adresse à Dona Gracia précédent la tragédie de la Shoah. J’aime l’évocation de Montaigne et de Pierre Mendès-France. Leur origine est enracinée dans cette tragédie vécue par leurs ancêtres. Nuit sans fin qui nia les êtres, leur identité, leur imposa d’autres noms.

L’auteure démêle avec patience et talent le nœud de ces grands troubles, pour redonner sa juste place à l’aïeule de la tribu perdue. Si Thérèse d’Avila fut déclarée sainte et docteure de l’Église et que sa vie exemplaire, toute de sacrifices, sauva tant d’âmes, Dona Gracia sauva des vies. Elle mourut juive et nul ne sait où, preuve qu’elle n’est pas morte. La vraie vie se poursuit à travers les siècles et sauve.

Merci à Michèle Sarde pour cet ouvrage flamboyant !

LES MÉTAMORPHOSES DE LA JEUNE FILLE (Oppression, échappées et émancipation à travers les siècles et les histoires) par Pierre Péju, éditions Robert Laffont

Que ce soit en publiant des romans, des essais, des ouvrages philosophiques, Pierre Péju, lauréat du prix Inter pour « La petite chartreuse » et du Prix FNAC pour « Le rire de l’ogre » est connu pour ses essais sur les contes et ses textes liés à l’enfance. Que personne n’oublie le merveilleux « Naissances » !

Il nous revient avec un essai fabuleux « Les métamorphoses de la Jeune Fille » et peut, dans cette étude personnelle, interroger la littérature, les arts, dont la peinture, le cinéma, les contes pour trouver, analyser ces « échappées » des jeunes filles que, parfois, rien ne prédestinait à traverser les siècles et à marquer de leur empreinte nos vies.

Elles sont nombreuses : d’Erda qui suit l’ours polaire qui la veut pour épouse (elle ignore que sous la peau de la bête est un homme), car la douceur et la beauté de la jeune fille abrite un côté animal à Antigone, Iphigénie, Hélène amoureuse de Pâris pour échapper aux griffes paternelles, en passant par des auteurs à redécouvrir au Moyen-âge, Marie de France auscultant l’amour avec le retrait d’une épouse au couvent pour que l’époux soit heureux auprès de son amante à l’extraordinaire beauté, nous suivons ainsi le travail de l’auteur qui s’en vient ausculter la littérature d’aujourd’hui. Voici Victor Margueritte et sa « Garçonne », Virginie Despentes, provocatrice avec « King-Kong Théorie », Proust et ses « Jeunes filles en fleurs », Madame de la Lafayette et sa « Princesse de Clèves, Nabokov et sa « Lolita ». Bien évidemment, l’auteur n’oublie pas Duras, de Beauvoir, et les cinéastes qui ont révélé des mythes de femme enfant, Bardot, par exemple. 

Il montre les filles insouciantes, l’époque yéyé et va jusqu’à MeToo avec « Le consentement » de Vanessa Springora.

L’auteur cite ses sources et la lecture de ce bel ouvrage donne l’envie de (re)découvrir les ouvrages cités, de visionner des films, de courir dans musées pour comprendre ces métamorphoses. 

La vraie jeune fille n’existe pas, elle n’est qu’une image rassurante, séduisante, inventée par les hommes, mais au cours des siècles, elle s’est affirmée en toute liberté. Et ce n’est pas sans risques.

Bravo à l’auteur !

JE VEUX PEINDRE ET AIMER, par Évelyne Dress, Éditions Glyphe

Voici l’histoire de Rébecca Meyssonnier, amoureuse de Georges peu avant 1914. La guerre les sépare et pendant trois ans, ils vont s’écrire. Ils ont à peine eu le temps de se découvrir une nuit. Ces années d’échanges épistolaires fortifient Rébecca qui trouve refuge près de la Maison Carrée avant de rejoindre un atelier d’artistes, La Ruche, à Paris. Car Rébecca, artiste jusqu’au bout des ongles peint.

Fin 1917, son Georges trouve la mort dans tranchées. Elle revient à Nîmes. Ses parents sont morts à peu d’intervalle. Elle n’aura pas connu la tendresse d’une maman juive. Ses parents pensaient d’abord à eux.

Elle retrouve ses amies qui veulent la sortir de son chagrin et passent leur temps à faire tourner un guéridon par lequel, Georges, croit-elle, s’exprime.

Et voici Maxime, le beau moustachu qui fait la cour, non sans élégance, à Rébecca. Et l’on voyage entre Nîmes et Saint-Rémy-de-Provence. Vont-ils s’épouser ? Lui pense au scénario adressé à une célèbre actrice aux États-Unis où il se rend en abandonnant Rébecca.

Reste l’art et la peinture à Rébecca jusqu’à la rencontre avec Debourg, un galeriste qui lui apprend les ficelles nécessaires pour la propulser dans le milieu.

On aime la traversée à bord d’un luxueux paquebot jusqu’aux États-Unis, et ces voyages qui mènent à la Turquie

Rébecca rencontre les grands de ce monde et apprend la beauté qui sauve auprès de Khalil Gibran, le poète auteur du Prophète. Tout comme les rencontres avec le fils de Matisse ou celle avec Gershwin. 

Ce roman fort bien documenté, tout en finesse, délicatesse et beauté, montre la vie d’une femme dans le monde des arts. 

Oui, on peut créer, aimer en toute liberté. La création donne des couleurs à la vie.

LE DERNIER TORERO, par Camille de Villeneuve, éditions Gallimard

Je suis Camille de Villeneuve depuis ses débuts. Elle ne manque pas de talent, sait se renouveler et entraîne ses lecteurs à sa suite, parfois au mépris des modes. Sa plume encrée dans le flacon de liberté est en quête, en général, du meilleur

Elle nous montre Sandra, femme torero qu’un coup de corne a mise à terre. Du coup, elle a gracié le toro, et dans son lieu de retraite lui rend visite dès qu’elle se sent mieux ; elle a envie de renouer avec les combats dans les arènes.

Que se disent cette femme et cet animal ? Dans l’arène, on n’est ni femme ni homme, on est face à l’animal, face à la vie et à la mort. Mais qui est la bête et qui est l’humain ? Celui qui attaque ou celui qui se défend ?

L’auteure en profite pour ausculter notre société et sa peur de regarder la mort. Qu’elle me pardonne, mais le sang, injustement versé dans les arènes, ne m’inspire aucune réflexion philosophique du style vie et mort sont un renouveau.

La mort est une insulte à la vie voire un scandale (hôpitaux, champs de batailles et nos refus de partage avec les plus démunis). Je ne me pose point en moraliste, mais j’ai le cœur qui saigne et le goût du sang mêlé aux foules hystériques n’est point ma culture. La culture, oui, quand elle élève et non quand elle met à terre.

Sandra est bien décrite. Comme sont évoqués les facettes du métier d’éleveur. Le talent de Camille est réel, moderne. Cette mort par combat n’est pas celle, pour moi, qui donne le goût d’aimer la vie et des raisons d’oser l’espoir.