La toute petite reine, par Agnès Ledig, éditions Flammarion

Agnès Ledig a bien du talent, un « verbe de vie » inouï pour plonger lectrices et lecteurs dans des histoires d’aujourd’hui, aux côtés de cabossés de la vie et qui sont (comme elle me l’a écrit dans sa gentille dédicace) à l’aube d’une renaissance.

Qu’y a-t-il de commun entre Adrien, né d’un père aussi blanc que sa mère est noire sénégalaise et Capucine qui, par étourderie, a oublié une valise sur un quai gare à Strasbourg et que les services de sécurité vont faire exploser ? Elle revient à temps et se fait sévèrement réprimandée par un policier, ce que ne va pas supporter Adrien devenu maître-chien, après une tragique attaque terroriste au Mali (accident d’hélicoptère dont on a reparlé au moment de la mort de ce jeune héros français en mission avec l’opération Barkhane). Adrien est traumatisé et tente de s’en sortir… Capucine l’est tout autant pour une autre raison… Ses parents sont morts dans un accident de voiture. Elle adorait son papa chirurgien cardiaque renommé. Son cœur à elle fut en lambeaux et si elle a tenu le coup cette année-là, alors qu’elle s’engageait en médecine, c’est parce qu’il fallait veiller sur Adélie, si jeune encore… Permettre à la gamine de vivre normalement… Ne pas la sortir de son milieu. Il y a certes Bertrand, le tonton, le frère de son père… Le jardinier poète qui s’est vaguement occupé des filles… 

Après la brève rencontre d’Adrien et de son chien Bloom (tout le monde voudrait avoir le même, intuitif, attachant…) sur le quai de la gare, avec Capucine, le hasard remet en présence les deux jeunes gens dans le cabinet d’un couple de psy… Peu à peu, les nœuds vont se défaire et permettre l’envol vers la lumière, à la rencontre d’une merveilleuse petite abeille qui se fera reine au coeur du massif vosgien. J’ai beaucoup aimé les lieux Mont Sainte-Odile, Obernai, Ottrott, la nature est aussi un personnage qu’il faut protéger.

Voilà pour l’essentiel, mais je suis loin d’avoir tout dit, et laisse le soin au plus grand nombre de découvrir les ressorts de la vie. Émotion garantie. Le verbe peut se faire chair et habiter tous les cœurs. 

À noter :

Agnès Ledig sera présente à la librairie LE NEUF À SAINT-DIÉ DES VOSGES pour une rencontre inédite le samedi 27 novembre prochain à 10h30 au 1er étage

Pensez à réserver : libleneuf@gmail.com ou 0329561671 Visible sur FB live/ Pour aller plus loin : avec Agnès Ledig

Je suis l’Abysse, par Donato Carrisi, traduit de l’italien par Anaïs Bouteille-Bokobza, éditions Calmann-Lévy

Donato Carrisi, n’en est pas à son premier essai. Déjà onze polars, ficelés de frissons et d’effroi jusqu’à couper le souffle des lectrices et lecteurs incapables d’abandonner l’histoire, dès l’instant où ils ont plongé dans les eaux nauséabondes de l’espèce humaine ravagée, aspirée par le mal.

L’histoire commence dans une piscine abandonnée. Une mère y entraîne son fils. Pour l’occasion, elle a volé la tenue de bains, les bracelets bouées. Il va apprendre à nager dans ces eaux glauques et puantes. Mais l’enfant lève les yeux avec amour vers elle. C’est la première fois qu’elle fait quelque chose pour lui. En fait, Vera ne désire rien d’autre que de noyer son fils… Les bracelets bouées se dégonflent… Pourquoi ?

Beaucoup plus tard, on retrouve ce petit garçon devenu homme. Il est devenu éboueur un choix, celui de se fondre dans le paysage des déchets, pour que jamais personne ne le remarque. Il nettoie… Chaque objet, chaque résidu a une histoire qui dit beaucoup de celles et ceux qui ont possédé l’objet.

Que se passe-t-il, pour qu’un jour, il ait à secourir une adolescente en train de se noyer dans le lac de Côme ? Il est devenu le sauveteur de l’ombre, mais a laissé d’autres, vaguement présents sur les lieux, s’emparer de l’affaire. 

L’histoire ne s’arrête pas là, elle est de celles tricotées par l’auteur, complexe, terrifiante, qui renverse la fin à laquelle on croyait s’attendre.

Car une enquêtrice, la chasseuse de mouches, est bien décidée à retrouver l’horrible mec, le monstre qui s’en prend à des jeunes femmes blondes.

Il y a cette jeune femme à la mèche violette prisonnière d’un destin peu enviable qui, tant de fois, a failli mourir et qu’un ange, un sauveteur a délivré. Mais le risque couru, au fil du temps, est plus grand.

Le roman interroge sur l’attirance du mal de certaines et certains ? Pourquoi ce besoin de salissure ? Pourquoi vouloir régner sur plus faible ? Pourquoi faire basculer l’ordre établi ? De quoi veut-on se venger ? Et si l’on remonte aux racines du mal, c’est l’analyse des manques premiers qui pourrait déterminer le choix du mauvais chemin. Les conséquences de la maltraitance ont des répercussions sur le devenir de la victime capable alors de se muer en terrible bourreau. Inexorable marche vers une nuit glaçante.

Un grand Carrisi !

Marie-Amélie, La dernière reine, par Raphaël Dargent, éditions Tallandier

Qui fut réellement Marie-Amélie, dernière reine de France ? C’est la raison d’être de l’ouvrage de Raphaël Dargent, historien, enseignant, spécialiste d’histoire politique et déjà auteur de nombreuses biographies dont l’Impératrice Eugénie (2017) ou plusieurs ouvrages sur Marie-Antoinette (et bien d’autres Louis XIV, Saint-Louis, Charlemagne, De Gaulle, certains, d’ailleurs, avec une attention particulière pour la jeunesse).

Ici, le portrait de celle qui disait qu’elle voulait qu’on écrivît sur sa tombe : Ici ci-gît, Marie-Amélie de Bourbon, duchesse d’Orléans, et à qui son fils, le duc de Nemours rappelait : Mais chère Majesté, vous ne pouvez effacer l’histoire », elle reprenait avec fatalisme : Hélas pour mon malheur.

Raphaël Dargent explique ainsi que, si Marie-Amélie de Bourbon-Siciles a épousé par amour le duc d’Orléans, sans doute espérait-elle ainsi pouvoir réconcilier les deux branches des Bourbons.

Elle s’était rangée aux côtés de son époux. Derrière la femme discrète, intelligente qui parlait quatre langues, était une femme courageuse. Elle voulait réconcilier ce pays qui, depuis 1793, subissait des assauts contradictoires et meurtriers de l’histoire. L’unité du pays, le bonheur du peuple furent premiers, peut-être au détriment de son rôle de mère (elle donna dix enfants à son époux) qu’elle assuma, certes, mais le rôle politique passait peut-être avant. Y était-elle parvenue ? Rien n’est certain, à la fin de sa vie, l’auteur nous la montre dans une grande dignité, mais triste. Comment oublier cette révolution de 1848 qui obligea la famille royale à fuir en Angleterre où elle mourut ?

L’auteur de cet ouvrage, fort bien documenté et riche d’un cahier rassemblant des peintures nous montrant la famille royale et ses proches, a œuvré avec sérieux, trouvé des documents inédits. Il peint une femme rongée par l’inquiétude, voire l’angoisse. Elle craignait plus pour ses proches que pour elle-même. Quand on est la fille de la reine Marie-Caroline, sœur de la reine de France Marie-Antoinette et donc, nièce par alliance de Louis XVI, l’héritage est lourd à porter. Elle savait, et elle le vécut de 1830 à 1848, le comportement des amis, ennemis qui font et défont des réputations. Elle ne méconnaissait pas la politique, devenue depuis la Révolution, un règne de bavards, de parlementaires qui usaient et abusaient de sombres calculs d’où la précarité du pouvoir, cette danse, nous dit l’auteur, sur un volcan, cette épée de Damoclès (expression favorite de Marie-Amélie). On a prêté à Marie-Amélie des idées libérales, mais au fond, ajoute encore l’auteur, (sans doute voyant tant de désordres) elle était conservatrice : Pour moi, je suis du parti qui ne désire que l’ordre, la stabilité du gouvernement du roi et le bien de mon pays.

Un ouvrage complet et fort bien mené.

Le Coeur des fileuses, par Aurélie Haderlé, éditions Presses de la Cité, collection Terre de France

Ce roman nous plonge au cœur des Cévennes dans une filature de soie. 

En 1899, Linon et Eulalie, les deux filles de cette filature, encore d’âge scolaire, sont envoyées dans un internat. Linon au lycée et Eulalie, la plus jeune dans une autre école. 

Eulalie se pose beaucoup de questions. Pourquoi cette séparation d’avec les parents ? Et quand elle reçoit une lettre de sa mère. Le mystère, s’il est en partie levé, demeure cependant. Sa mère explique qu’elle a épousé leur père sans amour. Qu’elle avait un petit ami qu’elle aimait. Mais elle a obéi aux parents. Les confidences ne vont pas plus loin.

Eulalie prend des risques et tente de revoir sa sœur Linon au temple. La rencontre est étrange. Linon est distante et rejette Eulalie. « À partir d’aujourd’hui tu n’as plus de sœur ». Si son cœur est brisé, elle trouve quelque réconfort auprès de Santina, une amie de pension

Le temps passe. 

En 1910, Eulalie devient l’héritière de la magnanerie au décès de son père. Qu’est devenue Linon ? Cette nouvelle fonction lui fait découvrir la condition ouvrière et ce que vivent les femmes. Eulalie est révoltée et veut changer l’ambiance, bouleverser l’ordre social. La guerre de 1914 va l’y aider. Les hommes sont sous les drapeaux et Eulalie transforme l’entreprise en une communauté gérée par les femmes qui instaurent entraide et solidarité. Eulalie, comme sa mère doit consentir à un mariage pas choisi. Et lorsque le mari part faire la guerre, elle respire. Un vent de liberté souffle. Mais que sera sa vie quand reviendra la paix ? Tant de zones d’ombre subsistent. Tant de secrets qu’elle veut découvrir.

L’auteure brosse des portraits qui interpellent et les place dans une région belle, riche de mystère qui captive et retient.

C’est une page d’histoire féminine dans la grande histoire. Un hommage au courage et à la ténacité.

Faiseur d’anges, par Samuel Bollendorff, éditions du Seuil

Samuel Bollendorff est un photographe indépendant, déjà plusieurs fois primé. Il a aussi réalisé des documentaires. Ce récit est le portrait d’un père à nul autre pareil. Il commence par un album photos dont Samuel tourne les pages. 

L’auteur nous décrit les photos, les personnages. Il nous offre leur histoire et par conséquence, il nous parle de sa famille, de Paul, ce père qui très tôt se sépara de Michèle, sa mère psychanalyste à Saint-Mandé. Dans la toute petite enfance, Samuel a peu connu Paul… À partir de trois ans, les rencontres furent plus fréquentes. Le mérite de ce récit est de nous restituer cet homme avec délicatesse. D’abord, avec le regard de l’enfant, puis de l’adolescent, jusqu’à la vie adulte.

Nous voyons Samuel et son père chez les grands-parents paternels au Luxembourg… Quelle vie fut la leur ? Quel drame est-il arrivé ? La grand-mère biologique des enfants est passée par une faiseuse d’anges qui a raté son intervention… Une douleur sans doute pour les survivants (les enfants n’apprirent que tardivement que leur mère n’était que la tante que le veuf avait épousée pour qu’elle prenne soin des enfants…) D’où l’explication de quelques manques dans l’album, sans doute… D’où le refuge dans les prières, une éducation stricte pour les autres enfants.

Samuel s’est mis à la photo parce que son père prenait des photos et les développait. Ce fut une activité, lui qui n’en avait pas et survivait grâce à l’argent des parents et à la bienveillance de Michèle qui continuait de veiller sur cet homme bipolaire, mais ce terme n’était pas encore utilisé… Michèle s’opposait à tout internement. Paul écrivait, écrivait quand les crises le prenaient. Il pouvait aussi avoir des accès de désespoir proche de la violence… Le dialogue n’a jamais été rompu entre lui et son fils qui choisira de faire de sa vie, grâce au photo reportage, une vie tournée vers ceux que la société oublie quand ils sont différents. La photo dit, montre, témoigne…

Ce sont des pages bouleversantes qui s’offrent aux lecteurs… Tout est écrit à demi-mots, entre ombre et lumière qui s’efface devant des révélations qui éclairent et déchirent tant de souvenirs. Qu’a dit de vrai Paul ? Fut-il un faiseur d’anges ? Où est la frontière entre les paroles énoncées et les faits réels, surtout quand on affirme : une tragédie n’existe que si elle est écrite ?

La Source maudite, par Florence Roche, éditions Presses de la Cité, collection Terre de France

L’histoire de la Bérane, source maudite, vieille légende terrifiante dans le Périgord, remonte aux temps très anciens. Florence Roche, native du Puy-en-Velay, professeure d’histoire-géographie, s’y est intéressée et nous tricote une histoire qui court sur tout le vingtième siècle et plus particulièrement depuis la Seconde guerre mondiale jusqu’aux année 1990.

C’est l’histoire de Juliette qui nous intéresse. Juliette, née en mai 1944 de Thérèse et Paul. Le pays est éprouvé. Certains résistent, d’autres sont hélas à la solde de la collaboration. Juliette, rebelle dès son plus jeune âge, et qui ne veut pas gaver les canards de l’élevage familial, se réfugie souvent chez tonton Victor, viticulteur, œnologue. Il produit de grands crus. Suivre toutes les étapes du vin, depuis les vignes qui bourgeonnent jusqu’aux grandes cuves, est un plaisir pour elle. Oncle Victor est tout le contraire de son frère Paul, joyeux, démonstratif face à sa nièce à qui il pardonne son insouciance. Quand Fanette, la copine de Juliette, est retrouvée, au lieu-dit maudit, noyée, griffée, où tant de fois le monstre a agrippé celles et ceux qui l’ont défié, personne ne comprend. La coupable, c’est Juliette qui s’est baignée là pour défier la légende.

Fanette, aussi réservée que sa copine peut être extravagante, n’a jamais eu une mauvaise conduite. De sa famille, on ne peut médire. Pourquoi la Bérane l’a-t-elle frappée ? Juliette, qui a surpris quelques conversations à propos de l’histoire des résistants, le fameux commando 22 dont faisait partie son oncle flaire autre chose. Son oncle ne s’est jamais marié. Il a aimé Aude, victime des ennemis. Mais il n’en dit pas davantage. Un jour peut-être, il racontera son histoire à sa nièce.

Alors que Juliette est montrée du doigt, puisque par sa faute, Fanette est morte, ses parents l’ont collée interne loin du village. Mais elle revient aux vacances. Simon, le fils du médecin qui doit savoir beaucoup de choses, lui fait du charme…

Quand d’autres drames surviennent, notamment, son oncle, victime lui aussi de la Bérane, elle décide de faire la peau à cette légende et enquête aux côtés d’un lieutenant de la police scientifique.

L’histoire est bien menée, avec évidemment un secret sur lequel tant de personnes ont fait tomber une chape de silence en utilisant cette vieille histoire de la Bérane pour assouvir leur soif de réussite. Les méchants ne sont peut-être pas ceux que l’on croit.

Petites Cendres ou la Capture, par Marie-Claire Blais, préface de René de Ceccatty, éditions du Seuil

Issue d’un milieu ouvrier, Marie-Claire Blais, a fait ses études à Québec. Mais à 17 ans, elle a dû cesser ses études pour gagner sa vie. Jeanne Lapointe et le père Georges-Henri Lévesque ont compris son besoin de dire, d’écrire et l’encouragent dans ce sens… 

Quand en 1959, son premier roman est publié, la critique le remarque. Elle ne cessera plus. L’auteure passera par la France, pour s’installer à Kay West en Floride où elle obtient la nationalité américaine.

En 1966, le Prix Médicis lui est décerné. Elle travaille aussi pour le théâtre et le cinéma…

En 1995, elle publie Soifs et pense que cette histoire se déclinera en trois volumes. Ce sera sur dix. C’est une œuvre ambitieuse. Des romans sans dialogue, sans paragraphe, sans chapitre. De longues phrases, avec toutefois des virgules, rarement des points. Il ne faut pas se perdre dans la lecture. Ce qui compte chez l’auteure, c’est de rendre compte de l’état du monde, de la vie des oubliés, des méprisés, parfois et surtout de les propulser dans le monde, vers la conscience.

Petites Cendres est déjà apparue dans les ouvrages de l’auteure qui ne peut l’abandonner et dont la vie de travesti métis mérite qu’on s’intéresse à elle qui va mettre toutes ses forces, une nuit durant, alors qu’elle vient de se faire maltraiter par un client, après une humiliation inouïe. Petites Cendres va tenter de sauver Grégoire, un vieux noir ivre aux prises avec un jeune policier blanc inexpérimenté, mais désireux de bien effectuer son travail. Le shérif, pour lequel il œuvre, est profondément antiraciste et lui a dit d’être respectueux. Petites Cendres veut y croire. Le policier ne fera pas de mal. D’autres personnages défilent, d’autres luttes émergent. 

Comment rendre ce monde plus juste, plus vrai, plus digne ? Comment laisser une place à nos rêves dont nul ne peut se passer ? Pour l’auteure, ce qu’elle décrit, « c’est la vie de gens qui n’ont pas pris conscience de leur histoire. On dit d’eux qu’il ne se passe rien. » Or, ils sont là sur une plage où il y a du monde et des changements qui bouleversent l’ordre des choses. Sommes-nous condamnés à être suspendus entre ciel et terre ou pouvons-nous agir, avoir un rôle ?

S’il y a du Virginia Woolf chez l’auteure, du Faulkner aussi. Il y a surtout elle, et son singulier talent.  

Un kibboutz en Corrèze, par Jean-Luc Aubarbier, éditions Presses de la Cité, collection Terre de France

Auteur de romans et d’essais, passionné par l’histoire et les terres du Sud-Ouest, Jean-Luc Aubardier, né à Sarlat, nous offre un roman captivant, émouvant avec Un kibboutz en Corrèze

À Nazareth, à une dizaine de kilomètres de Brive-la-Gaillarde, est une sorte de terre promise pour quelques jeunes Allemands, juifs communistes qui ont fui l’arrivée d’Hitler au pouvoir après les élections de 1933, (les dictateurs parviennent le plus souvent à la tête des pays par le biais des urnes). 

Ils s’appellent Yohann, Magda, Haïm, Sarah… Au cœur du kibboutz dirigé par David, dans la ferme-école de Nazareth, ils apprennent le travail de la terre, avant de partir pour la Palestine où ils mettront à profit le fruit de cet apprentissage. S’ils sont joyeux, enthousiastes, car ils œuvrent pour le bien, la population marquée par la grande guerre, les regarde d’abord avec scepticisme. Pour elle, ce sont des ennemis, des Allemands. Cette jeunesse se heurte à l’horrible sous-préfet de Brive, fasciste jusqu’au bout des ongles. L’homme s’est promis de fermer ce kibboutz. Il est d’autant plus hostile à ce groupe de jeunes gens que, peu à peu, la population locale s’est habituée à eux, et semble même les apprécier. N’est-ce pas le cas de son fils Frédéric, attiré par la belle Sarah ?

Pour écrire ce roman qui ausculte l’humanité, la sombre période du vingtième siècle, les camps de la mort, la résistance des uns, y compris ceux de la dernière heure, les trahisons et pointe tant de crimes, l’auteur s’est solidement documenté. 

L’histoire du kibboutz Machar est vraie. Il y fait se côtoyer des personnages réels qui vont croiser ses héros fictifs, si souvent plus authentiques qu’on ne pourrait l’imaginer. Il déroule le fil de l’histoire, nous montre Thierry de Montalembert découvrant Haïm jouant du piano chez lui… Le piano du fils décédé… On aime la lumière salvatrice qui inonde soudain Thierry :  Le mot d’ordre de Thierry de Montalembert, qui frappait d’ostracisme avait été aboli. En lui rendant, en partie, son fils, la musique lui avait permis de faire enfin son deuil. Le riche fermier ne tarissait pas d’éloges à l’égard d’une jeunesse si courageuse (…) Il vint en personne présenter ses excuses à David : « J’étais aveuglé par la douleur (…) Je ne voulais voir que l’Allemand détesté et non l’être humain (…) Je vous demande de bien vouloir pardonner mon attitude ».

Tous les personnages n’ont pas hélas la grandeur de ce riche fermier… Mais on peut penser qu’il rachète bien des vilenies.

Si des vies sont prises, arrachées, massacrées, quelques-unes seront sauvées. Il y a l’amour, même bref qui se fait puissant soleil… Et comme le souligne l’auteur en citant le Talmud : Qui sauve une vie, sauve l’humanité.

Une page d’histoire à ne jamais oublier, à méditer pour déchirer toute nuit.

Les nuits d’amour sont transparentes (pendant La nuit des rois), par Denis Podalydès, éditions Le Seuil, collection La librairie du XXIème siècle

Denis Podalydès est sociétaire de la Comédie-Française, acteur, metteur en scène, scénariste, mais aussi écrivain. Il venait de faire une lecture publique de son Fantôme dans la bibliothèque, quand il a rencontré Maurice Olender peu avant les répétitions de La Nuit des Rois. Ils ont échangé et l’idée du livre est venue alors qu’il était, dit-il, dans un trou d’inspiration après la publication d’un album Shakespeare pour La Pleïade qui a lui avait pris pas moins de deux ans.

Au début, Denis Podalydès a pensé écrire une sorte de journal des répétitions. Maurice l’a écouté tout en lui suggérant de ne rien s’interdire et de ne pas préjuger de la forme finale. 

Alors, il a écrit, corrigé. Parfois, c’étaient des réflexions sur la pièce, sur l’amour. Un homme aime une femme, une femme aime un homme, un homme aime un homme, une femme une femme et puis vient le désamour. Parfois, c’était tout autre chose, mais l’esprit Shakespeare, les traductions d’Olivier Cadiot revenaient frapper à sa porte, à son cœur. 

Il dit ce que sont les répétitions, ce qu’elles apportent. Il dit aussi ce que c’est d’apprendre un texte. On ne le déclame pas. C’est mot après mot sans même en comprendre le sens. C’est le cœur à cœur avec la langue. Il parle des rencontres, des autres pièces que celles de Shakespeare et celles avec les acteurs et artisans du théâtre.

Il revient à La nuit des rois et le rôle que cette pièce a joué pour Philippe Lançon, auteur de Le Lambeau (qui raconte l’attentat perpétré dans les locaux de Charlie Hebdo, comment il a eu la vie sauve, mais en lambeaux, justement… La lente reconstruction). La veille de l’attentat, Philippe Lançon avait vu la pièce. L’avait-il présente à l’esprit quand, à demi-mort, à côté de lui, gisait Bernard Maris, la tête éclatée ? Une vision atroce…

Cette nuit des rois revient bien évidemment sans cesse et bouscule. Viola, rescapée d’un naufrage se travestit en homme et devient Cesario. Un chagrin immense pour elle, Sebastian, son frère jumeau semble avoir été englouti. Une femme va aimer Cesario. Si on découvre la supercherie, le sexe usurpé, Viola sait qu’elle risque la mort…  Cette nuit des rois est bien cette histoire d’amour hors norme, mais lumineuse, d’où le titre Les nuits d’amour sont transparentes. Qui est qui et pourquoi, au temps de Shakespeare, comme à notre époque ? Qu’apporte les grands textes à l’être humain ? Quelle lumière dans nos nuits ?

Le quadrille français, par Dominique Pagnier, éditions Gallimard

C’est l’histoire d’un jeune Français qui en 1976 se rend à Vienne. Il découvre l’Autriche en pleine métamorphose. Il vient pour aider un libraire et loge chez une dame de la bonne société en échange de quelques services. Il n’a pas une haute idée de lui-même, mais a le désir de devenir quelqu’un. Un bon Autrichien. Sa chance, c’est d’être accueilli dans une famille de scientifiques et d’inventeurs, les Rollett. Il plaît, sait écouter et tirer profit des rencontres qu’il a la chance de faire.

L’Autriche est aussi le berceau de la psychanalyse, façonné par les Juifs. La très bonne société autrichienne, c’est celle-là. Il croise des écrivains, des musiciens célèbres, et Elisabeth qu’il va épouser. Il parle des costumes, du grand classicisme de cette société à nulle autre pareille. Les jeunes filles, les jours de fête, portent le Dirndl, les hommes le Trachten. Il va découvrir comment est née la valse, un peu de quadrille français, un peu de danses yiddish et tout tourne et envoûte. Est-ce la raison qui fait qu’au temps de ses fiançailles, il tombe amoureux de d’Esther Stern ? Ossian, l’époux s’en est-il aperçu pour lui dire : « Je sens bien quel est votre plaisir, votre bonheur à vivre dans un pays où il suffit de porter de tels habits pour se sentir de plain-pied avec le paysage et être comme une émanation de celui-ci… » ?

On lit cette entrée dans le monde, on suit les rencontres qui ont quelque chose qui fait passer du charme à l’envoûtement sans qu’on puisse en voir le terme. C’est un peu une symphonie inachevée à la mode schubertienne. Un roman initiatique et l’éternelle question : Comment être soi ? Grâce aux autres ? Grâce au décor, au vêtement, à une certaine culture ?